« Instants critiques »

Ar­naud Guyot-Jean­nin
Le Spec­tacle du monde (juin 20011 n°579)

Ins­tants cri­tiques, le Temps du re­fus, ac­hève un cycle com­men­cé avec l’Elé­p­hant dans la por­ce­laine (1976), puis con­ti­nué avec Cré­pus­cule de la mo­der­ni­té (1989) et la Guerre des idées (1993), où est pour­fen­due la « po­li­tique cul­tu­relle » à l’oeuvre de­puis trente-cinq ans. Op­po­sé au pro­g­res­sisme bour­geois, au nom d’un tra­di­tio­na­lisme po­pu­laire exi­geant, Mour­let stig­ma­tise, no­tam­ment, le non-art con­tem­po­rain, pas­sé « de la rup­ture à l’aca­dé­m­isme », « Bou­vard, Pé­c­u­c­het et le suf­f­rage uni­ver­sel » et « l’His­toire à l’amé­ri­caine ».

Flash (n°69 30 juin 2011)
Pro­pos re­cueil­lis par Fa­b­rice Du­til­leul

FD. : Ins­tants cri­tiques est le qua­t­rième titre de votre sé­rie, Le temps du re­fus, dont le pré­céd­ent, La guerre des idées, a été pu­b­lié il y a dix-sept ans. Pourquoi cet in­ter­valle ?
Le pre­mier de la sé­rie, L’Elé­p­hant dans la por­ce­laine, date de 1976 ; le deuxième, Cré­pus­cule de la mo­der­ni­té, de 1989 : treize ans d’in­ter­valle ; le troi­sième, que vous ve­nez de ci­ter, a at­ten­du moins long­temps : cinq an­nées tout de même. Le prin­cipe qui guide la com­po­si­tion de ces ou­v­rages le veut ain­si. Ils réu­nissent des cha­pitres de la même encre caus­tique, voire po­lé­m­ique, lesquels sont à l’ori­gine des ar­ticles des déjà pu­b­liés ou des études in­é­dites, par­fois même de pe­tits contes et des ex­t­raits de mon Jour­nal cri­tique. Comme je ne passe ma vie à fer­rail­ler contre des mou­lins à vent (aujourd’hui plu­tôt des éo­liennes), il me faut at­tendre de dis­po­ser d’as­sez de ma­tière pour for­mer un vo­lume. A ce « dif­fé­ré » je trouve un avan­tage : le re­cul qu’il me per­met par rap­port à mes textes, pour mieux ju­ger, je ne dis pas de leur va­leur, mais de leur va­li­di­té. Si un texte offre en­core un sens, pré­s­ente un in­té­rêt dix ans ap­rès sa ré­dac­tion, il a sa place dans mes livres. Ce­la me per­met aus­si de vé­ri­fier, sans que je la force ni même ne la re­c­herche, la co­hé­r­ence de mes idées. Je n’ai ja­mais pu en­vi­sa­ger de pu­b­lier un livre qui, à trop se vou­loir « dans l’air du temps », se­rait frap­pé de ca­du­ci­té six mois plus tard. Je suis trop pa­res­seux pour four­nir un tel ef­fort avec un si maigre ré­s­ul­tat !

Quel est l’objec­tif de ce Temps du re­fus ?
Op­po­ser une ré­sis­tance à la cul­ture of­fi­cielle et ob­li­ga­toire ou, si l’on pré­fère, me­ner une gué­ril­la de franc-ti­reur contre la puis­sante ar­mée des «Trois T» : Tris­so­tin, Tar­tuffe, Torque­ma­da. En par­ti­cu­lier, l’aca­dé­m­isme du non-art, le culte du laid et du non-si­g­ni­fiant de­meurent des cibles pri­vi­lé­giées. Dès le dé­but des an­nées 60, j’ai en­ta­mé cette lutte, qua­si­ment seul, mais avec la créa­tion de mon ma­ga­zine Ma­tu­lu en 1971, pas mal de gens sont ve­nus me rejoindre. A l’époque, c’était sur­tout les Tris­so­tins qui ré­g­naient. Dans les an­nées 80, avec l’ar­ri­vée des so­cia­listes, Tar­tuffe a sai­si plus fer­me­ment le re­lais. Aujourd’hui, lui et son com­père le Grand inqui­si­teur tiennent le haut du pa­vé. En France, pa­t­rie du phi­lo­sophe con­t­raint de « s’avan­cer masqué », la libre cir­cu­la­tion des idées est aujourd’hui moins as­su­rée que dans n’im­porte quel autre pays ré­pu­té dé­mo­c­ra­tique ; mais il en a toujours été ain­si, de même que la cuis­t­re­rie…

