« Le songe de Pallas »

An­d­ré Mur­cie
Lit­te­ra.in­ci­ta­tus.com (oc­tobre 2007)

Deuxième vo­lume de Luc-Oli­vier d’Al­gange aux édi­tions Alexi­p­har­maque, pas be­soin d’être grand thau­ma­turge pour pré­dire qu’il y en au­ra d’autres ! Nous ne pou­vons qu’ap­p­lau­dir à ce dé­voi­le­ment mé­t­ho­dique de l’Or­p­hique projet d’Al­gan­gien d’une her­mé­n­eu­tique gé­né­ra­li­sée du Style et du Sens de l’atem­po­ra­li­té lit­té­raire.

L’IDEELLE PA­T­RIE
Si nous de­vions ré­s­u­mer le con­te­nu de ce livre il nous suf­fi­rait de trois mots : Ho­mère, Pla­ton, Plo­tin. Certes à chaque vo­cable nous énonçons un con­tinent mais ce­la ne se­rait rien. Ce ne sont pas les textes sur ces trois fi­gures majeures de la ci­vi­li­sa­tion grecque qui font dé­faut, et Troie de plus ou Troie de moins, la face du monde n’en se­rait pas chan­gée. Nous avons d’ail­leurs une uni­ver­si­té ron­ron­nante à sou­hait qui se charge à mer­veille d’en­t­re­te­nir sur la tombe des ci­vi­li­sa­tions éteintes la flamme froide des sté­riles ré­ca­pi­tu­la­tions.
Notre mo­der­ni­té fleu­rit sans res­t­ric­tion les an­ni­ver­saires du sou­ve­nir. Mais l’étude de la Grèce an­tique n’offre d’autre in­u­tile in­té­rêt que pla­te­ment et pieu­se­ment ex­hu­ma­toire, si l’on ne l’ins­c­rit pas dans l’ac­tive ré­m­i­nis­cence phi­lo­so­p­hique d’un com­bat ac­tuel.
Ne vous lais­sez pas en­dor­mir par le songe de Pal­las si­non les yeux grand-ou­verts de Mé­duse vous pé­t­ri­fie­ront. Luc-Oli­vier d’Al­gange nous rap­pelle que l’im­pi­toyable déesse de l’In­tel­li­gence noé­tique marche au com­bat cou­verte de l’égide fran­gée qu’elle bran­dit tel un mi­roir qui ren­ver­rait à l’en­ne­mi la mons­t­rueuse image de ses propres té­nèbres in­té­rieures.
Pourquoi la Grèce et point une autre al­ma ma­ter ? Luc-Oli­vier d’Al­gange ins­ti­tue de trou­b­lantes ren­contres entre l’es­p­rit français et l’âme grecque. D’ha­bi­tude l’on ran­ge­rait plu­tôt la France sous les sombres arches in­des­t­ruc­tibles de la ro­ma­ni­té, tis­sant de pré­fé­r­ence de flexibles per­méa­bi­li­tés entre le gé­n­ie grec et les dé­mo­nies ger­ma­nique. Mais Nietzsche le plus al­tier des phi­lo­sophes al­le­mands, ce­lui qui re­nou­ve­la notre vi­sion par trop clas­sique de la phi­lo­so­p­hie grecque, se re­ven­diquait sans cesse de cette docte hu­meur française, li­ber­tine et pé­til­lante, caus­tique et in­sai­sis­sable, plus en­c­line aux vir­tuo­si­tés spi­ri­tuelles qu’aux lourdes et con­fuses dé­vo­tions apo­dic­tiques rhé­na­niques. Le cou­teau de la langue française est toujours un peu ta­c­hé de sang. Est-ce­lui d’un Dieu qui au­rait pris quelques mau­vais coups en vou­lant rejouer dans un re­make os­san­gien du com­bat contre l’ange, ou ce­lui d’un bour­geois pai­si­b­le­ment égor­gé au sor­tir d’une fes­tive or­gie in­tel­lec­tuelle ? Que Rim­baud ou Vil­lon ré­pondent pour nous.
Donc la Grèce. Celle des Dieux et des poëtes. Celle triom­p­hante, de la mo­saïque d’Ar­bél­es, Alexandre char­geant à la tête de la ca­va­le­rie ma­cé­do­nienne em­p­li de cette fu­reur sa­c­rée qui ne sau­rait être qua­li­fiée d’hy­b­ris, car ce­lui qui force les portes de corne et d’ivoire du songe des Dieux a fran­c­hi sans en­combre l’or­da­lie ét­hé­rique de nos fi­ni­tudes hu­maines.

