« Les images secondent. Bréviaire II »

Ti­mo­t­hée Gi­rar­din
Fe­nêtre sur cour
(11/11/12)
Ci­né­p­hi­lie dis­si­dente

Il y a, dans Bré­viaire de ci­né­p­hi­lie dis­si­dente et Les Images se­condent, tout le pa­ra­doxe du ci­né­p­hile. Le ci­né­p­hile aime sim­p­le­ment le ci­né­ma parce qu’il lui plait de voir des films – mais dans le même temps, les films qu’il aime voir sont au­tant de con­t­ri­bu­tions à l’idée de plus en plus pré­c­ise qu’il se fait du ci­né­ma. Les deux livres de Lu­do­vic Mau­b­reuil sont à la fois ceux d’un col­lec­tion­neur as­soif­fé et ceux d’un juge im­p­la­cable. Il semble avoir tout vu, lit­té­ra­le­ment, mais il ne se dé­file pas quand il s’agit de choi­sir, de dis­c­ri­mi­ner, de dé­fi­nir ce qu’est un film qui va jusqu’au bout de ses am­bi­tions. La st­ruc­ture des deux livres, en forme d’abé­cé­daire, est à l’image de cette ap­pa­rente op­po­si­tion : c’est à la fois une ag­g­lo­mé­ra­tion plus ou moins aléa­toire et le dé­p­loie­ment d’une lo­gique in­vi­sible, où cer­tains mo­tifs re­viennent comme une ob­ses­sion – l’al­té­ri­té, le ci­né­ma té­moin de la sin­gu­la­ri­té des choses, la mise en scène comme ar­ti­cu­la­tion de ces choses dans un uni­vers que l’on con­naît ou que l’on dé­couvre, ou en­core l’im­pos­si­bi­li­té même de cet uni­vers au pro­fit de ce que John Cow­per Powys ap­pelle “un mul­ti­vers plu­ra­liste aux ho­ri­zons in­fi­nis”. Au­tant d’idées qu’on ne peut que par­ta­ger, tout en étant ra­vi de les voir sur­gir d’ana­lyses toujours sur­p­re­nantes et ju­di­cieuses.

PS : L’avan­tage avec Lu­do­vic Mau­b­reuil, c’est qu’il a aus­si un blog : Ci­né­ma­tique

Luc-Oli­vier d’Al­gange
Elé­ments n° 145 (oc­tobre-dé­c­embre 2012)
Com­ment n’être pas mort de­vant un éc­ran