Al­f­red Ei­bel
Va­leurs ac­tuelles (30 juin 2011)

Du temps où l’au­teur de ces lignes tra­vail­lait pour l’Of­fice ca­t­ho­lique du ci­né­ma, nous par­ti­ci­pions, avec Mi­c­hel Mour­let, à la cons­ti­tu­tion d’un ré­per­toire com­p­re­nant les films de l’an­née avec leurs co­ta­tions (pour adultes, pour ados avec ré­serves, etc.). Alors que le res­pon­sable de l’Of­fice dis­cu­tait des films avec nous, notre façon de voir ne s’ac­cor­dait pas in­va­ria­b­le­ment avec celle de cet homme d’une in­fi­nie gé­né­ro­si­té. Il par­lait du scé­na­rio; nous af­fir­mions que la vé­ri­té d’un film ne se si­tue pas dans le scé­na­rio mais dans la mise en scène. Cette mise en scène comme lan­gage chère à Mi­c­hel Mour­let. Au­t­re­ment dit, la cap­ture du réel par le met­teur en scène, ce qui re­lève de la ges­tuelle des ac­teurs, de leur re­gard, de leur po­si­tion à l’in­té­rieur du dé­cor, dans la va­rié­té des plans fai­sant sen­tir la réa­l­i­té du monde. Il im­porte, pré­s­ice Mi­c­hel Mour­let, qu’un film doit s’ad­res­ser si­mul­ta­né­ment à nos sens, à nos sen­ti­ments, à nos fa­cul­tés in­tel­lec­tuelles. A par­tir de ces don­nées, le cri­tique, par­ti­san d’une nar­ra­tion spé­c­i­fique­ment ci­né­ma­to­g­ra­p­hique, sou­tient des met­teurs en scène aus­si dif­fé­r­ents que Hawks, Roh­mer, Lo­sey, Tar­kovs­ki, ou Ful­ler.
En lit­té­ra­ture, di­sait Alexandre Du­mas, « l’homme de gé­n­ie ne vole pas, il conquiert ». S’ap­p­ro­p­rier une his­toire en lit­té­ra­ture pour lui don­ner un sens, avec lo­gique et  lu­ci­di­té, est autre chose que de dé­c­la­rer à pro­pos de n’im­porte quel ou­v­rage : «c’est un beau livre» et d’ajou­ter «ad­mi­ra­b­le­ment éc­rit». Ici, on se re­tient de pouf­fer de­vant tant de gé­né­ra­li­tés qui au­to­risent ceux qui dé­c­ident de la vé­ri­té en lit­té­ra­ture à faire pas­ser la rampe à des ou­v­rages de qua­li­té mé­diocre.
Dans ses Ins­tants cri­tiques, Mi­c­hel Mour­let se cabre de­vant ces livres qui font l’objet de toutes les con­si­dé­ra­tions of­fi­cielles parce qu d’une ac­tua­li­té brû­lante et par voie de con­séq­uence pos­sé­dant une va­leur ab­so­lue. A ceux qui ont l’ou­t­re­cui­dance de cher­c­her à com­pren­dre qu’ils sont trop cu­rieux et que cher­c­her la vé­ri­té en so­li­taire est un vain com­bat
L’oeuvre de Mi­c­hel Mour­let s’ins­c­rit dans le pro­lon­ge­ment d’un Jean Paul­han dont il faut se rap­pe­ler qu’il pu­b­lia en 1941 les Fleurs de Tarbes ou la Ter­reur dans les Lettres, Ju­lien Ben­da, de son cô­té, dans la France by­zan­tine, pu­b­lié en 1945, ac­cuse de gra­tui­té, d’in­co­hé­r­ence, d’her­mé­tisme, de pré­c­io­si­té, une lit­té­ra­ture de l’épate qui trans­forme d’in­vé­ri­fiables théo­ries en pra­tiques thé­ra­peu­tiques. On nous souffle : ral­liez-vous au bien-pen­sant, vous se­rez as­su­ré de ne pas dé­c­len­c­her d’ava­lanches ? Un re­gard sur le pas­sé con­firme que l’in­tel­li­gent­sia n’a ja­mais ces­sé de se trom­per. Ro­ger Ju­d­rin s’ex­p­rime comme suit : «sa­voir, c’est sa­vou­rer». Sommes-nous ca­pables de sa­vou­rer un texte ? Dans ses Ec­ri­vains de France. XXe siècle, Mi­c­hel Mour­let ne dit rien d’autre et prend quelques exemple lorsqu’il cite Via­latte à pro­pos de Jacques Char­donne : « une eau-de-vie pour grands dé­gus­ta­teurs ». A pro­pos de l’oeuvre d’An­d­ré Frai­g­neau, Mour­let parle de « la phos­p­ho­res­cence des mots, des sen­ti­ment, des images ». Le lec­teur s’aper­ce­v­ra que ses trois livres s’épaulent, s’em­boîtent les uns dans les autres, s’ajustent exac­te­ment. La mo­der­ni­té qui est l’objet de toutes les con­sé­c­ra­tions of­fi­cielles n’est pas une va­leur ab­so­lue.