EROS
Les tâ­c­he­rons sco­laires ont cou­pé le gâ­teau pla­to­ni­cien en deux tristes mor­ceaux. Les mau­vais élèves se par­ta­ge­ront les gros gluaux fa­ri­neux du pain des pauvres d’es­p­rit, et les dé­l­i­cates cer­velles hu­me­ront le fin fu­met éva­nescent de l’idée de la ga­lette, ré­duite à la por­tion con­g­rue de son ombre pla­to­nique. Luc-Oli­vier d’Al­gange ne s’em­piffre pas plus à s’ét­ran­g­ler de cette brioche-là qu’il n’avale sans la sen­tir pas­ser la dra­gée eu­c­ha­ris­tique.
L’ei­dos nous enjoint de re­des­cendre de la trans­sub­s­tan­tia­tion co­g­ni­tive. Il faut re­ve­nir au corps du dé­l­it, de Dé­l­ie et de l’idée. Glis­se­ment pro­g­res­sif vers le plai­sir, l’ac­mé pla­to­ni­cienne est une mon­tée éro­tique. L’on passe de forme en forme comme d’amante en amante. La con­nais­sance n’est pas un saut en chute libre dans l’in­con­nue mais une avan­cée vic­to­rieuse dio­ny­siaque et vo­lup­tueuse, apol­li­nienne et maî­t­ri­sée.
Car les Dieux sont toujours là, dans la pré­s­ence des choses et du monde, dans le che­min du lo­gos, et la langue qui parle est aus­si celle qui em­b­rasse et in­cen­die les chairs of­fertes en même temps que conquises. Les fi­dèles d’amour sont avant tout des fi­dèles d’éros.
Certes ces textes in­sistent sur­tout sur la con­tem­p­la­tion théo­rique et théo­riale du dé­p­loie­ment de l’être dans l’ar­bo­res­cence en­so­leil­lée de l’étant. Etant dire que le monde brûle de mille feux in­vi­sibles. Mais il suf­fit de pas­ser sa main à la sur­face des êtres et des choses pour res­sen­tir l’in­al­té­rable dé­s­ir du monde et des Dieux.
L’homme mo­derne ha­bite la chambre froide de ses rêves éteints. Il ne con­sume plus le monde mais le con­somme, faute de mieux, faute de Dieux. Cette re­la­tion in­ces­tueuse et pé­do­p­hi­lique qui unit, en une join­ture exis­ten­tielle ab­so­lue, et sa fi­ni­tude cir­cons­tan­cielle et son in­fi­ni­tude es­sen­tielle, l’homme mo­derne l’a ou­b­liée. Tout au plus la marque-t-il en­core d’une loin­taine am­né­s­ie hys­té­rique mo­ra­li­sa­t­rice et au­to-cas­t­ra­t­rice. L’ange à ro­g­ner ses ailes se dé­l­ecte d’un bien ma­so­c­histe plai­sir ! Tout seul, comme un grand be­nêt, et ne s’en sen­tant pas plus bête pour ce­la, ayant per­du jusqu’au simple ins­tinct de sur­vie ani­male. Le mo­derne qui n’ép­rouve pas la nos­tal­gie an­d­ro­gy­nique d’un monde par­ta­gé, n’est plus qu’une ca­ri­ca­ture de sa propre moi­tié. C’est alors que la fe­melle se mêle mal au mâle et que s’en­gendrent les va­leurs mo­ra­li­santes du pu­ri­ta­nisme mo­derne.

ARES
Ce livre est bien une ma­c­hine de guerre contre la mo­der­ni­té. Tou­te­fois l’éter­nel re­tour du cycle per­pé­tuel et em­pé­do­c­léen n’est pas to­ta­le­ment re­vi­si­té. Eros et Arès ne cons­t­ruisent ni ne dé­t­ruisent un même monde. C’est déjà en ce­la que Luc-Oli­vier d’Al­gange peut dire que l’éter­nel re­tour n’éq­ui­v­aut pas à l’éter­nel re­tour du même. A la con­cep­tion mo­no­t­héiste du re­tour du même co­existe la vo­lon­té po­ly­t­héiste du monde.
Nous sommes là au cœur de la con­t­ra­dic­tion d’al­gan­gienne qui ac­cepte cette dua­li­té gnos­tique alors qu’un An­d­ré Mur­cie, par un exemple tout à fait in­a­léa­toire n’hé­site pas à sa­c­ri­fier l’un au pro­fit du mul­tiple, puisque l’un ne ré­sorbe dans la mul­ti­p­li­ci­té. Mais Luc-Oli­vier d’Al­gange pose l’un et le mul­tiple sans ja­mais tran­c­her, à l’ins­tar de Pla­ton in­ca­pable de choi­sir entre l’un et l’autre, cha­cun des deux en­t­re­vus comme et contre le re­f­let mo­no­t­héique de l’autre. Plus tard Plo­tin sau­ve­ra la mise pla­to­ni­cienne par un re­tour­ne­ment dia­lec­tique de l’un et de l’autre uni­fiés dans la mul­ti­p­li­ci­té sé­pa­rante de leur double pos­tu­la­tion.
Ce­ci est d’une autre pro­b­lé­ma­tique mais il ne faut pas cher­c­her plus loin que l’un, l’autre et le mul­tiple, la di­vine ap­pa­ri­tion de la sainte tri­ni­té ca­t­ho­lique. La gnose a pous­sé une hy­po­s­tase dans le ventre mou du ch­ris­tia­nisme. Et le tau­reau mi­t­raïque n’a ja­mais re­ti­ré sa corne d’abon­dance de la théo­lo­gie ch­ré­t­ienne. La pen­sée d’al­gan­gienne se tient en cet ins­tant pré­c­is, au-des­sus du gouffre, sur le fil, lorsque le to­re­ro se re­lève et bran­dit son épée, gla­dia­tor va­lé­ryen, et pour­suit le com­bat, le mufle du fauve, du verbe ou du dieu sur son épaule, et re­vient au centre de l’arène car ja­mais l’on n’in­ter­rompt le songe de la déesse.
Le songe de la déesse comme l’image san­g­lante de la vir­gi­ni­té lit­té­raire ac­com­p­lie, as­su­mée en les noces odys­séennes de l’es­p­rit avec le fer de la langue. La beau­té du style d’al­gan­gien pro­vient de cette ten­sion ir­ré­f­ra­gable, de cette lutte su­r­hu­maine à te­nir à égale dis­tance les trois re­dou­tables crocs de l’as­somp­tion du di­vin. Car les Dieux viennent plus fa­ci­le­ment au poëte que les hommes ne vont aux dieux.
L’exemple ho­mé­rique nous écarte de l’éros. Trop ai­mer les Dieux ne sert de rien. A l’éros pré­fé­rons les hé­ros. Luc-Oli­vier d’Al­gange bat le tam­bour de guerre des men­ta­li­tés hé­roïques. Sur l’Île des Bien­heu­reux il a été as­sez for­gé d’armes. Il est temps d’opé­r­er une sor­tie et d’ac­com­p­lir les pré­mo­ni­tions pro­p­hé­tiques du songe de la Déesse.
Les dieux nous sont une injonc­tion au dé­fi de notre exis­tence. C’est parce que l’ac­cep­ta­tion de la mo­der­ni­té est im­pos­sible que l’éc­ri­ture d’al­gan­gienne re­noue avec une an­ces­t­rale es­c­rime pa­roxys­tique et her­cu­léenne. Il faut sa­voir se dé­tour­ner du di­vin pour mieux s’oc­cu­per des monstres qui nous as­saillent par der­rière. De la théo­rie con­tem­p­la­tive l’on se doit de pas­ser à la praxis.
L’at­taque est la meil­leure des dé­fenses. L’ur­gence des pre­miers as­sauts a toujours em­pê­c­hé Luc-Oli­vier d’Al­gange de cé­d­er aux si­rènes du chant di­vin. Le mythe de la déesse a bri­sé le mi­roir spé­c­u­la­tif in­té­rieur. Dire et ré­pé­ter à sa­tié­té le ré­c­it sa­c­ré est la fonc­tion de l’aède. Ce­lui qui dé­fend l’en­ceinte na­tale ne peut se con­ten­ter de pour­par­lers in­si­pides avec ses propres forces. Les nuances ré­f­lexives d’une in­t­ros­pec­tion in­fi­nie des formes rondes du jour et de la nuit ne sont pas la meil­leure ma­nière d’éc­hap­per aux doigts de rose de l’Au­rore ma­tu­ti­nale.
La guerre à me­ner contre les dieux et le monde se so­lu­tionne souvent en un duel avec soi-même. Nous sommes à notre propre image, pieuse et comme notre propre pho­to­co­pieuse. La ronde des sou­fies le laisse trans­pa­raître, la guerre sainte nous en­ferme dans la danse so­li­taire de notre tour­noie­ment so­laire.

