« Rébellion, l’Alternative Socialiste Révolutionnaire Européenne »

Georges Fel­tin-Tra­col
Eu­rope Maxi­ma (juil­let 2009) « Comme une ré­bel­lion qui s’an­nonce »

En cette fin de dé­c­en­nie 2000, la ré­flex­ion non-con­for­miste, ra­di­cale et ré­f­rac­taire vi­re­rait-elle à gauche ? La vic­toire de Sar­ko­zy en France, la crise fi­nan­cière mon­diale, les an­nées Bush ont-elles fa­vo­ri­sé la re­dé­cou­verte des pen­seurs du so­cia­lisme eu­ro­péen ? Oui, si on suit Ré­bel­lion, un es­sai pu­b­lié par les sym­pa­t­hiques Édi­tions Alexi­p­har­maque.
Le titre n’est pas ano­din. De­puis 2003 sort tous les deux mois une re­vue épo­nyme, sobre et dense, d’es­p­rit ré­vo­lu­tion­naire dont le siège se trouve à Tou­louse, ville con­nue pour sa na­ture con­tes­ta­taire. Ce re­cueil de textes s’as­signe la mis­sion de dif­fu­ser le plus lar­ge­ment pos­sible les prin­cipes an­ti-ca­pi­ta­listes de l’éq­uipe.
Bé­né­fi­ciant d’une cha­leu­reuse pré­face d’Alain de Be­noist qui re­p­lace le che­mi­ne­ment in­tel­lec­tuel de la re­vue dans la tra­di­tion ré­f­rac­taire française, Ré­bel­lion ré­ha­bi­lite les con­cepts de so­cia­lisme, d’an­ti-li­bé­ra­lisme ra­di­cal, de lutte des classes, de dé­fense du peuple, dans une vue grande-eu­ro­péenne. En ef­fet, ses ré­dac­teurs se re­ven­diquent du prin­cipe de sub­si­dia­ri­té, pro­posent une Eu­rope so­li­daire, éco­lo­gique, fé­dé­rale, « à vo­ca­tion im­pé­riale », et vo­missent a con­t­ra­rio la pe­sante et im­puis­sante Union eu­ro­péenne tech­no­c­ra­tique, at­lan­tiste et ul­t­ra-li­bé­rale.
On au­ra com­p­ris que leur ra­di­ca­li­té est to­tale. La pré­s­ente époque, toute orien­tée vers le ma­té­ria­lisme et la quête ef­f­ré­née du po­g­non, les exas­père. Contre cette hor­reur mo­derne, Ré­bel­lion veut chan­ger la so­cié­té et de so­cié­té. Loin de sin­ger le gau­c­hisme pa­ra­si­taire du Fac­teur, des pseu­do-« anar » et des dé­c­rois­sants ver­dâtres du di­manche, les sem­pi­ter­nels va­lets du Sys­tème, les au­teurs œuvrent et pré­parent dans les têtes d’abord une in­é­vi­table ré­vo­lu­tion. C’est dans cette pers­pec­tive que la ré­dac­tion a d’abord sus­ci­té la for­ma­tion de Cercles Ré­bel­lion avant de cons­ti­tuer une Or­ga­ni­sa­tion so­cia­liste ré­vo­lu­tion­naire eu­ro­péenne (O.S.R.E.). Ce­pen­dant, n’est-il pas vain de cons­ti­tuer une or­ga­ni­sa­tion po­li­tique alors que triomphe l’hy­per-in­di­vi­dua­lisme et que s’éva­pore la Forme-Par­ti ? L’in­ves­tis­se­ment se veut aus­si sec­to­riel. Au­cun champ so­cial (ur­ba­nisme, syn­di­cats, édu­ca­tion, éco­no­mie) n’est dé­lais­sé ! Il s’éc­ha­faude ain­si les pro­c­haines tem­pêtes qui ren­ver­se­ront le Sys­tème ac­tuel…
Qu’on ne s’étonne par con­séq­uent de leurs vastes ré­fé­r­ences cul­tu­relles : Karl Marx bien sûr, mais aus­si Pierre-Jo­seph Prou­d­hon. Les au­teurs prennent le meil­leur des deux et jugent que « la pen­sée de Prou­d­hon et celle de Marx, au lieu de s’ex­c­lure, se com­p­lètent et se cor­rigent mu­tuel­le­ment », ce qui ne peut pas être la moindre des choses de la part du théo­ri­cien du mu­tua­lisme. Mieux, ils es­ti­ment que « l’œuvre de Karl Marx s’im­po­se­ra na­tu­rel­le­ment en four­nis­sant des ou­tils d’ana­lyses théo­riques en phase avec l’évo­lu­tion du monde ou­v­rier. Elle se­ra certes à l’ori­gine d’in­ter­p­ré­ta­tions arides et de froides dé­rives, mais elle con­serve jusqu’à nos jours sa per­ti­nence et son uti­li­té dans l’éla­bo­ra­tion d’une nou­velle pen­sée