Ch­ris­to­p­her Gé­rard
La Cause Lit­té­raire (26/11/09)

De­puis bien­tôt cinquante ans, Mi­c­hel Mour­let fer­raille sans fai­b­lir contre l’im­pos­ture aux mille faces ou, pour le ci­ter, contre « la conju­ra­tion des trois T : Tris­so­tin, Tar­tuffe et Torque­ma­da ». Dès la fin des an­nées 50, cet éc­ri­vain ama­teur de théâtre et de ci­né­ma – théo­ri­cien, dans Pré­s­ence du ci­né­ma, du cou­rant dit mac ma­ho­nien – livre ses pre­mières es­car­mouches contre le sno­bisme d’avant-garde.
Sous le titre gé­né­rique Le Temps du re­fus, trois re­cueils d’es­sais ont pa­ru de­puis 1976, L’Él­é­p­hant dans la por­ce­laine (La Table ronde), Cré­pus­cule de la mo­der­ni­té (Tré­da­niel) et La Guerre des idées (France Uni­vers), qui tous trois mettent en pièces les er­reurs à la mode avec au­tant d’es­p­rit que d’opi­niâ­t­re­té. Aujourd’hui, c’est un qua­t­rième vo­lume, Ins­tants cri­tiques, qui pa­raît dans une mai­son dont l’en­seigne, Alexi­p­har­maque, dé­fi­nit à la per­fec­tion l’es­p­rit de l’édi­teur comme ce­lui de son nou­vel au­teur, puisque ce terme grec dé­s­igne le con­t­re­poi­son. Près d’un de­mi-siècle de ré­bel­lion aris­to­c­ra­tique contre la cul­ture of­fi­cielle trouve ain­si non une im­p­ro­bable con­c­lu­sion – il reste du pain sur la planche et M. Mour­let a gar­dé des jar­rets de mousque­taire -, mais un pre­mier bi­lan, entre lu­ci­di­té (« la li­ber­té de pa­role, soit par cen­sure hié­rar­c­hique, soit par au­to­cen­sure, soit par ab­ru­tis­se­ment spon­ta­né, a été di­vi­sée par deux ») et op­ti­misme, car cette ég­lise du néant se lé­zarde de jour en jour.
Mal­g­ré le ra­bâ­c­hage per­manent, mal­g­ré l’ar­ro­gance d’él­ites sc­lé­ro­sées, le bon sens et le goût, na­guère dia­bo­li­sés, re­font sur­face. Même s’il fau­d­ra des dé­c­en­nies pour dé­con­ta­mi­ner le pay­sage cul­tu­rel, les sa­tur­nales de l’es­p­rit ont pris fin. Cons­cient avec Re­nan que « L’homme ne s’im­p­ro­vise pas », Mour­let dé­monte avec brio l’idéo­lo­gie de la table rase qui fon­da cette ré­volte ni­hi­liste contre le vrai et le beau. De­puis quelques an­nées, une réa­c­tion se des­sine sous nos yeux avec Jean Clair, Phi­lippe Mu­ray, Jean-François Mat­téi, Eric Wer­ner, bien d’autres en­core. N’ou­b­lions ja­mais que, avec Le Temps du re­fus, Mour­let au­ra pré­pa­ré cette re­nais­sance in­tel­lec­tuelle et mo­rale. Sa­lut au pion­nier !

Du(es) même(s) auteur(s) aux éditions Alexipharmaque :

« Instants critiques. Le temps du refus IV »
Essai (Broché)

Collection : Les Reflexives

« Le petit théâtre de Hyacinthe le Fou »
Les Rares (Broché)

Collection : Poemes

Instants Critiques - Le Temps du refus IV - Michel Mourlet


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