ERIS
Au-de­là de soi. Au-de­là des Dieux. Au-de­là du dieu, du verbe, de qui vous vou­lez et au-de­là de l’au-de­là. La dé­me­sure n’est pas l’hy­b­ris. Ce n’est parce qu’il avait quelques pro­b­lèm­es mal ré­g­lés avec son oe­dipe, comme le laisse en­tendre un film réc­ent, qu’Alexandre s’est vou­lu Dieu. Il ne s’agis­sait pour lui ni de tuer le père ou pire de se sub­s­ti­tuer à lui sous la forme de dieu le père.
Il ar­rive un mo­ment où le lo­gos doit se faire kaos. S’il ne veut pas s’abî­m­er dans l’au­to-co­pu­la­tion nar­cis­sique du même avec le même lui-même. Il faut bri­ser le mi­roir in­té­rieur et dé­c­la­rer la guerre à sa propre image. Il ne fau­d­rait pas croire que l’éris soit cons­ti­tu­tive de l’ef­fon­d­re­ment fi­nal nietz­s­c­héen. L’éris ba­laie le moi et le monde.
Sans doute fau­d­rait-il par­ler de la fonc­tion so­ciale de l’éris. L’idée peut pa­raître ba­roque lorsque l’œuvre d’Al­gan­gienne s’est bâ­tie se­lon une ét­hique aris­to­c­ra­tique – son pre­mier livre au titre si évo­ca­teur de Mé­diances du Prince Ho­ro­s­co­pal, voi­ci presque trente ans – en tant que dé­non­cia­tion en règle du dé­ma­go­gisme dé­mo­c­ra­tique !
Mais l’éris est au fon­de­ment de ce que ce fils de roi ap­pelle le Royaume et que nous-même nom­me­rions Im­pe­rium. Nous ne re­ve­nons sur cette dif­fé­r­ence mé­t­a­p­hy­sique que pour sou­li­g­ner la lo­gique de la pen­sée d’al­gan­gienne fi­dèle à ses propres pro­lé­go­mènes idéens. Lorsque vous avez bri­sé le car­can de votre haïs­sable moi, ce moi in­sen­sé in­fa­tué de ses propres songes, vous re­tom­bez im­manqua­b­le­ment dans le nombre il­lu­mi­na­tif de ceux qui ne sont plus vos sem­b­lables. Ani­mal po­li­tique Aris­to­teles dixit.
Au pays des anarques, le roi est borgne. Ce­lui qui ne rêve que d’un œil que faut-il en pen­ser ? Comme l’eau du fleuve dans lequel on ne se baigne qu’une fois ? Et si le di­vin ré­si­dait en cette seule co­pule res­t­ric­tive ? Se­rait-il lo­gique de dire que le di­vin est une res­t­ric­tion gram­ma­ti­cale ? Se baigne-t-on deux fois dans le même verbe être ? Ver­tige du lo­gos et ver­biage du verbe. L’éris ac­cède-telle à la lo­gique du lan­gage ?
Ce que l’on ne peut pas dire vau­d­rait-il mieux le taire ? Qui peut le dire ? Puis­sance foi­son­nante du kaos ! En ces der­nières lignes Luc-Oli­vier d’Al­gange in­voque la sa­gesse de la fi­dé­l­i­té au verbe. L’on pour­rait trou­ver ce­la ré­duc­teur. Mais la ré­duc­tion n’est-elle pas une res­t­ric­tion éris­tique ?
Il suf­fit de re­mon­ter la chaîne aris­té­to­li­cienne des cau­sa­li­tés d’al­gan­gienne : le verbe n’est qu’une forme lo­gique et idéelle du songe de Pal­las. En­core qu’évi­dem­ment il ne fau­d­rait pas en­tendre la con­ca­té­na­tion d’Aris­tote comme un dé­ter­mi­nisme ma­té­ria­liste de bas-étage. Pas plus qu’on ne tra­verse deux fois vainqueur le même Ac­hé­ron, l’on ne se jette deux fois de suite dans l’Et­na.