re­belle. Pen­sée an­ti-to­ta­li­taire et an­ti-ré­for­miste, qui se nour­ri­ra éga­le­ment de l’élan du So­cia­lisme français et du fé­dé­ra­lisme eu­ro­péen ». Pourquoi alors l’au­teur du Ca­pi­tal n’est-il pas prés­ent dans la ru­b­rique « Nos fi­gures » de l’ou­v­rage ? Il au­rait très bien pu y fi­gu­rer à cô­té de Prou­d­hon, des Com­mu­nards de 1871, de Jack Lon­don, de Georges Or­well, des en­fants Sc­holl de La Rose Blanche an­ti-na­zie, du so­cia­liste in­dé­pen­dan­tiste ir­lan­dais James Con­no­ly ou des fon­da­teurs du « na­tio­nal-com­mu­nisme » al­le­mand, Hein­rich Lau­fen­berg et Fritz Wolff­heim. Re­g­ret­tons aus­si l’ab­sence de ce grand so­cia­liste eu­ro­péen fort at­ta­c­hé à la vie des peuples qu’était Jean Ma­bire (il se­rait pro­fi­table que les au­teurs lisent ses ar­ticles po­li­tiques en fa­veur d’une vi­sion cer­taine du so­cia­lisme en­ra­ci­né).
Avec les grands an­cêtres du so­cia­lisme déjà ci­tés, Ré­bel­lion in­tègre dans sa ré­flex­ion d’autres pen­seurs de l’ul­t­ra-gauche : le con­seil­lisme de Pan­ne­koek, les tra­vaux bor­di­guistes, De­bord et les si­tua­tion­nistes, Claude Le­fort et Cor­né­l­ius Cas­to­ria­dis du temps de So­cia­lisme ou Bar­ba­rie… Ne soyons pas en outre sur­p­ris de lire ici ou là une ci­ta­tion de Ju­lius Evo­la ou de Carl Sch­mitt.
Par cette brève énu­mé­ra­tion, Ré­bel­lion n’hé­site pas à fran­c­hir les li­mites de la con­ve­nance po­li­tique et à se pro­c­la­mer na­tio­nal-bol­c­he­vik sans s’at­tar­der vrai­ment sur cette autre per­son­na­li­té at­ta­c­hante que fut Ernst Nie­kisch. Est-il néan­moins pos­sible de con­ci­lier le na­tio­nal-bol­c­hé­visme et l’idée fé­dé­rale con­ti­nen­tale ? Alain de Be­noist y ré­pond par la né­ga­tive : « On ne peut à la fois reje­ter le “ na­tio­na­lisme cen­t­ra­li­sa­teur ” et se ré­c­la­mer d’un “ État de type fé­dé­ra­liste ”, tout en ad­hé­rant à un na­tio­nal-bol­c­he­visme dont l’es­p­rit ré­vo­lu­tion­naire se fon­dait sur un cen­t­ra­lisme ja­co­bin exa­cer­bé. » Cons­cients de cette con­t­ra­dic­tion, les ré­dac­teurs pa­raissent aujourd’hui aban­don­ner cette étiquette pour se dire « com­mu­nistes na­tio­naux ». Ils con­si­dèrent que « le cadre de la na­tion n’est pas neutre, il peut ser­vir à l’éla­bo­ra­tion de formes d’exis­tence so­ciale dif­fé­r­entes de celles vé­c­ues jusqu’à main­te­nant ». De ce fait, ne s’ins­c­rivent-ils pas dans cette Mo­der­ni­té fi­nis­sante, d’au­tant que Ré­bel­lion conçoit la lutte des classes comme le point cen­t­ral d’in­ter­p­ré­ta­tion du monde ac­tuel ? Est-ce vrai­ment sen­sé ? L’ac­cep­ta­tion du fait na­tio­nal n’in­va­lide-t-elle pas, par son exis­tence même, le con­cept de lutte des classes au pro­fit d’une at­té­nua­tion, voire d’une su­b­li­ma­tion, des an­ta­go­nismes de classes ?
Il est in­con­tes­table qu’un con­f­lit mor­tel op­pose ac­tuel­le­ment l’hy­per-classe ou les oli­gar­c­hies trans­na­tio­nales mon­dia­listes – dont Jacques At­ta­li en est le sym­bole le plus évident – aux peuples du monde en­tier dont cer­tains sont déjà en pre­mière ligne avec Hu­go Cha­vez, Mah­moud Ah­ma­di­nejad, Evo Mo­ra­lès, Alexandre Lou­ka­c­hen­ko ou Has­san Nas­ral­lah. Doit-on pour au­tant trans­po­ser dans la na­tion l’af­f­ron­te­ment entre pos­sé­dants et sa­la­riés alors que se main­tiennent pé­n­i­b­le­ment les pe­tits pa­t­rons eux-mêmes vic­times de la mon­dia­li­sa­tion ? Et puis, quitte à pas­ser pour pro­vo­ca­teur, existe-t-il en­core des peuples ou bien