« Les images secondent. Bréviaire II »

Timothée Girardin
Fenêtre sur cour
(11/11/12)
Cinéphilie dissidente

Il y a, dans Bréviaire de cinéphilie dissidente et Les Images secondent, tout le paradoxe du cinéphile. Le cinéphile aime simplement le cinéma parce qu’il lui plait de voir des films – mais dans le même temps, les films qu’il aime voir sont autant de contributions à l’idée de plus en plus précise qu’il se fait du cinéma. Les deux livres de Ludovic Maubreuil sont à la fois ceux d’un collectionneur assoiffé et ceux d’un juge implacable. Il semble avoir tout vu, littéralement, mais il ne se défile pas quand il s’agit de choisir, de discriminer, de définir ce qu’est un film qui va jusqu’au bout de ses ambitions. La structure des deux livres, en forme d’abécédaire, est à l’image de cette apparente opposition : c’est à la fois une agglomération plus ou moins aléatoire et le déploiement d’une logique invisible, où certains motifs reviennent comme une obsession – l’altérité, le cinéma témoin de la singularité des choses, la mise en scène comme articulation de ces choses dans un univers que l’on connaît ou que l’on découvre, ou encore l’impossibilité même de cet univers au profit de ce que John Cowper Powys appelle “un multivers pluraliste aux horizons infinis”. Autant d’idées qu’on ne peut que partager, tout en étant ravi de les voir surgir d’analyses toujours surprenantes et judicieuses.

PS : L’avantage avec Ludovic Maubreuil, c’est qu’il a aussi un blog : Cinématique

Luc-Olivier d’Algange
Eléments n° 145 (octobre-décembre 2012)
Comment n’être pas mort devant un écran

Choisissant la forme voltairienne, ou matznevienne, du dictionnaire philosophique, Ludovic Maubreuil coupe court, tout en ayant le propos et le style de l’oser, à tout ce qui rend habituellement la critique cinématographique si ennuyeuse, si pédante et si vaine, lorsqu’elle ne se réduit pas à la moraline la plus inepte et puritaine.
Cet ouvrage, qui laisse au lecteur le choix de son parcours, se fonde sur deux exercices: la définition et le goût dont la pratique était courante naguère (disons il y a un peu plus de deux siècle) et persistante jusqu’à Montherlant et Paul Morand, mais se fait de nos jours, et surtout dans le monde de la “culture”, de plus en plus rare. Les Modernes préfèrent l’indéfini et n’ont plus le goût de rien. L’Insipide est leur daemon; le Gai Savoir est ce qu’ils haïssent de la toute la force de leurs âmes étriquées, calculatrices et durcies. Ludovic Maubreuil, lui, va vers l’amont avec le courage de l’intelligence à ne pas se laisser fasciner.
L’enjeu n’est pas des moindres. Comment n’être pas mort devant un écran ? Comment n’être pas dans cette scène où les choses s’agitent en ombres et lumières, le Mort qui voit sans regarder, qui se laisse voir comme un cadavre devant ce flux d’images qui ne le regardent pas ? Le monde moderne, outre qu’il est la destruction de la civilisation par la société (de toutes les civilisations par une seule même société), est le monde qui veut focaliser notre attention sur ce qui nous est indifférent, sur ce qui ne nous regarde pas et nous impose à l’indifférence, par l’indifférence et pour elle. Comment faire alors pour que les images secondent ?
Le recours à la phénoménologie génétique de la conscience de Raymond Abellio trouve ici un champ d’application direct. Ludovic Maubreuil laisse le lecteur opérer à cette “double dialectique croisée” de la chose perçue et de la perception elle-même. A lui de se ressaisir, les exemples sont donnés: “Le cinéma est un art de la dispersion tempérée par le saisissement, en charge d’un seul dilemme: comment cadrer la multitude sans qu’elle se fane ?”
La perspective ouverte par Ludovic Maubreuil devient celle du cinéma en ce qu’il a de meilleur: une invitation à la contemplation, – d’où naît toute action digne de ce nom, comme du silence naissent la parole et la musique, comme des paysages naissent des idées, au sens grec de formes définies, “cinéma de l’exploration attentive, du juste passage du temps, du regard qui flâne et découvre, ce cinéma de moments partagés, de formes reliées, de rigueur contemplée. Ce cinéma de participation où l’accélération ne veut pas soumettre ni l’accalmie distraire, mais où le temps est enfin donné, où le regard a tout loisir d’évaluer et d’envisager les sentiments et les lieux, cette gifle, ce baiser, cette cambrure, ce cadre enfin rendu. Ce cinéma qui nous comprend puisque nous l’habitons”.
Ni le dualisme, ni le relativisme, ni l’alternative, ni le compromis ne peuvent atteindre à la contemplation active qui exige, en centralité qui ne se laisse jamais oublier, l’immobile lumière qui persiste, en attente, derrière le film, et qui est le secret de sa vivacité. Seul nous est proche ce qui vient de loin, de la profondeur attentive qui dispose le regard au sens de la gradation, comme la survenue, du fond du désert, engendré par sa splendeur, du cavalier qui vient avec une lenteur lancinante à la rencontre de Lawrence d’Arabie (comme venant du fond du regard).
Rien n’est vrai dans le resplendissement de la beauté qui ne soit à la fois intérieur et extérieur. Le visible n’est pas une fin, il est surgissement de l’invisible, apparition. En grec, toujours, les dieux sont “ceux qui apparaissent”. Que voyons-nous dans la prunelle ? De quel miroitement est-elle l’énigme ? Par quelles ressources de l’entendement et de l’art cette énigme qui est un obstacle deviendra-t-elle, selon la distinction abellienne, un dépassement de la fascination, autrement dit un” mystère en pleine lumière” ?
Un livre vaut par les questions qu’il pose, “en avant”, non en rhéteur déjà sûr de la réponse, mais en suspens, en aporie (qui sont au principe du grand art cinématographique). Proposons enfin, au lecteur qui ne saurait comment s’y prendre, de commencer par l’entrée Kaléidoscope, qui témoigne d’une parenté essentielle avec la poésie.