L’IDEELLE EC­RI­TURE
L’éc­ri­ture d’al­gan­gienne est un bra­sier. L’éros comme bai­ser de feu, l’arès comme flaque de sang, l’éris comme ta­pis de pourpre. Toute lec­ture d’al­gan­gienne, dès qu’elle ne veut point se con­ten­ter du doux ba­lan­ce­ment des har­mo­nieuses ca­dences d’une prose d’une lim­pi­di­té ex­cep­tion­nelle, se trans­forme vite en pé­r­iple or­da­lique.
Le Songe de Pal­las est un livre de haute mé­t­a­p­hy­sique. Mais qui s’at­ten­d­rait à une pro­me­nade de tout re­pos dès que l’on se hisse sur les som­mets olym­piens ! Luc-Oli­vier d’Al­gange s’obs­tine à pen­ser ce qui pour la majo­ri­té de nos con­tem­po­rains re­lève de l’im­pal­pable. Ayez en mé­moire que son pré­céd­ent livre s’in­ti­tu­lait L’Ombre de Ve­nise. Entre l’ombre et le songe il sem­b­le­rait que Luc-Oli­vier d’Al­gange se com­p­laise en les voiles arach­néens les plus sub­tils !
Le pire c’est que l’on ne songe ja­mais en le li­sant qu’il lui ar­rive de lâ­c­her la proie pour l’ombre. Ter­rible car­nas­sier que Luc-Oli­vier d’Al­gange ! Il n’existe pas pour le mo­ment de cri­tique plus ra­di­cale de la mo­der­ni­té que ces deux ou­v­rages. Pour la seule rai­son qu’en pla­to­ni­cien qui se res­pecte Luc-Oli­vier d’Al­gange dé­daigne les sco­ries évè­ne­men­tielles de l’ac­tua­li­té pour s’at­taquer à l’es­sence ip­séenne de la mo­der­ni­té.
La pen­sée grecque est au fon­de­ment même de la pen­sée oc­ci­den­tale qui s’est im­po­sée au monde en­tier. Il ne manque pas de com­men­ta­teurs ; ra­dios, té­l­é­vi­sions et vi­t­rines des li­b­rai­ries dé­bordent de beaux par­leurs. Mais qui a en­core la pa­tience de ce re­tour à l’ori­gine ?
La mo­der­ni­té est pres­sée. Plus per­sonne n’a le temps de cette longue cons­tance, de ce long dé­s­ir de com­p­ré­hen­sion. Ce­la fait presque trente ans qu’ar­ticles ap­rès ar­ticles, comme au­tant de bou­teilles lan­cées à la mer, Luc-Oli­vier d’Al­gange a en­t­re­p­ris ce che­min de re­tour, à tra­vers un legs im­mense et de plus en plus dé­lais­sé, vers les œuvres vives de la lit­té­ra­ture uni­ver­selle.
Luc-Oli­vier d’Al­gange a ac­cu­mu­lé une éru­di­tion sans pa­reille qui n’est en­core rien si on la com­pare à la clair­voyance de sa pen­sée. Le lec­teur se­ra peut-être sur­p­ris d’ap­p­rendre que ces deux livres édi­tées par Alexi­p­har­maque ne sont qu’une part in­fime de l’œuvre éc­rite par notre éc­ri­vain, dis­per­sée en près de deux cents re­vues. Des tra­duc­tions sau­vages en an­g­lais, en es­pa­g­nol ap­pa­raissent de­puis quelques an­nées sur In­ter­net, mais en France cou­vercle et chape de plomb !
L’os­t­ra­cisme qui pèse sur cette œuvre es­sen­tielle est certes com­p­ré­hen­sible quand l’on ré­f­lé­c­hit à la vio­lence de la cri­tique d’al­gan­gienne. Mais il est aus­si un des signes les plus inquié­tants de la nou­velle bar­ba­rie li­bé­rale qui se met tout dou­ce­ment en place. Nos con­tem­po­rains ont per­du le goût et le sou­ci de la beau­té !
Luc-Oli­vier d’Al­gange, de par son at­ta­c­he­ment in­dé­fec­tible à l’ad­mi­rable plas­ti­ci­té for­melle de notre langue et de par son im­pec­cable fi­dé­l­i­té à nos plus sé­m­i­nales tra­di­tions lit­té­raires, reste l’hon­neur de notre lit­té­ra­ture.

A l’écoute des livres (dé­c­embre 2007 )