n’as­sis­tons-nous pas aux dé­buts de la « mul­ti­tude » ? Du­bi­ta­tifs, les au­teurs eux-mêmes s’in­ter­rogent. « Le peuple est lar­ge­ment ma­ni­pu­lé par des “ fai­seurs d’opi­nion ” à la solde de l’oli­gar­c­hie. La “ dé­mo­c­ra­tie ” n’est plus qu’un pa­ravent po­li­tique­ment cor­rect pour faire ac­cep­ter ce que les puis­sants ont dé­c­i­dé d’im­po­ser aux peuples. » Pis, la so­cié­té oc­ci­den­tale des droits de l’homme ren­force le con­t­rôle so­cial et con­di­tionne les es­p­rits. In­for­ma­tions biai­sées, sur­veil­lance gé­né­ra­li­sée des or­di­na­teurs, in­cul­ture de masse ac­cé­l­é­rée, cé­l­é­b­ra­tion de la con­som­ma­tion et du pa­raître aux dé­pens de l’épargne et de la ci­toyen­ne­té, bref, « là où les na­zis et les sta­li­niens ont mis en place le camp de con­cen­t­ra­tion et le gou­lag, la so­cié­té de con­som­ma­tion a créé le su­per­mar­c­hé ». La no­tion de peuple est en train de dis­pa­raître, mais Ré­bel­lion s’at­tache à la sau­ve­gar­der et à la ra­gail­lar­dir. Dans ces con­di­tions, la lutte des classes n’est-elle pas in­con­g­rue ? La prio­ri­té n’est-elle pas à la con­corde na­tio­nale face à l’en­ne­mi glo­ba­li­taire ?
C’est dans cette vi­sion d’uni­té po­pu­laire que nous in­vi­tons les au­teurs de Ré­bel­lion à exa­mi­ner ces cas de com­mu­nisme na­tio­nal (voire na­tio­na­liste) que sont la Chine de Mao, la You­go­s­la­vie de Ti­to (qui était fé­dé­rale et au­to­ges­tion­naire !), l’Al­ba­nie d’En­ver Hodja et la Co­rée du Nord de la fa­mille Kim. Rap­pe­lons-leur que les cinq étoiles du dra­peau de la Chine po­pu­laire évoque un con­sen­sus « in­ter-classe » entre la grande étoile in­car­nant le Par­ti et les quatre pe­tites (les ou­v­riers, les pay­sans, les pe­tits bour­geois – en clair, les classes moyennes – et les ca­pi­ta­listes pa­t­riotes).
No­n­obs­tant ces quelques cri­tiques, il est im­por­tant de lire cet es­sai. Cer­tains textes sont ex­cel­lents comme ceux con­sa­c­rés au phi­lo­sophe, poète et dra­ma­turge rou­main Lu­cian Bla­ga ou l’ex­t­ra­or­di­naire « Aperçu sur l’ordre po­li­tique dans la phi­lo­so­p­hie eu­ro­péenne ».
Con­si­dé­r­er l’ou­v­rage comme une éma­na­tion gau­c­histe se­rait au fi­nal une inep­tie ou la preuve fla­g­rante d’une très grande pa­resse in­tel­lec­tuelle, d’au­tant que les au­teurs ré­futent ce sor­dide cli­vage po­li­ti­co-él­ec­to­ral sté­rile. Ré­bel­lion a le mé­rite de re­don­ner au so­cia­lisme son ac­cep­tion ori­gi­nelle. Dans un livre pas­sé bien trop in­a­perçu, Nais­sance de la gauche (Mi­c­ha­lon, 1998), Marc Cra­pez dé­montre qu’à la fin du XIXe siècle, les cou­rants so­cia­listes français ne se trou­vaient pas en­core à gauche (il fau­d­ra at­tendre les re­tom­bées de l’af­faire Drey­fus et l’in­f­luence de Jean Jau­rès pour po­si­tion­ner le so­cia­lisme à gauche de l’éven­tail po­li­tique) et s’ac­quoqui­naient avec le na­tio­na­lisme, « ce na­tio­na­lisme de 1900, déjà d’ex­t­rême droite, note Cra­pez, et en­core d’ex­t­rême gauche, reste fon­da­men­ta­le­ment éga­li­taire ».
Mieux que Luc Mi­c­hel et le Par­ti com­mu­nau­taire na­tio­nal-eu­ro­péen, qu’Alain So­ral et Éga­li­té & Ré­con­ci­lia­tion, qu’Em­ma­nuel Todd et son ré­pu­b­li­ca­nisme na­tio­niste, Ré­bel­lion se­rait le digne hé­ri­tier des so­cia­listes pa­t­riotes français. Il faut s’en réjouir. Pour­tant, à la ré­ha­bi­li­ta­tion du so­cia­lisme, terme his­to­rique­ment con­no­té et lour­de­ment char­gé, ne de­v­rait-on pas plu­tôt re­pen­ser le so­li­da­risme ?