Choi­sis­sant la forme vol­tai­rienne, ou matz­ne­vienne, du dic­tion­naire phi­lo­so­p­hique, Lu­do­vic Mau­b­reuil coupe court, tout en ayant le pro­pos et le style de l’oser, à tout ce qui rend ha­bi­tuel­le­ment la cri­tique ci­né­ma­to­g­ra­p­hique si en­nuyeuse, si pé­dante et si vaine, lorsqu’elle ne se ré­duit pas à la mo­ra­line la plus inepte et pu­ri­taine.
Cet ou­v­rage, qui laisse au lec­teur le choix de son par­cours, se fonde sur deux exer­cices: la dé­fi­ni­tion et le goût dont la pra­tique était cou­rante na­guère (di­sons il y a un peu plus de deux siècle) et per­sis­tante jusqu’à Mon­t­her­lant et Paul Mo­rand, mais se fait de nos jours, et sur­tout dans le monde de la “cul­ture”, de plus en plus rare. Les Mo­dernes pré­fèrent l’in­dé­fi­ni et n’ont plus le goût de rien. L’In­si­pide est leur dae­mon; le Gai Sa­voir est ce qu’ils haïssent de la toute la force de leurs âm­es ét­riquées, cal­cu­la­t­rices et dur­cies. Lu­do­vic Mau­b­reuil, lui, va vers l’amont avec le cou­rage de l’in­tel­li­gence à ne pas se lais­ser fas­ci­ner.
L’enjeu n’est pas des moindres. Com­ment n’être pas mort de­vant un éc­ran ? Com­ment n’être pas dans cette scène où les choses s’agitent en ombres et lu­mières, le Mort qui voit sans re­gar­der, qui se laisse voir comme un ca­davre de­vant ce flux d’images qui ne le re­gardent pas ? Le monde mo­derne, outre qu’il est la des­t­ruc­tion de la ci­vi­li­sa­tion par la so­cié­té (de toutes les ci­vi­li­sa­tions par une seule même so­cié­té), est le monde qui veut fo­ca­li­ser notre at­ten­tion sur ce qui nous est in­dif­fér­ent, sur ce qui ne nous re­garde pas et nous im­pose à l’in­dif­fé­r­ence, par l’in­dif­fé­r­ence et pour elle. Com­ment faire alors pour que les images se­condent ?
Le re­cours à la phé­no­mé­no­lo­gie gé­né­tique de la cons­cience de Ray­mond Abel­lio trouve ici un champ d’ap­p­li­ca­tion di­rect. Lu­do­vic Mau­b­reuil laisse le lec­teur opé­r­er à cette “double dia­lec­tique croi­sée” de la chose perçue et de la per­cep­tion elle-même. A lui de se res­sai­sir, les exemples sont don­nés: “Le ci­né­ma est un art de la dis­per­sion tem­pé­r­ée par le sai­sis­se­ment, en charge d’un seul di­lemme: com­ment ca­d­rer la mul­ti­tude sans qu’elle se fane ?”
La pers­pec­tive ou­verte par Lu­do­vic Mau­b­reuil de­vient celle du ci­né­ma en ce qu’il a de meil­leur: une in­vi­ta­tion à la con­tem­p­la­tion, – d’où naît toute ac­tion digne de ce nom, comme du si­lence naissent la pa­role et la mu­sique, comme des pay­sages naissent des idées, au sens grec de formes dé­fi­nies, “ci­né­ma de l’ex­p­lo­ra­tion at­ten­tive, du juste pas­sage du temps, du re­gard qui flâne et dé­couvre, ce ci­né­ma de mo­ments par­ta­gés, de formes re­liées, de ri­gueur con­tem­p­lée. Ce ci­né­ma de par­ti­ci­pa­tion où l’ac­cé­l­é­ra­tion ne veut pas sou­mettre ni l’ac­cal­mie dis­t­raire, mais où le temps est en­fin don­né, où le re­gard a tout loi­sir d’éva­luer et d’en­vi­sa­ger les sen­ti­ments et les lieux, cette gifle, ce bai­ser, cette cam­b­rure, ce cadre en­fin ren­du. Ce ci­né­ma qui nous com­p­rend puisque nous l’ha­bi­tons”.
Ni le dua­lisme, ni le re­la­ti­visme, ni l’al­ter­na­tive, ni le com­p­ro­mis ne peuvent at­teindre à la con­tem­p­la­tion ac­tive qui exige, en cen­t­ra­li­té qui ne se laisse ja­mais ou­b­lier, l’im­mo­bile lu­mière qui per­siste, en at­tente, der­rière le film, et qui est le se­c­ret de sa vi­va­ci­té. Seul nous est proche ce qui vient de loin, de la pro­fon­deur at­ten­tive qui dis­pose le re­gard au sens de la gra­da­tion, comme la sur­ve­nue, du fond du dé­s­ert, en­gen­d­ré par sa sp­len­deur, du ca­va­lier qui vient avec une len­teur lan­ci­nante à la ren­contre de La­w­rence d’Ara­bie (comme ve­nant du fond du re­gard).
Rien n’est vrai dans le res­p­len­dis­se­ment de la beau­té qui ne soit à la fois in­té­rieur et ex­té­rieur. Le vi­sible n’est pas une fin, il est sur­gis­se­ment de l’in­vi­sible, ap­pa­ri­tion. En grec, toujours, les dieux sont “ceux qui ap­pa­raissent”. Que voyons-nous dans la pru­nelle ? De quel mi­roi­te­ment est-elle l’én­igme ? Par quelles res­sources de l’en­ten­de­ment et de l’art cette én­igme qui est un obs­tacle de­vien­d­ra-t-elle, se­lon la dis­tinc­tion abel­lienne, un dé­pas­se­ment de la fas­ci­na­tion, au­t­re­ment dit un” mys­tère en pleine lu­mière” ?
Un livre vaut par les ques­tions qu’il pose, “en avant”, non en rhé­teur déjà sûr de la ré­ponse, mais en sus­pens, en apo­rie (qui sont au prin­cipe du grand art ci­né­ma­to­g­ra­p­hique). Pro­po­sons en­fin, au lec­teur qui ne sau­rait com­ment s’y prendre, de com­men­cer par l’en­t­rée Ka­léi­do­s­cope, qui té­moigne d’une pa­ren­té es­sen­tielle avec la poé­sie.