Frédéric Saenen
Parutions.com (20/08/12)
Les fascin(ém)ations de Ludovic Maubreuil

Avec Les Images secondent, Ludovic Maubreuil poursuit sa méticuleuse entreprise de glose du Septième art, entamée dans son Bréviaire de cinéphilie dissidente. Et c’est à nouveau une leçon de regard qu’il nous dispense, avec la modestie que seule permet l’authentique intelligence.
Dans la société actuelle, le goût est pleinement devenu matière à évaluation : qu’il s’agisse des performances scolaires d’un enfant, d’un plat préparé en vue d’atteindre à un «dîner presque parfait» ou de quelque informe vocalise glougloutée en public, la moindre activité intellectuelle ou créatrice est soumise à critère, quantification, avis d’expert (le ricanement est bien entendu permis face à cette étiquette). La critique artistique n’échappe pas à cette tendance, et quand elle prend la peine de se prononcer, c’est en général pour distribuer les bons points et «booster» les ventes d’auteurs déjà confirmés, qu’il n’est guère périlleux de mettre en avant ni de défendre. Et puis, il y a toujours bien, coincé dans les pages du service de presse que l’on reçoit un confortable folio avec résumé, présentation de l’écrivain et de son œuvre, souvent d’un grand secours à la rédaction d’un article. Plus la peine de s’impliquer, un copier-coller, deux ou trois manipulations d’adjectifs et emballez, c’est pesé.
Ludovic Maubreuil, lui, ne consomme pas le cinéma. Il ne place pas les réalisateurs ou les acteurs sur une échelle de satisfaction. Il préfère interroger à coups de sonde, donc d’autant plus en profondeur. L’asystématisme de son approche lui garantit une liberté grande, doublée d’un esprit aventureux qui n’hésite pas à emprunter les chemins de traverse. Voilà pourquoi le classement alphabétique de ses notules est définitivement le plus approprié à découvrir l’expression d’une sensibilité étayée d’avis mûrement réfléchis.
Faut-il être soi-même une encyclopédie vivante, une façon de Pierre Tchernia de surcroît imprégné de la pensée ésotérique de Raymond Abellio, pour pénétrer les arcanes des références qui foisonnent dans ces pages, par exemple ces opus méconnus ou en tout cas réservés à un public qui n’est (a priori) guère celui des aficionados de Bruce Willis ? Pas nécessairement, dans la mesure où le projet de Maubreuil est, au-delà de la perception visuelle du film, le décryptage qu’il autorise de l’époque, ou plutôt des époques – celle qu’il a suscitée, celle où il échoue aujourd’hui. Maubreuil ramasse la précédente réflexion en un aphorisme qu’une facture classique équilibre à merveille : «Le cinéma n’est prémonitoire que dans la mesure où il demeure le témoin de ce qui n’est plus.»
Ainsi, le travail de ce spectateur vigilant consiste semble-t-il à saisir, au moment où «cela» défile pour prendre vie et forme, l’invisible vingt-cinquième image / seconde, celle qui colporte le sens, le message, l’éclair du signe. Le signe qui brille dans la pupille du monstre de The Host, dans le nom de Madame de signé Ophuls, dans l’outrance de Old Boy, dans le multivers tel que l’envisage Terrence Malick, dans l’exploitation du rouge par Michael Powell. Le signe qui fourmille autour de nous et qui n’attend que d’être perçu pour nous réenchanter.
Les lecteurs coutumiers de ses articles en revue ou sur son blog retrouveront ici la prose affutée de Maubreuil, qui cisèle une déclaration d‘amour à certains (ou à certaines, voir l’entrée Grandir) avec la même aisance qu’il taille un costume à d’autres (il était grand temps que fût démonté le lénifiant conformisme du discours sur la prostitution et le sexe distillé par Bonello dans L’Apollonide). Et c’est sans compter l’élégance déployée dans les révérences, comme cet hommage passant par la forme du lexique organisé en acrostiche et qui compose le nom de son destinataire, Stanley Kubrick.
Au terme de cette déambulation kaléidoscopique parmi les scènes, les décors, les plans et les fondus de son paradis perdu, Maubreuil apparaît comme un poète. À condition bien sûr d’entendre le mot «poésie» comme ce moment privilégié où se rencontrent, dans le creuset du temps, l’être et l’émotion. Quand il s’agit de cinéma, rien n’est anodin selon Maubreuil ; sa générosité consiste à nous donner en partage les pépites que retient le tamis de son jugement. Et si la valeur est dans la rareté, alors il fait bel et bien partie des Rares.