F.B
Le Choc du mois (août 2009) « La ré­bel­lion n’est pas toujours une marque de chaus­sure »

Quand Em­st Jun­ger éc­ri­vit son Trai­té du re­belle en 1951, il ne pou­vait certes pas ima­gi­ner que la ré­bel­lion de­vien­d­rait ce pro­duit de con­som­ma­tion cou­rante dif­fu­sé par­tout et en tous lieux : la «re­bel at­ti­tude», qui a co­lo­ni­sé la pla­nète Jeune, de James Dean à Kurt Co­bain, de MTV à Ja­c­kass. Mais voi­là, il y a de temps à autre une ex­cep­tion. La re­vue Ré­bel­lion, née à Tou­louse en 2003, en est une. Elle rap­pelle les Ca­hiers du Cercle Prou­d­hon, qui cher­c­haient dans les an­nées 1910 à réu­nir le syn­di­ca­lisme ré­vo­lu­tion­naire et les idées d’Ac­tion française. Un suc­ces­seur de Georges Va­lois en sor­ti­ra peut-être. Il y a là du talent, de l’ori­gi­na­li­té… et quelques il­lu­sions ré­vo­lu­tion­naires, que le temps se char­ge­ra de dis­si­per – ou de con­for­ter. Qui sait ?
Elle vient de réu­nir en vo­lume un flo­ri­lège d’édi­tos et d’ar­ticles de fond, le tout ag­ré­men­té d’une longue pré­face d’Alain de Be­noist, qui, à elle seule, vaut le dé­tour, Mais on ne per­d­ra rien à lire l’en­semble, en par­ti­cu­lier les por­t­raits de Prou­d­hon, Jack Lon­don, Or­well, James Con­nol­ly. Les au­teurs sont les pe­tits frères d’Ed­ward Li­mo­nov et des na­tio­naux- com­mu­nistes al­le­mands des an­nées vingt. Des SRE, des so­cia­listes ré­vo­lu­tion­naires eu­ro­péens. Pourquoi pas ! On leur sou­haite quand même bien du plai­sir pour par­ve­nir à réu­nir ces trois choses qui, prises iso­lé­ment, n’ont ja­mais vrai­ment fonc­tion­né : le so­cia­lisme, la ré­vo­lu­tion et l’Eu­rope. Quant à nous, on n’est pas sûr qu’il faille pas­ser par là pour sur­mon­ter ce « dé­s­astre que re­p­ré­s­ente la do­mi­na­tion du ca­pi­tal ». Pour ce­la, il fau­d­rait d’ail­leurs bien plus qu’une ré­vo­lu­tion – un vé­ri­table big-bang po­li­tique. Peut-être vien­d­ra-t-il un jour. En at­ten­dant, on pour­ra lire Ré­bel­lion. Si le re­mède n’est pas toujours juste, le dia­g­nos­tic l’est à tous les coups.

Le­c­hoix­des­li­b­raires.com
En­t­re­tien avec Jean Ga­lié (01/09/09)