De­puis la créa­tion de ce blog en mars 2007, pro­lon­ge­ment na­tu­rel de l’ém­is­sion A L’ ECOUTE DES LIVRES, dif­fu­sée sur Ra­dio Mas­sa­bielle (97.8 Mhz et 101.8 Mhz) le mer­c­re­di à 18h30, tous les genres lit­té­raire ont été abor­dés : bande des­si­née, ro­mans, es­sais his­to­riques, pam­ph­lets, re­li­gion, tous sauf un : la phi­lo­so­p­hie. La rai­son en est mul­tiple : la phi­lo­so­p­hie est peu “ven­deuse” rares sont les édi­teurs s’aven­tu­rant à ac­cep­ter des ma­nus­c­rits trai­tant ce thème. On peut éga­le­ment se de­man­der ce qu’est la phi­lo­so­p­hie, dé­bat ém­i­n­em­ment….phi­lo­so­p­hique. De Pla­ton à Aris­tote en pas­sant par les mo­dernes Aron ou Sartre, les écoles phi­lo­so­p­hiques, hu­ma­nisme, stoï­cisme, pla­to­ni­cisme, etc… se con­t­re­disent al­lè­g­re­ment et le lec­teur lamb­da n’y com­p­rend pas grand chose. Le ro­man­cier Jean-Claude Al­bert-Weil se ré­c­lame même de l’exis­ten­tia­lisme non hu­ma­niste (!)
L’au­teur de ces lignes n’au­ra donc pas l’ou­t­re­cui­dance de tran­c­her pour tel ou tel cou­rant ni de ju­ger l’ es­sai de Luc-Oli­vier d’Al­gange, LE SONGE DE PAL­LAS, sui­vi de DE LA SOU­VE­RAI­NETE et de DIS­G­RES­SION NEO­P­LA­TO­NI­CIENNE.
Luc-Oli­vier d’ Al­gange est cri­tique lit­té­raire dans di­verses re­vues dont Elé­ments, la pu­b­li­ca­tion de la Nou­velle Droite créée par Alain de Be­noist. Sans trop sor­tir du sujet du jour, rap­pe­lons que cette Nou­velle Droite est es­sen­tiel­le­ment cul­tu­relle et que la Nou­velle Droite po­li­tique, qui lui est an­té­rieure, fut créée par Georges Mi­c­hel Mic­berth, mais re­ve­nons à nos mou­tons :
Spé­c­ia­listes et pro­fanes pour­ront voir trai­tés dif­fé­r­ents sujets par­mi lesquels la pen­sée de la Grèce ar­c­haïque et celle de la Grèce clas­sique, les no­tions d’ hon­neur et dé­s­hon­neur, de civ­lii­té et de ci­vi­li­sa­tion, l’objec­ti­vi­té poé­tique….
Cet ou­v­rage n’est pas de ceux que l’on par­court dis­t­rai­te­ment entre deux cor­res­pon­dances de mé­t­ro mais cons­ti­tue une somme de sa­voir et de ré­flex­ion.
Pe­tite pré­c­i­sion qui éton­ne­ra plus d’un ama­teur de mu­sique des an­nées 70/80 : Da­vid Bo­wie, star de la pop mu­sic a éc­rit une chan­son in­ti­tu­lée Pal­las At­hé­na. Ceux qui en li­ront le texte se­ront pro­ba­b­le­ment éton­nés.

La Lettre du Cro­co­dile (dé­c­embre 2007)

Voi­ci un très bel es­sai pour qui est en quête de l’es­p­rit de la Grèce an­tique. Com­po­sé de trois textes, Le Songe de Pal­las, De la sou­ve­rai­ne­té, Di­g­res­sion néo­p­la­to­ni­cienne, ce livre veut ré­ta­b­lir la ré­so­nance in­time entre poé­sie et po­li­tique qui pré­va­lait dans la Grèce d’Ho­mère.
« La cul­ture grecque, nous dit Luc-Oli­vier d’Al­gange, nous pa­raît exem­p­laire en ce qu’elle trou­va toujours ses mo­dèles dans l’œuvre poé­tique, marquant ain­si, en amont des spé­c­ia­li­sa­tions, sa pré­fé­r­ence pour l’ex­p­res­sion la plus libre, la plus sin­gu­lière et la plus au­da­cieuse. Si l’Odys­sée est de­ve­nue le pa­ra­digme de toute œuvre lit­té­raire, c’est qu’elle se trouve être le ré­c­it de l’aven­ture poé­tique par ex­cel­lence : le voyage d’Ulysse étant ce­lui de l’âme du poète se dé­l­i­v­rant suc­ces­si­ve­ment des faux-sem­b­lants et des em­p­ri­son­ne­ments de l’ap­pa­rence. »
La vie de la ci­té ne peut être dé­ta­c­hée de la vie des dieux, d’une mé­t­a­p­hy­sique qui seule peut pré­s­en­ter le ca­rac­tère d’uni­ver­sa­li­té puisque au-de­là des formes et des temps. Contre le dé­s­en­c­han­te­ment et le des­sè­c­he­ment de notre monde, Luc-Oli­vier d’Al­gange pro­pose de re­p­rendre le che­min de la poé­sie pour re­nouer avec les fon­de­ments de notre être comme de notre cul­ture, c’est un che­min vers l’in­té­rieur, vers l’axia­li­té.
« II n’est rien de moins subjec­tif que les réa­l­i­tés di­vines. Lorsqu’il est dit que le Royaume est en nous, ce n’est certes point pour le ré­duire aux aléas des subjec­ti­vi­tés in­di­vi­duelles. L’in­té­rio­ri­té, au sens mé­t­a­p­hy­sique, n’est pas une par­ti­cu­la­ri­té in­di­vi­duelle mais la porte d’un royaume uni­ver­sel. C’est toujours aux tré­fonds de soi-même que l’on trouve les res­sources de com­pren­dre le plus loin­tain . »
Pour l’au­teur, c’est la con­cor­dance même du po­li­tique et du poé­tique qui fonde les grandes ci­vi­li­sa­tions. Pour ce­la il faut re­non­cer aux jar­gons de spé­c­ia­listes, à l’ob­ser­va­tion du dé­tail, pour se lais­ser por­ter par la subjec­ti­vi­té mi­ra­cu­leuse du lan­gage, ma­tière des songes créa­teurs et des mythes fon­da­teurs. Il en ap­pelle ain­si à Em­pé­docle, Pla­ton, aux Pré­s­o­c­ra­tiques, ou étique­tés tels, ex­t­raits du car­can uni­ver­si­taire pour mieux nous don­ner à pen­ser le monde et, fi­na­le­ment la beau­té. C’est bien à la beau­té que sou­haite nous éveil­ler Luc-Oli­vier d’Al­gange, la beau­té qui se trouve tout à la fois ici et main­te­nant et tout là-bas, au lieu du Réel et au temps du Songe.
Ce texte est à ins­c­rire, mais pas seu­le­ment, dans une lec­ture de l’op­po­si­tion entre Tra­di­tion et Mo­der­ni­té, lec­ture-sens qui ini­tie un pro­ces­sus de dé­pas­se­ment de cette op­po­si­tion. Nous ne sommes pas dans la nos­tal­gie d’un pas­sé il­lu­soire mais bien dans l’ap­pel à l’aris­to­c­ra­tie éter­nel­le­ment pré­s­ente.