Le Journal Cinéma du Dr Orlof (07/08/12) «Le contemplatif actif»

Les textes qui se trouvent rassemblés dans Les images secondent ne sont, pour la plupart, pas inédits. On a déjà pu les lire dans la revue Eléments, sur divers sites (Causeur, Kinok…) ou encore sur le blog Cinématique (assurément l’un des mieux écrits de la « blogosphère » cinéphile) que Ludovic Maubreuil tient à jour régulièrement. Mais relire cet ensemble de texte qui oscille entre l’aphorisme, le billet d’humeur lapidaire, l’analyse cinglante d’ironie et de douces chroniques pointillistes et intimes permet de voir se dessiner les contours d’une des pensées de cinéma les plus stimulantes et les plus passionnantes du moment.
Si Ludovic Maubreuil a une très noble idée de l’Art en général (influencé, entre autres, par la philosophie de Raymond Abellio) et du cinéma en particulier ; sa force principale est de n’appartenir à aucune « chapelle » cinéphile et de toujours rester fidèle à cette « idée » sans jamais céder aux sirènes de la mode et des idéologies dominantes. A l’entrée « cinéphilie » de cet essai construit sous la forme d’un abécédaire, voilà ce qu’écrit avec une rare justesse l’auteur :

« La passion cinéphile n’a que deux issues, également redoutables : l’égarement parmi les formes ou la stricte réduction de celles-ci, la souffrance d’une beauté dénuée de sens contre celle d’une vérité sans poésie ».

A l’opposition finalement stérile entre les tenants de « la mise en scène avant tout » et les zélateurs du « bon scénario » comme condition sine qua non de la réussite d’un film ; Ludovic Maubreuil préfère une troisième fois salutaire qui passe d’abord par une éthique du regard (comme il le rappelle fort justement, ce n’est pas le film qui est « affaire de morale » mais c’est au spectateur d’acquérir une certaine «discipline» de l’œil pour ne pas se laisser berner par les images relevant de la publicité, de l’idéologie, du marché : bref, de la propagande).
A la rubrique « contemplation », on peut également trouver cette analyse pénétrante, ce genre d’aphorismes que l’on garde longtemps en tête et qui peut permettre de se construire sa propre vision du cinéma :

« Devant un film, il faudrait à parvenir à penser non pas malgré les images (comme le font les idéologues en se servant du cinéma sans jamais se confronter à la puissance de ses mythes), non pas sous leur régime exclusif (comme le Marché le programme chaque jour davantage) mais en atteignant une sorte de compréhension sereine : la contemplation active). »

Ludovic Maubreuil, et c’est tout son mérite, parvient toujours à naviguer dans un «entre-deux» sans jamais perdre son fil directeur. Les fidèles de son blog (j’en suis!) connaissent son talent inouï pour relier deux œuvres, deux images qui, a priori, n’ont rien à voir pour parvenir à un éclairage inédit et toujours incroyablement pertinent des films. Eh bien c’est cet art que l’on retrouve avec bonheur dans Les images secondent : cette capacité à louer les grands inventeurs de forme (Carax, Malick, De Palma, Fassbinder ou encore Kubrick dont l’œuvre est synthétisée d’une manière admirable le temps d’un fabuleux acrostiche) tout en n’étant pas dupe des petits malins qui drapent l’idéologie de l’époque derrière un certain formalisme (Klotz, Des Pallières ou une critique bien sévère de l’Apollonide de Bonello).
De la même manière, il parvient à montrer précisément le grand travail de « mise en scène » de cinéastes plutôt réputés pour leur travail scénaristique (Pascal Thomas, Mouret, Podalydès ou encore Guédiguian) et ne rechigne pas à louer des petits maîtres du cinéma de genre (je ne crois jamais avoir lu, dans la presse «officielle», des textes aussi beaux et justes sur Argento ou Jean Rollin).