Fré­dé­ric Sae­nen
Pa­ru­tions.com (20/08/12)
Les fas­cin(ém)ations de Lu­do­vic Mau­b­reuil

Avec Les Images se­condent, Lu­do­vic Mau­b­reuil pour­suit sa mé­ti­cu­leuse en­t­re­p­rise de glose du Sep­tième art, en­ta­mée dans son Bré­viaire de ci­né­p­hi­lie dis­si­dente. Et c’est à nou­veau une leçon de re­gard qu’il nous dis­pense, avec la mo­des­tie que seule per­met l’au­t­hen­tique in­tel­li­gence.
Dans la so­cié­té ac­tuelle, le goût est plei­ne­ment de­ve­nu ma­tière à éva­lua­tion : qu’il s’agisse des per­for­mances sco­laires d’un en­fant, d’un plat pré­pa­ré en vue d’at­teindre à un «dî­ner presque par­fait» ou de quelque in­forme vo­ca­lise glou­g­lou­tée en pu­b­lic, la moindre ac­ti­vi­té in­tel­lec­tuelle ou créa­t­rice est sou­mise à cri­tère, quan­ti­fi­ca­tion, avis d’ex­pert (le ri­ca­ne­ment est bien en­ten­du per­mis face à cette étiquette). La cri­tique ar­tis­tique n’éc­happe pas à cette ten­dance, et quand elle prend la peine de se pro­non­cer, c’est en gé­né­ral pour dis­t­ri­buer les bons points et «boos­ter» les ventes d’au­teurs déjà con­fir­més, qu’il n’est guère pé­r­il­leux de mettre en avant ni de dé­fendre. Et puis, il y a toujours bien, coin­cé dans les pages du ser­vice de presse que l’on reçoit un con­for­table fo­lio avec ré­s­u­mé, pré­s­en­ta­tion de l’éc­ri­vain et de son œuvre, souvent d’un grand se­cours à la ré­dac­tion d’un ar­ticle. Plus la peine de s’im­p­liquer, un co­pier-col­ler, deux ou trois ma­ni­pu­la­tions d’adjec­tifs et em­bal­lez, c’est pe­sé.
Lu­do­vic Mau­b­reuil, lui, ne con­somme pas le ci­né­ma. Il ne place pas les réa­l­i­sa­teurs ou les ac­teurs sur une éc­helle de sa­tis­fac­tion. Il pré­fère in­ter­ro­ger à coups de sonde, donc d’au­tant plus en pro­fon­deur. L’asys­té­ma­tisme de son ap­p­roche lui ga­ran­tit une li­ber­té grande, dou­b­lée d’un es­p­rit aven­tu­reux qui n’hé­site pas à em­p­run­ter les che­mins de tra­verse. Voi­là pourquoi le clas­se­ment al­p­ha­bé­tique de ses no­tules est dé­fi­ni­ti­ve­ment le plus ap­p­ro­p­rié à dé­cou­v­rir l’ex­p­res­sion d’une sen­si­bi­li­té étayée d’avis mû­re­ment ré­f­lé­c­his.