La Re­c­herche As­t­ro­lo­gique (Vol 22. n°3)

Ce livre est com­po­sé de trois textes : Le songe de Pal­las, De la sou­ve­rai­ne­té, Di­g­res­sion néo­p­la­to­ni­cienne. Les deux pre­miers textes étu­dient la po­li­tique, au sens noble (et donc pla­to­ni­cien) du terme. Les deux pre­miers textes rap­pellent que l’hu­ma­ni­tas grecque n’est pas la foule abs­t­raite des sys­tèm­es po­li­tiques mo­dernes. Ils dé­montent plu­sieurs idées faussent. Ain­si, la France mo­nar­c­hique fut, au sens st­rict, bien da­van­tage une res pu­b­li­ca que les ré­pu­b­liques nu­mé­ro­tées qui sui­virent la Ré­vo­lu­tion. Le troi­sième texte montre ce que savent tous les lec­teurs de LA RE­C­HERCHE AS­T­RO­LO­GIQUE : les idéo­lo­gies do­mi­nantes sont des ma­c­hines de guerre contre la mé­t­a­p­hy­sique et le pla­to­nisme

Wil­liam Tel­le­c­hea
Pa­ru­tions.com (mars 2008)

Luc-Oli­vier d’Al­gange est dé­c­i­dé­ment un au­teur trop rare ; que ses ar­ticles lu­mi­neux, ses ou­v­rages en­ga­gés pa­raissent dans un qua­si-ano­ny­mat de­v­rait nous in­ter­pel­ler. Le songe de Pal­las, sa der­nière oeuvre d’ins­pi­ra­tion gnos­tique, fai­sant suite à L’ombre de Ve­nise, est un som­met, une ré­fé­r­ence in­es­ti­mable dans le cercle très fer­mé des éc­rits qui comptent et qui ont marqué l’an­née 2007. Bien loin des modes lit­té­raires, des thu­ri­fé­raires de nos in­fâm­es pla­teaux té­l­és, il pour­suit sa quête exi­geante, dans la li­g­née abel­lienne, son com­bat pour la vé­ri­té et la beau­té, avec ce sou­ci de l’ex­cel­lence sty­lis­tique qui le ca­rac­té­rise. Ne sa­c­ri­fiant ja­mais la forme sur l’au­tel de toutes les com­p­ro­mis­sions, c’est la grâce d’éc­rire d’un pro­fes­seur de bra­voure, de cons­tance, qui se ma­ni­feste, presqu’un maître spi­ri­tuel au­tant qu’un hu­ma­niste, dé­fiant de son re­gard ai­gu l’es­p­rit bour­geois et les va­ni­tés, ayant même ce cou­rage ul­time de dé­p­laire s’il le faut : « Il est vrai que la dic­ta­ture du vul­gaire triomphe sur tous les fronts (…) ».
Dans ce livre au­da­cieux, Luc-Oli­vier d’Al­gange est vrai­ment le té­moin lu­cide de l’éc­rou­le­ment de notre so­cié­té mo­derne, ce hus­sard à ta­lons rouges fi­dèle au royaume de France, à l’idéal che­va­le­resque, que nous at­ten­dons. Sous l’au­to­ri­té des plus grands noms de la tra­di­tion pri­mor­diale, – que l’on songe ain­si à Re­né Gué­non, Fri­thjof Sc­huon ou bien à Hen­ri Mon­tai­gu -, il en­se­mence jour ap­rès jour le sil­lon po­lé­m­ique d’une oeuvre exem­p­laire, ém­i­n­em­ment poé­tique : « Le se­c­ret de la sou­ve­rai­ne­té est dans l’abîme du jour ».
De Pla­ton, Plo­tin, à la vi­ta­li­té dio­ny­siaque de Nietzche, d’Hen­ri Bos­co le ma­gi­cien, à Re­né Dau­mal l’ini­tié, il con­voque les plus grands es­p­rits uni­ver­sels, au che­vet de notre monde pour­ris­sant, et nous en­t­raine vers des hau­teurs olym­piennes d’une per­fec­tion sai­sis­sante. De ces pages ex­t­ra­or­di­naires, comme au­tant de vi­sions sei­g­neu­riales, de ces trois es­sais majeurs de phi­lo­so­p­hie po­li­tique, pla­cés bien en­ten­du sous l’égide de Pal­las At­hé­na ; de la source grecque à la tra­di­tion française, des pré­s­o­c­ra­tiques aux au­teurs de la Pro­vence lé­gen­daire, il nous mène au coeur du Mythe et du Sym­bole, aux an­ti­podes des ru­gis­santes ba­na­li­tés de la vie quo­ti­dienne.
A l’heure de la con­som­ma­tion de masse, des idéo­lo­gies éga­li­taires ou des con­for­mismes ba­rio­lés, ce Songe de Pal­las ne peut s’ad­res­ser qu’à un pe­tit nombre d’élus ; pour qui vou­d­ra bien le lire, c’est as­su­ré­ment une pa­role ins­pi­ra­t­rice et vi­sion­naire qui nous est of­ferte.

Phi­lippe Bar­t­he­let
Sym­bole (mars 2008)