Fidèle à des penseurs aussi importants que Philippe Muray et Jean Baudrillard ; Ludovic Maubreuil est assurément un «antimoderne» (ce que les imbéciles incapables de penser hors des schémas traditionnels des idéologies et du Marché taxeront sans doute de « réactionnaire ») mais il n’est en aucun cas un nostalgique du « bon vieux temps perdu ». A travers une écriture drôle (il manie l’ironie avec énormément de talent) sensible et d’une rare précision (il faudrait aussi évoquer la beauté bouleversante de ces textes introspectifs, intimistes et mélancoliques où l’auteur s’adresse à sa fille ou se laisse guider sur le fil de ses souvenirs) ; Ludovic Maubreuil nous offre une vision « claire » d’un cinéma que nous pourrions continuer d’habiter lorsqu’il aura été dépouillé de ses oripeaux à la mode (voir la manière dont il est capable de démontrer comment de «mauvais» films mal accueillis par la presse comme Les petits mouchoirs de Canet ou Planète terreur de Rodriguez sont finalement plus intéressants que certaines œuvres estampillées « cinéma d’auteur » par ce qu’ils révèlent de notre temps) et de l’étouffante emprise des slogans et des idéologies de l’époque.

« Il faut réapprendre à fermer les yeux »…

Inisfree (22/07/12) « Saine lecture »

Les images secondent, à 24 par seconde, pour nous aider à mieux percevoir le monde. Derrière le délicat jeu de mots Ludovic Maubreuil, l’une des plus belles plumes (devrais-je écrire l’un des plus beaux claviers ?) cinéphiles d’Internet, a réunit une collection de textes que l’on a pu lire, pour certains, sur Kinok, Causeur ou son blog Cinématique. D’autres encore sont inédits mais tous participent à l’expression d’une pensée libre et originale. Et malgré la dent parfois dure, avec humour quand il le faut, ce qui est toujours appréciable. Ludovic Maubreuil a la plus haute idée du cinéma qui est la seule qui vaille. Les images secondent fait suite au Bréviaire de cinéphilie dissidente (paru en 2009 aux éditions Alexipharmaque) et travaille cette idée, combattant avec ténacité ces films qui, pour reprendre une expression de François Truffaut “ne vibrent pas”.
Face au cinéma masqué derrière la pure distraction, la posture arrogante, la provocation de principe, manipulant mollement et sans finesse, se tenant à distance par ses schémas rabâchés et se technologie lassante, Maubreuil met en avant un cinéma qui “nous correspond puisque nous l’habitons”. Un cinéma qui prône le dialogue, la participation active avec le spectateur, la réflexion au risque de la contradiction, la poésie au risque du vertige, l’éclat de beauté dans l’œil. Un cinéma qui vomit les tièdes mais qui accompagne à la vie à la mort – Intranquille.
Au fil de ces pages ordonnées en abécédaire, de A comme Antimoderne à Z comme Zone, se succèdent Robert Guédiguian, Jean Rollin et sa passion de la femme, Dario Argento et ses folies, Terrence Malik, Federico Fellini, Leos Carax (dommage que le livre soit sortit avant Holy motors), Michaël Powell et Eric Pressburger. Panthéon personnel agrémenté de quelques coups de sang. Multiplicité des époques et des styles, diversité des univers qui prennent, portés par une langue impeccable, la cohérence de celui de l’auteur.
Le bréviaire, c’est le livre utilisé par les religieux catholiques pour les offices. Il contient les textes régissant la liturgie ainsi que l’ensemble des règles régissant les différents rites selon les occasions. Les images secondent est la suite directe du Bréviaire de cinéphilie dissidente, et comme lui, c’est un acte de foi et un sermon (au sens religieux), une manière de rendre à cet art si jeune, si bousculé, quelque chose de son caractère sacré pour les zélateurs que nous sommes. Et malgré les quelques piques délivrées à Steven Spielberg, je dirais que si nous ne partageons pas absolument toutes les chapelles, ce qui serait bien monotone, nous nous reconnaissons dans la même religion. Parole d’athée !

Les Images secondent Bréviaire II - Ludovic Maubreuil


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