1/ Qui êtes-vous ?
Qui suis-je ? J’ac­corde as­sez peu d’im­por­tance à l’ex­po­sé pu­b­lic de ma bio­g­ra­p­hie mais si ce­la pou­vait sus­ci­ter l’in­té­rêt du lec­teur pour l’ou­v­rage com­po­sé avec mon jeune ami Louis Alexandre, je di­rais que je suis un lec­teur de Marx de­puis quatre dé­c­en­nies alors que se con­so­li­dait mon éveil in­tel­lec­tuel d’ado­lescent. J’ai ac­quis une for­ma­tion phi­lo­so­p­hique jusqu’à la ré­dac­tion d’une thèse de doc­to­rat et me suis beau­coup in­té­r­es­sé à toute la tra­di­tion mar­xiste, en par­ti­cu­lier dans ses marges non «or­t­ho­doxes» comme le com­mu­nisme con­seil­liste ger­ma­no-hol­lan­dais ou la gauche com­mu­niste bor­di­guiste ita­lienne du 20° siècle. J’ai éga­le­ment tra­vail­lé sur l’Ecole de Franc­fort et je re­p­rends ac­tuel­le­ment la lec­ture de Lu­kacs que je con­si­dère comme étant un im­mense phi­lo­sophe.
Néan­moins, je ne me suis pas lais­sé en­fer­mer dans une di­c­ho­to­mie po­li­tique droite/gauche que je n’ai ja­mais pu prendre réel­le­ment au sé­rieux, ce qui m’a pous­sé à ren­con­t­rer par­fois des hommes ve­nus d’ho­ri­zons po­li­tiques par­fois op­po­sés les uns aux autres. Je me suis aperçu, alors, que cer­tains en ar­rivent éga­le­ment à se dé­si­n­té­r­es­ser des cli­vages idéo­lo­giques ob­so­lètes en­com­b­rant toute ré­flex­ion au­t­hen­tique et ap­p­ro­fon­die.
En­fin, il me pa­raît im­por­tant de dire que l’in­ter­ro­ga­tion mé­t­a­p­hy­sique a mû­ri len­te­ment au cours de ma vie et qu’une ré­flex­ion sur l’être so­cial ne sau­rait pré­tendre l’oc­cul­ter. De ce point de vue, des au­teurs comme Re­né Gué­non, Ray­mond Abel­lio ou Hen­ry Cor­bin pour l’éso­té­risme is­la­mique m’ont trans­for­mé in­té­rieu­re­ment. Sous ce rap­port, mon angle de vi­sion de la po­li­tique en porte im­p­li­ci­te­ment la marque.
Je n’aime pas le terme d’in­tel­lec­tuel pour par­ler de moi, je suis at­ta­c­hé (par mes ori­gines fa­mi­liales) à la praxis des pro­lé­taires cons­cients comme on peut le dire en termes mar­xistes. Mais, par ail­leurs, ce qui m’im­porte est la vie théo­ré­t­ique comme la dé­fi­nis­sait Aris­tote.

2/ Quel est le thème cen­t­ral de votre livre ?
En pre­mier lieu, pré­c­i­sons que le livre dont nous par­lons donne un com­pen­dium de textes pa­rus de­puis six ans dans la re­vue « Ré­bel­lion » sise à Tou­louse et qui ont été par­fois re­t­ra­vail­lés, cor­ri­gés et auxquels ont été adjoints des in­é­dits. Nous ne si­g­nons pas la plu­part du temps nos ar­ticles, car pour un grand nombre d’entre eux, ils ont été éc­rits à plu­sieurs. De sur­c­roît, nous in­sis­tons sur l’as­pect com­mu­nau­taire de notre en­t­re­p­rise aux an­ti­podes de la con­cep­tion in­di­vi­dua­liste li­bé­rale/li­ber­taire ré­g­nante. Le thème cen­t­ral de tous nos textes – l’axe au­tour duquel gra­vite notre ré­flex­ion – est la réa­p­p­ro­p­ria­tion et le dé­ve­lop­pe­ment d’une pen­sée so­cia­liste ré­vo­lu­tion­naire en rup­ture avec le de­ve­nir-monde du ca­pi­tal et son exé­c­rable do­mi­na­tion de la loi de la va­leur sur toute ex­pé­rience hu­maine. Nous dé­nonçons le fait qu’il ne sub­siste plus d’autre com­mu­nau­té que celle du ca­pi­tal qui éra­dique les di­verses iden­ti­tés cul­tu­relles en sou­met­tant le rap­port so­cial à l’éco­no­mie. Tous les pro­b­lèm­es gi­gan­tesques se po­sant ac­tuel­le­ment à l’hu­ma­ni­té (du moins ceux qui re­lèvent st­ric­te­ment de la po­li­tique) dé­coulent de ce­la à notre avis.

3/ Si vous de­viez mettre en avant une ph­rase de votre livre, laquelle choi­si­riez-vous ?
Une ph­rase pou­vant don­ner l’idée de notre re­c­herche cri­tique ? Lorsque nous dé­fi­nis­sons le Com­mu­nisme, p. 183 : « C’est une phi­lo­so­p­hie de l’in­di­vi­du pra­tique, vi­vant, agis­sant, tis­sant des liens so­ciaux et qui est en rup­ture avec la mé­t­a­p­hy­sique de la subjec­ti­vi­té dé­bou­c­hant sur l’ato­misme so­cial et «l’ar­rai­son­ne­ment du monde» dont la fi­gure pa­r­a­c­he­vée est celle du ca­pi­tal… ».