Faut-il être soi-même une en­cy­c­lo­pé­die vi­vante, une façon de Pierre Tc­her­nia de sur­c­roît im­p­ré­g­né de la pen­sée éso­té­rique de Ray­mond Abel­lio, pour pé­né­t­rer les ar­canes des ré­fé­r­ences qui foi­sonnent dans ces pages, par exemple ces opus mé­c­on­nus ou en tout cas ré­ser­vés à un pu­b­lic qui n’est (a prio­ri) guère ce­lui des afi­cio­na­dos de Bruce Wil­lis ? Pas né­c­es­sai­re­ment, dans la me­sure où le projet de Mau­b­reuil est, au-de­là de la per­cep­tion vi­suelle du film, le dé­c­ryp­tage qu’il au­to­rise de l’époque, ou plu­tôt des époques – celle qu’il a sus­ci­tée, celle où il éc­houe aujourd’hui. Mau­b­reuil ra­masse la pré­cé­d­ente ré­flex­ion en un ap­ho­risme qu’une fac­ture clas­sique éq­ui­libre à mer­veille : «Le ci­né­ma n’est pré­mo­ni­toire que dans la me­sure où il de­meure le té­moin de ce qui n’est plus.»
Ain­si, le tra­vail de ce spec­ta­teur vi­gi­lant con­siste semble-t-il à sai­sir, au mo­ment où «ce­la» dé­file pour prendre vie et forme, l’in­vi­sible vingt-cinquième image / se­conde, celle qui col­porte le sens, le mes­sage, l’éc­lair du signe. Le signe qui brille dans la pu­pille du monstre de The Host, dans le nom de Ma­dame de si­g­né Op­huls, dans l’ou­t­rance de Old Boy, dans le mul­ti­vers tel que l’en­vi­sage Ter­rence Ma­lick, dans l’ex­p­loi­ta­tion du rouge par Mi­c­hael Po­well. Le signe qui four­mille au­tour de nous et qui n’at­tend que d’être perçu pour nous rée­n­c­han­ter.
Les lec­teurs cou­tu­miers de ses ar­ticles en re­vue ou sur son blog re­t­rou­ve­ront ici la prose af­fu­tée de Mau­b­reuil, qui ci­sèle une dé­c­la­ra­tion d‘amour à cer­tains (ou à cer­taines, voir l’en­t­rée Gran­dir) avec la même ai­sance qu’il taille un cos­tume à d’autres (il était grand temps que fût dé­mon­té le lé­n­i­fiant con­for­misme du dis­cours sur la pros­ti­tu­tion et le sexe dis­til­lé par Bo­nel­lo dans L’Apol­lo­nide). Et c’est sans comp­ter l’él­é­gance dé­p­loyée dans les ré­vé­r­ences, comme cet hom­mage pas­sant par la forme du lexique or­ga­ni­sé en ac­ros­tiche et qui com­pose le nom de son des­ti­na­taire, Stan­ley Ku­b­rick.
Au terme de cette déa­m­bu­la­tion ka­léi­do­s­co­pique par­mi les scènes, les dé­cors, les plans et les fon­dus de son pa­ra­dis per­du, Mau­b­reuil ap­pa­raît comme un poète. À con­di­tion bien sûr d’en­tendre le mot «poé­sie» comme ce mo­ment pri­vi­lé­gié où se ren­contrent, dans le creu­set du temps, l’être et l’émo­tion. Quand il s’agit de ci­né­ma, rien n’est ano­din se­lon Mau­b­reuil ; sa gé­né­ro­si­té con­siste à nous don­ner en par­tage les pé­p­ites que re­tient le ta­mis de son ju­ge­ment. Et si la va­leur est dans la ra­re­té, alors il fait bel et bien par­tie des Rares.