Il est par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile de rendre compte de ce livre, si­non à la ma­nière que re­com­man­dait Cin­g­ria : ci­ter, ci­ter et ci­ter en­core ; él­i­mi­ner au­tant qu’on peut, si pos­sible tout à fait, le tis­su in­ter­s­ti­tiel du com­men­taire et de la pa­ra­ph­rase. Il n’y a là rien à ex­p­liquer, la pen­sée est aus­si ferme que son ex­p­res­sion est lim­pide. L’her­mé­n­eu­tique, si chère à notre au­teur, soit le ser­vice de Thot-Her­mès, im­pose pour pre­mier prin­cipe de ne pas mé­c­on­naître ce qui est. Luc-Oli­vier d’Al­gange n’a que faire de l’obs­cu­ri­té sa­vante ni du flou ar­tis­tique : il est ver­ti­gi­neu­se­ment clair. Sa lec­ture est une ép­reuve de loyau­té.
« Nous sommes de ceux qui croyons qu’un Grand Songe peut seul nous sau­ver de cette ter­rible dé­rai­son qui en­va­hit tout ». Ter­rible dé­rai­son : la déesse de pa­ro­die qu’in­voquaient les soi-di­sant «phi­lo­sophes» des pré­ten­dues « Lu­mières », les pre­miers cham­pions de l’an­ti­ph­rase mo­derne, la Rai­son à majus­cule dont leurs reje­tons guil­lo­ti­neurs et pro­c­la­ma­teurs fe­ront la grande fau­c­heuse, n’au­ra guère tar­dé à se muer en son con­t­raire, dès lors qu’on vou­lait la re­tour­ner contre son prin­cipe. La « lu­mière na­tu­relle », ali­bi de tous les né­ga­teurs, pro­cède de la sur­na­tu­relle dont elle n’est que la ré­f­rac­tion, « la lu­mière qui il­lu­mine tout homme ve­nant en ce monde (Jn, 1, 9) ». Si­mone Weil ob­ser­vait dans La Con­nais­sance sur­na­tu­relle que « la lu­mière sur­na­tu­relle des­cen­dant dans le do­maine de la na­ture de­vient lu­mière na­tu­relle. Ce­la est bon si la pro­ces­sion est re­con­nue. Sans la source sur­na­tu­relle de la lu­mière, il n’y a bien­tôt que té­nèbres au ni­veau même de la na­ture ». Nous y sommes presque…
Si la pro­ces­sion est re­con­nue : con­di­tion ex­p­resse que nie ex­p­res­sé­ment la « mo­der­ni­té » cons­ti­tuée comme telle. Le ni­hi­lisme qui la ca­rac­té­rise n’a d’autre pos­tu­lat que le re­fus de la re­con­nais­sance, au­t­re­ment dit le re­fus de la tra­di­tion, de ce qui pré­cède et nour­rit. Il se fait gloire de la rup­ture, s’ima­gine ori­gi­nal parce qu’il se dé­tourne de l’ori­gine. Le lan­gage étant un pro­fond mé­t­a­p­hy­si­cien, on se bor­ne­ra à no­ter que rup­ture et ro­ture sont des dou­b­lets : tout est dit, la mo­der­ni­té est es­sen­tiel­le­ment ro­tu­rière, elle en­tend rompre avec l’aris­teia, cette con­cep­tion hé­roïque de la vie qui fonde l’hu­ma­ni­té des hommes – et la di­vi­ni­té de dieux, l’une près de l’autre, chez Ho­mère aus­si bien que chez Pla­ton. Et l’on re­mer­cie­ra Luc-Oli­vier d’Al­gange de nous rendre, au-de­là de toutes les images sco­laires, pieuses ou im­pies, un Pla­ton ho­mé­rique – dont Ac­hille ou Ulysse eussent pu être les lec­teurs.
« Il se­rait bien vain de se ré­fé­r­er aux my­t­ho­lo­gies an­ciennes si nous n’étions plus à même d’en éveil­ler en nous d’in­times ré­so­nances ». C’est ain­si qu’il faut faire de la mé­t­a­p­hy­sique, sous les mu­railles de Troie ou sur les grèves d’It­haque ; les lèvres sa­lées par les em­b­runs au large de Cha­rybde et Scyl­la, ou les yeux rou­gis par la fu­mée des vais­seaux ac­héens qui brûlent. Le Songe de Pal­las pré­lude à cet éveil de l’en­ten­de­ment qui nous dé­couvre des har­mo­nies là où l’on nous montre des op­po­si­tions : « Ce dé­ga­ge­ment de l’in­tel­li­gence se tra­duit na­tu­rel­le­ment par des mé­t­a­p­hores as­cen­sion­nelles. Mé­di­ter sur l’Être sup­pose que l’on prenne la hau­teur né­c­es­saire pour em­b­ras­ser toutes les ap­pa­rences en un même re­gard mé­t­a­p­hy­sique. Or, prendre de la hau­teur, c’est aus­si ga­g­ner en lé­gè­re­té ». C’est ain­si que les al­ter­na­tives se ré­solvent en al­ter­nances ; que l’Eros et le Lo­gos s’ap­pellent au lieu de s’ig­no­rer ou de s’en­t­re­mau­dire, que l’exer­cice de la poé­sie sup­pose ce­lui du dis­cer­ne­ment et que la poé­sie, toujours elle, est le pre­mier mot de toute vé­ri­table phi­lo­so­p­hie po­li­tique. Pal­las est la vierge ar­mée, la déesse qui pré­s­ide aux pen­sées des hommes et des dieux, à leurs œuvres belles à leurs justes com­bats. La France, hé­ri­tière de la Grèce de façon plus pro­fonde et plus mys­té­rieuse que ne l’ima­ginent les lieux com­muns de ma­nuels, en four­nit de nos jours la preuve né­ga­tive : « Tant que le gé­n­ie français de­meu­ra fi­dèle à lui-même, la puis­sance et le rayon­ne­ment po­li­tique du Pays vinrent de sur­c­roît comme une ex­ten­sion na­tu­relle de la lim­pi­di­té conqué­rante et ce­pen­dant mys­té­rieuse de la langue française ». Luc-Oli­vier d’Al­gange dis­tingue es­sen­tiel­le­ment entre le clerc et l’aède, lequel ré­pond des songes pro­tec­teurs :  « La poé­sie seule est le re­cours. La poé­sie est la seule chance pour éc­hap­per aux pa­ro­dies, mi-clé­ri­cales, mi-tech­no­c­ra­tiques, qui se sub­s­ti­tuent dé­s­or­mais aux dé­funtes au­to­ri­tés ».
L’au­teur nous pro­digue, c’est-à-dire, more pla­to­ni­co, nous rap­pelle, une ad­mi­rable leçon de mé­t­a­p­hy­sique : « la mé­t­a­p­hy­sique, qui sup­pose l’objec­ti­vi­té poé­tique des mythes et des Sym­boles, nous dé­l­ivre de ce sin­gu­lier nar­cis­sisme théo­rique où nous en­fer­ment les «sciences hu­maines » – « sciences trop hu­maines », pré­c­ise-t-il. La mé­t­a­p­hy­sique est re­cou­v­rance de notre plus pro­fonde li­ber­té : cette sou­ve­rai­ne­té dont le monde où nous vi­vons im­p­lique le dé­ni. De la Sou­ve­rai­ne­té est la mé­di­ta­tion en qua­torze points qui, très lo­gique­ment, suit le Songe de Pal­las dont elle pro­cède : « Cé­l­é­b­rer en soi-même et en au­t­rui l’exer­cice gé­né­r­eux de la sou­ve­rai­ne­té est le simple fait de la bonne foi. Or, qu’est-ce que la bonne foi, si­non, le plus sim­p­le­ment du monde, l’ab­sence de res­sen­ti­ment ? » Quand Tol­s­toï par­lait de «l’in­tel­li­gence bête» des tech­no­c­rates en bou­ton de son temps, il ne fai­sait que pro­p­hé­ti­ser le dia­pa­son de notre monde, dont Luc-Oli­vier d’Al­gange a le cou­rage de con­tem­p­ler le dé­s­astre : «Lorsque l’in­tel­li­gence cesse d’être amou­reuse, elle se dé­t­ruit elle-même, La sym­pa­t­hie poé­tique que les hommes des ci­vi­li­sa­tions plus an­ciennes ép­rou­vaient pour la pierre, l’arbre, la vague, le ciel, cette sym­pa­t­hie ac­tive qui se tra­dui­sait en my­t­ho­lo­gies et en rites, loin d’être une forme «pri­mi­tive» de l’in­tel­li­gence, ga­ran­tis­sait au con­t­raire à l’in­tel­li­gence son plein es­sor, ses plus hautes pos­si­bi­li­tés». « La sou­ve­rai­ne­té est la conquête des hautes li­ber­tés, l’égoïsme est ce par quoi il est fa­cile de faire de nous des es­c­laves ». C’est la quête de sou­ve­rai­ne­té, par quoi le Noble Voya­geur se sé­pare du trou­peau, qui donne à l’œuvre d’art la chance de son éc­lo­sion, et fait de son au­teur le Sei­g­neur des Formes. Lesquelles sont of­fertes à tous, pro­di­ga­li­té ma­g­ni­fique qui fait du ser­vice de la Beau­té une imi­ta­tion de l’in­ta­ris­sable grâce de Dieu. Cin­g­ria rap­pe­lait que pour les Ro­mains, gens pra­tiques, les « formes », formæ, étaient les ca­naux des fon­taines.