4/ Si votre livre était une mu­sique, quelle se­rait-elle ?
Notre livre est-il mu­si­cal ? Est-il suf­fi­sam­ment nietz­s­c­héen pour ce­la ? Ne ten­tons pas de syn­c­ré­t­isme en ce do­maine mais nous pou­vons pen­ser au Chant des Ca­nuts lyon­nais du 19° siècle, à la mu­sique si­dé­rante de Joy Di­vi­sion et aux abîm­es d’une sym­p­ho­nie de Chos­ta­ko­vitch.

5 / Qu’ai­me­riez-vous par­ta­ger avec vos lec­teurs en prio­ri­té ?
Je dé­s­i­r­e­rais par­ta­ger avec mes lec­teurs, non pas une ré­bel­lion de con­ven­tion mais le sen­ti­ment d’une force in­té­rieure don­nant le cou­rage de tour­ner le dos à la si­nistre co­mé­die mise en scène par la classe do­mi­nante, cou­verte de masques mul­tiples. Ne vous lais­sez pas dé­pos­sé­d­er de vous-mêmes par une alié­nante so­cia­li­sa­tion. La per­sonne hu­maine n’est pas so­luble dans la col­lec­ti­vi­té ou dans l’es­pèce mais – le pa­ra­doxe n’est qu’ap­parent – l’in­di­vi­dua­li­té vé­ri­table n’est pas ét­ran­gère à une pra­tique com­mu­nau­taire ; le ca­pi­ta­lisme n’est pas l’ho­ri­zon ul­time des hommes.
Je res­sens per­son­nel­le­ment une grande « dis­tance » en­vers la ba­na­li­té du monde con­tem­po­rain et mal­g­ré tout, une forte préo­c­cu­pa­tion en­vers la souf­f­rance so­ciale que ce­lui-ci en­gendre. Il me pa­raît rai­son­nable de pen­ser que l’idée d’une ré­duc­tion de cette der­nière peut être par­ta­gée et mise en pra­tique. Le reste ne re­lève guère de la po­li­tique et ce « reste » cons­ti­tue éga­le­ment un vaste champ d’in­ter­ro­ga­tion.

Louis Dal­mas
B.I. (N°146 sep­tembre 2009)

Le bi­mes­t­riel Ré­bel­lion est une pu­b­li­ca­tion par­ti­cu­liè­re­ment in­té­r­es­­sante, et nous avons souvent ci­té ses con­t­ri­bu­tions pré­c­ieuses à un sé­rieux dé­bat d’idées. L’ou­v­rage qui pa­raît sous le même titre ras­semble un cer­tain nombre de textes, pu­b­liés par la re­vue ou in­é­dits, qui ac­tua­li­sent avec éru­di­tion et per­ti­nence la tra­di­tion du so­cia­lisme ré­vo­lu­tion­­naire français. Le tra­vail est in­t­ro­duit par une re­­marquable pré­face d’Alain de Be­noist. Cet au­teur, ca­ta­lo­gué à droite, est l’il­lus­t­ra­tion vi­vante de la stu­pi­­di­té des étiquettes car, en li­sant sans préju­gés son avant-pro­pos, on trouve des ana­lyses his­to­riques, éco­no­miques et po­li­tiques qui fe­­raient hon­neur à la gauche, si celle-ci sa­vait en­core pen­ser. Be­noist dé­c­rit com­ment la bour­geoi­­sie a im­p­ré­g­né de ses prin­cipes d’in­­di­vi­dua­lisme, d’uti­li­té et d’in­té­rêt l’évo­lu­tion d’un ca­pi­ta­lisme toujours plus pré­da­teur et axé sur le pro­fit. “L’en­fer­me­ment con­som­ma­toire dans la so­cié­té spec­ta­cu­laire” a créé “un homme uni­di­men­sion­nel, sans vie in­té­rieure ni ima­gi­naire autre que celle de la mar­c­han­dise, un homme sans qua­li­tés, au corps ma­c­hi­nique à l’es­p­rit for­ma­té, con­di­­tion­né, as­pi­rant au «bon­heur» par l’avoir et n’ayant plus d’autre pas­­sion que le dé­s­ir de maxi­mi­ser ses in­té­rêts.” A la fin d’un réq­ui­si­toire aux ar­gu­­ments l’en­ne­mi prin­ci­pal est clai­re­ment dé­fi­ni : “C’est aujourd’hui le ca­pi­ta­lisme et la so­cié­té de mar­­c­hé sur le plan éco­no­mique, le li­bé­­ra­lisme sur le plan po­li­tique, l’in­di­vi­­dua­lisme sur le plan phi­lo­so­p­hique, la bour­geoi­sie sur le plan so­cial et les Etats-Unis sur le plan géo­po­li­tique.” Et pour vaincre cet en­ne­mi, les de­mi-me­sures sont in­suf­fi­santes : “L’at­ti­tude né­c­es­saire est celle de la plus to­tale ra­di­ca­li­té cri­tique”, c’est-à-dire une ac­tion qui ne craint pas de se qua­li­fier de ré­vo­­lu­tion­naire. Les textes qui suivent cette pré­face théo­risent la même op­tique, évo­quant la con­ti­nua­tion de la lutte des classes et se ré­fé­rant aux glo­rieux ép­i­sodes des com­bats po­pu­laires, comme la Com­mune de Pa­ris, et aux grands noms qui les ont ins­pi­rés, comme Marx et Prou­d­hon. Leur mé­­rite est de se si­tuer à un haut ni­veau de ré­flex­ion, et donc d’ins­pi­rer une dis­cus­sion en­ri­c­his­sante. Celle-ci sug­gère plu­sieurs ob­ser­va­tions qui sont, bien sûr, ma­tière à dé­bat.