Le Jour­nal Ci­né­ma du Dr Or­lof (07/08/12) «Le con­tem­p­la­tif ac­tif»

Les textes qui se trouvent ras­sem­b­lés dans Les images se­condent ne sont, pour la plu­part, pas in­é­dits. On a déjà pu les lire dans la re­vue Elé­ments, sur di­vers sites (Cau­seur, Ki­nok…) ou en­core sur le blog Ci­né­ma­tique (as­su­ré­ment l’un des mieux éc­rits de la « blo­go­s­p­hère » ci­né­p­hile) que Lu­do­vic Mau­b­reuil tient à jour ré­gu­liè­re­ment. Mais re­lire cet en­semble de texte qui os­cille entre l’ap­ho­risme, le bil­let d’hu­meur la­pi­daire, l’ana­lyse cin­g­lante d’iro­nie et de douces chro­ni­ques poin­til­listes et in­times per­met de voir se des­si­ner les con­tours d’une des pen­sées de ci­né­ma les plus sti­mu­lantes et les plus pas­sion­nantes du mo­ment.
Si Lu­do­vic Mau­b­reuil a une très noble idée de l’Art en gé­né­ral (in­f­luen­cé, entre autres, par la phi­lo­so­p­hie de Ray­mond Abel­lio) et du ci­né­ma en par­ti­cu­lier ; sa force prin­ci­pale est de n’ap­par­te­nir à au­cune « cha­pelle » ci­né­p­hile et de toujours res­ter fi­dèle à cette « idée » sans ja­mais cé­d­er aux si­rènes de la mode et des idéo­lo­gies do­mi­nantes. A l’en­t­rée « ci­né­p­hi­lie » de cet es­sai cons­t­ruit sous la forme d’un abé­cé­daire, voi­là ce qu’éc­rit avec une rare jus­tesse l’au­teur :

« La pas­sion ci­né­p­hile n’a que deux is­sues, éga­le­ment re­dou­tables : l’éga­re­ment par­mi les formes ou la st­ricte ré­duc­tion de celles-ci, la souf­f­rance d’une beau­té dé­nuée de sens contre celle d’une vé­ri­té sans poé­sie ».

A l’op­po­si­tion fi­na­le­ment sté­rile entre les te­nants de « la mise en scène avant tout » et les zé­la­teurs du « bon scé­na­rio » comme con­di­tion sine qua non de la réus­site d’un film ; Lu­do­vic Mau­b­reuil pré­fère une troi­sième fois sa­lu­taire qui passe d’abord par une ét­hique du re­gard (comme il le rap­pelle fort jus­te­ment, ce n’est pas le film qui est « af­faire de mo­rale » mais c’est au spec­ta­teur d’ac­qué­rir une cer­taine «dis­ci­p­line» de l’œil pour ne pas se lais­ser ber­ner par les images re­le­vant de la pu­b­li­ci­té, de l’idéo­lo­gie, du mar­c­hé : bref, de la pro­pa­gande).
A la ru­b­rique « con­tem­p­la­tion », on peut éga­le­ment trou­ver cette ana­lyse pé­né­t­rante, ce genre d’ap­ho­rismes que l’on garde long­temps en tête et qui peut per­mettre de se cons­t­ruire sa propre vi­sion du ci­né­ma :

« De­vant un film, il fau­d­rait à par­ve­nir à pen­ser non pas mal­g­ré les images (comme le font les idéo­logues en se ser­vant du ci­né­ma sans ja­mais se con­f­ron­ter à la puis­sance de ses mythes), non pas sous leur ré­gime ex­c­lu­sif (comme le Mar­c­hé le pro­g­ramme chaque jour da­van­tage) mais en at­tei­g­nant une sorte de com­p­ré­hen­sion se­reine : la con­tem­p­la­tion ac­tive). »