Ré­bel­lion (n°38 sep­tembre/oc­tobre 2010)

Il y a des livres con­fi­den­tiels que ses lec­teurs gardent pré­c­ieu­se­ment, com­me un mot de passe entre ini­tiés et es­p­rits libres. Le Songe de Pal­las – sui­vi de De la sou­ve­rai­ne­té et Di­­g­res­sions néo-pla­to­ni­ciennes – est de ceux-là. Luc-Oli­vier d’Al­gange, son au­teur oc­cul­té, ne l’est pas sans rai­sons. Il s’ad­resse aux fi­dèles de la France se­­c­rète et de la source grecque, la déesse Pal­las At­hé­na…
Et au re­gard de ses ré­f­lexions, les pous­­sives po­lé­m­iques sur l’iden­ti­té française et eu­ro­péenne ap­pa­raissent bien dé­ri­soires. Agi­ta­tion de trou­peaux se li­v­rant en pâ­ture au Pou­voir… Ou­b­lieux qu’ils sont au fond de « ces formes poé­tiques et ci­vi­li­sa­t­rices que l’on nomme faus­se­­ment des «iden­ti­tés». » Mais quoi d’éton­nant dans ce monde où «les poètes ne hantent plus que les ruines d’un édi­fice d’où l’être a été chas­sé» ? Les «pe­tits ren­tiers de la ré­­vo­lu­tion» (So­ral) n’y sont pas en reste pour com­mu­nier dans les « va­leurs » et ré­p­ri­mer les es­p­rits, eux qui « entre une «ob­li­ga­tion» et une «né­c­es­si­té», se targue(nt), en cal­cu­lant sa­laire et re­t­rai­te, de n’avoir « ni Dieu, ni Maître» ! » Par con­t­raste, Le Songe de Pal­las est ex­pé­rience de la ré­bel­lion, ex­p­lo­ra­­tion du Sym­bole, éc­hap­pée… Contre les «dé­cons­t­ruc­teurs» mys­ti­fi­ca­teurs qui règnent en maîtres à l’Uni­ver­si­té, l’éc­ri­­vain réa­f­firme la pri­mau­té de l’Es­p­rit, ré­pon­dant comme il con­vient aux ad­­ver­saires du Mys­tère et de la Vie. En dé­­pit du ré­duc­tion­nisme, du ma­té­ria­lisme psy­c­ha­na­ly­tique, «ce qui existe dans l’union des re­f­lets entre le sen­sible et l’in­tel­li­gible ne sort pas de l’in­cons­cient mais s’y ré­per­cute», car « la source de cette créa­tion est dons /e monde et au-de­là du monde. »
L’œuvre ne se laisse pas sai­sir et « ré­­su­mer ». Elle doit être lue, par ceux du moins qui savent en­core rê­ver. To­­ta­le­ment en marge de la mesqui­ne­rie mo­derne, au re­bours des droits de « l’homme sans vi­sage », in­hu­main, Luc-Oli­vier d’Al­gange trace cette voie de l’homme, qui est aus­si celle du Ciel.

Le Songe de Pallas - Luc-Olivier d'Algange


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