1) La con­dam­na­tion de l’in­di­vi­dua­lis­me ga­g­ne­rait à être plus nuan­cée. En par­ti­cu­lier, le rejet de la sa­tis­fac­­tion des dé­s­irs, con­dam­née sous le nom d’hé­do­nisme dans cet amal­ga­me dou­teux li­bé­ral-li­ber­taire sen­sé être la pire sé­c­ré­t­ion de la bour­geoi­­sie, con­duit à une forme de mo­ra­li­sa­tion qui est à la base des im­bé­c­il­li­tés an­ti-char­nelles des re­li­gions. Comme d’ail­leurs ces ca­té­go­ries fu­meuses d’es­p­rit, d’âme et de corps, qui éta­b­lissent une hié­rar­c­hie entre la mé­p­ri­sable ma­tière du bas-ventre et l’ad­mi­rable spi­ri­tua­li­té du cer­veau. Les af­f­ran­c­his­se­ments de ces su­per­s­ti­tions et bi­go­te­ries, la meil­leure con­nais­sance du corps, la re­la­tive ou­ver­ture de la sexua­li­té, les mé­t­hodes an­ti-con­cep­tion­nelles li­bé­rant la femme de son unique de­voir de re­p­ro­duc­tion, ne sont pas des conquêtes, entre autres, à dé­­dai­g­ner car elles trans­cendent les classes so­ciales en amé­l­io­rant la con­di­tion de l’in­di­vi­du.

2) L’ar­ti­cu­la­tion entre la na­tion et l’Eu­rope est très con­fuse. La no­tion d’une Eu­rope fé­dé­rale et so­cia­liste n’a pour le mo­ment au­cun sens, étant don­né la forme de con­tinent que veut im­po­ser le grand ca­pi­tal. Vou­loir op­po­ser à celle-ci une autre Eu­rope éq­ui­v­aut à la dé­marche des al­ter­mon­dia­listes qui croient pou­voir op­po­ser au glo­ba­lisme amé­ri­cain une in­ter­na­tio­nale amé­l­io­rée. C’est une di­ver­sion dan­ge­reuse du vrai com­bat à me­ner aujourd’hui : ce­lui de la dé­fense de la na­tion ré­pu­b­li­­caine, plu­ra­liste, laïque et so­ciale. Celle-ci est me­na­cée au som­met par la mon­dia­li­sa­tion, à la base par le ré­gio­na­lisme. Or ce n’est que dans son cadre que peut être ima­gi­née
une vraie ré­vo­lu­tion. Et ce n’est qu’entre na­tions in­dé­pen­dantes de ce type que peut être en­vi­sa­gée plus tard une Eu­rope dif­fé­r­ente.

3) Le groupe qui édite Ré­bel­lion se ré­c­lame du com­mu­nisme na­tio­nal. Il est éton­nant qu’il n’en cite pas un des exemples les plus re­p­ré­s­en­ta­tifs : la You­go­s­la­vie de Ti­to. De sa guerre d’in­dé­pen­dance jusqu’aux ex­pé­rien­ces d’au­to­ges­tion, sa sor­tie de la Se­conde guerre mon­diale a été un ép­i­sode de l’his­toire so­cia­liste au moins aus­si riche d’en­sei­g­ne­ments que la Com­mune de Pa­ris. En 1949, j’y ai con­sa­c­ré un livre qui a eu l’hon­neur d’une longue pré­face de Jean-Paul Sartre, et ce der­nier n’avait pas l’ha­bi­tude de com­men­ter ce qui ne lui pa­rais­sait pas in­té­r­es­­sant.