Lu­do­vic Mau­b­reuil, et c’est tout son mé­rite, par­vient toujours à na­vi­guer dans un «entre-deux» sans ja­mais perdre son fil di­rec­teur. Les fi­dèles de son blog (j’en suis!) con­naissent son talent in­ouï pour re­lier deux œuvres, deux images qui, a prio­ri, n’ont rien à voir pour par­ve­nir à un éc­lai­rage in­é­dit et toujours in­c­roya­b­le­ment per­tinent des films. Eh bien c’est cet art que l’on re­t­rouve avec bon­heur dans Les images se­condent : cette ca­pa­ci­té à louer les grands in­ven­teurs de forme (Ca­rax, Ma­lick, De Pal­ma, Fass­bin­der ou en­core Ku­b­rick dont l’œuvre est syn­t­hé­ti­sée d’une ma­nière ad­mi­rable le temps d’un fa­bu­leux ac­ros­tiche) tout en n’étant pas dupe des pe­tits ma­lins qui drapent l’idéo­lo­gie de l’époque der­rière un cer­tain for­ma­lisme (Klotz, Des Pal­lières ou une cri­tique bien sé­vère de l’Apol­lo­nide de Bo­nel­lo).
De la même ma­nière, il par­vient à mon­t­rer pré­c­i­sé­ment le grand tra­vail de « mise en scène » de ci­néastes plu­tôt ré­pu­tés pour leur tra­vail scé­na­ris­tique (Pas­cal Tho­mas, Mou­ret, Po­da­ly­dès ou en­core Gué­di­guian) et ne re­c­higne pas à louer des pe­tits maîtres du ci­né­ma de genre (je ne crois ja­mais avoir lu, dans la presse «of­fi­cielle», des textes aus­si beaux et justes sur Ar­gen­to ou Jean Rol­lin).

Fi­dèle à des pen­seurs aus­si im­por­tants que Phi­lippe Mu­ray et Jean Bau­d­ril­lard ; Lu­do­vic Mau­b­reuil est as­su­ré­ment un «an­ti­mo­derne» (ce que les im­bé­c­iles in­ca­pables de pen­ser hors des sc­hé­mas tra­di­tion­nels des idéo­lo­gies et du Mar­c­hé taxe­ront sans doute de « réa­c­tion­naire ») mais il n’est en au­cun cas un nos­tal­gique du « bon vieux temps per­du ». A tra­vers une éc­ri­ture drôle (il ma­nie l’iro­nie avec énor­mé­ment de talent) sen­sible et d’une rare pré­c­i­sion (il fau­d­rait aus­si évoquer la beau­té bou­le­ver­sante de ces textes in­t­ros­pec­tifs, in­ti­mistes et mé­lan­co­liques où l’au­teur s’ad­resse à sa fille ou se laisse gui­der sur le fil de ses sou­ve­nirs) ; Lu­do­vic Mau­b­reuil nous offre une vi­sion « claire » d’un ci­né­ma que nous pour­rions con­ti­nuer d’ha­bi­ter lorsqu’il au­ra été dé­pouil­lé de ses ori­peaux à la mode (voir la ma­nière dont il est ca­pable de dé­mon­t­rer com­ment de «mau­vais» films mal ac­cueil­lis par la presse comme Les pe­tits mou­c­hoirs de Ca­net ou Pla­nète ter­reur de Ro­d­ri­guez sont fi­na­le­ment plus in­té­r­es­sants que cer­taines œuvres es­tam­pil­lées « ci­né­ma d’au­teur » par ce qu’ils ré­vèlent de notre temps) et de l’étouf­fante em­p­rise des slo­gans et des idéo­lo­gies de l’époque.

« Il faut réa­p­p­rendre à fer­mer les yeux »…

In­is­f­ree (22/07/12) « Saine lec­ture »

Les images se­condent, à 24 par se­conde, pour nous ai­der à mieux per­ce­voir le monde. Der­rière le dé­l­i­cat jeu de mots Lu­do­vic Mau­b­reuil, l’une des plus belles plumes (de­v­rais-je éc­rire l’un des plus beaux cla­viers ?) ci­né­p­hiles d’In­ter­net, a réu­nit une col­lec­tion de textes que l’on a pu lire, pour cer­tains, sur Ki­nok, Cau­seur ou son blog Ci­né­ma­tique. D’autres en­core sont in­é­dits mais tous par­ti­cipent à l’ex­p­res­sion d’une pen­sée libre et ori­gi­nale. Et mal­g­ré la dent par­fois dure, avec hu­mour quand il le faut, ce qui est toujours ap­p­ré­c­iable. Lu­do­vic Mau­b­reuil a la plus haute idée du ci­né­ma qui est la seule qui vaille. Les images se­condent fait suite au Bré­viaire de ci­né­p­hi­lie dis­si­dente (pa­ru en 2009 aux édi­tions Alexi­p­har­maque) et tra­vaille cette idée, com­bat­tant avec té­na­ci­té ces films qui, pour re­p­rendre une ex­p­res­sion de François Truf­faut “ne vibrent pas”.
Face au ci­né­ma masqué der­rière la pure dis­t­rac­tion, la pos­ture ar­ro­gante, la pro­vo­ca­tion de prin­cipe, ma­ni­pu­lant mol­le­ment et sans fi­nesse, se te­nant à dis­tance par ses sc­hé­mas ra­bâ­c­hés et se tech­no­lo­gie las­sante, Mau­b­reuil met en avant un ci­né­ma qui “nous cor­res­pond puisque nous l’ha­bi­tons”. Un ci­né­ma qui prône le dia­logue, la par­ti­ci­pa­tion ac­tive avec le spec­ta­teur, la ré­flex­ion au risque de la con­t­ra­dic­tion, la poé­sie au risque du ver­tige, l’éc­lat de beau­té dans l’œil. Un ci­né­ma qui vo­mit les tièdes mais qui ac­com­pagne à la vie à la mort – In­t­ranquille.
Au fil de ces pages or­don­nées en abé­cé­daire, de A comme An­ti­mo­derne à Z comme Zone, se suc­cèdent Ro­bert Gué­di­guian, Jean Rol­lin et sa pas­sion de la femme, Da­rio Ar­gen­to et ses fo­lies, Ter­rence Ma­lik, Fe­de­ri­co Fel­li­ni, Leos Ca­rax (dom­mage que le livre soit sor­tit avant Ho­ly mo­tors), Mi­c­haël Po­well et Eric Press­bur­ger. Pan­t­héon per­son­nel ag­ré­men­té de quelques coups de sang. Mul­ti­p­li­ci­té des époques et des styles, di­ver­si­té des uni­vers qui prennent, por­tés par une langue im­pec­cable, la co­hé­r­ence de ce­lui de l’au­teur.
Le bré­viaire, c’est le livre uti­li­sé par les re­li­gieux ca­t­ho­liques pour les of­fices. Il con­tient les textes ré­gis­sant la li­tur­gie ain­si que l’en­semble des règles ré­gis­sant les dif­fé­r­ents rites se­lon les oc­ca­sions. Les images se­condent est la suite di­recte du Bré­viaire de ci­né­p­hi­lie dis­si­dente, et comme lui, c’est un acte de foi et un ser­mon (au sens re­li­gieux), une ma­nière de rendre à cet art si jeune, si bous­cu­lé, quelque chose de son ca­rac­tère sa­c­ré pour les zé­la­teurs que nous sommes. Et mal­g­ré les quelques piques dé­l­i­v­rées à Ste­ven Spiel­berg, je di­rais que si nous ne par­ta­geons pas ab­so­lu­ment toutes les cha­pelles, ce qui se­rait bien mo­no­tone, nous nous re­con­nais­sons dans la même re­li­gion. Pa­role d’at­hée !

Les Images secondent Bréviaire II - Ludovic Maubreuil


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