4) L’en­semble de l’ou­v­rage a un air de “tout ou rien”. Ce qui mène tout droit à l’im­passe de la sté­ri­li­té. Le ca­pi­ta­lisme est l’en­ne­mi majeur, et les rus­tines pro­po­sées par la bour­­geoi­sie n’en changent pas la na­ture et n’em­pê­c­he­ront pas sa cre­vai­son né­c­es­saire et, es­pé­rons-le, ul­time. Pour ceux qui ne sont pas aveu­g­lés par le li­bé­ra­lisme at­lan­tiste, c’est une évi­dence. Mais d’ici sa fin, qu’est-ce qu’on fait ? Un Vé­ri­table so­cia­lisme ré­vo­lu­tion­naire n’at­tend pas l’ex­p­lo­sion du grand soir, il est une dy­na­mique en per­pé­tuel mou­ve­­ment. Il y a près de qua­rante ans, j’avais sug­gé­ré dans un de mes livres de bap­ti­ser l’ac­tion in­dis­pen­­sable du nom de “ré­for­misme ra­di­­cal” Ce­la me semble toujours va­la­ble, en ce sens qu’il ne faut pas dé­­dai­g­ner la ba­taille quo­ti­dienne sous toutes ses formes, me­née jusqu’au bout de chaque re­ven­di­ca­tion.

5) Dans cette op­tique, il est peu po­si­tif de s’iso­ler par une théo­ri­sa­tion sec­taire. C’est un fait que le pay­sage po­li­tique français est con­s­ter­nant. La droite con­ser­va­t­rice et réa­c­tion­naire est in­ac­cep­table, la gauche of­fi­cielle paie le prix de ses mul­tiples tra­hi­sons. Mais pourquoi ré­c­u­ser cer­tains ef­forts de ce qu’il est con­ve­nu d’ap­pe­ler l’ex­t­rême-gauche ? Be­noist le dit bien dans sa pré­face : “Les en­ne­mis de mes en­ne­­mis ne sont pas for­cé­ment mes amis, mais ils sont né­c­es­sai­re­ment des al­liés.” Et il y a beau­coup d’en­­ne­mis sin­cères du ca­pi­ta­lisme dans les mi­no­ri­tés po­li­tiques d’op­po­si­tion et les grou­pe­ments as­so­cia­tifs. Né­g­li­ger leurs forces en rai­son de cer­tains points de dé­s­ac­cord, ou les mettre tous dans la pou­belle de la ré­c­u­pé­ra­tion bour­geoise, est se con­dam­ner à l’in­ef­fi­ca­ci­té.

6) Un der­nier mot de phi­lo­so­p­hie, puisque plu­sieurs cha­pitres du livre se ré­fèrent à cette “spé­c­ia­li­té”. Un choix fon­da­men­tal – qui n’est pas évoqué dans l’ou­v­rage – me pa­raît se si­tuer entre les doc­t­rines de la trans­cen­dance et celles de l’im­ma­­nence. Les pre­mières pos­tulent une en­ti­té qui pré­tend con­te­nir le réel sans être con­te­nu par lui (Dieu ou toutes les fi­gures di­vi­ni­sées d’un autre monde ayant créé ou ré­gis­sant le nôtre). Les se­condes con­si­dèrent que le réel est un tout et n’est donc tri­bu­taire d’au­cun pou­voir ex­t­ra­ hu­main (ce qui n’in­ter­dit bien sûr à per­sonne de se for­ger pour soi-même l’image d’un sujet de foi). Il me semble que tout so­cia­lisme co­hér­ent doit clai­re­ment op­ter pour ces der­nières. La place manque pour plus de pré­c­i­­sions. Il y a en­core beau­coup à dire, et on pour­ra en re­par­ler. De toutes façons, une chose est cer­taine : ces re­marques n’en­lèvent rien à la va­leur du livre, qui est un té­moi­g­na­ge de grande qua­li­té.

Ré­f­lé­c­hir & Agir (N° 33 au­tomne 2009)

Pour ceux d’entre vous qui ne con­naî­t­raient pas les thèses et le tra­vail de nos col­lègues de Ré­bel­lion, cet ou­v­rage cons­ti­tue une ex­cel­lente in­t­ro­duc­tion. Voi­là réu­ni en un vo­lume leurs prin­ci­paux points de doc­t­rine, des ré­f­lexions phi­lo­so­p­hiques, des por­t­raits ain­si qu’un con­séq­uent dé­ve­lop­pe­ment de leur con­cep­tion du so­cia­lisme. La plu­part de ces textes étant par ail­leurs ti­rés de leur re­vue, ils per­mettent de se faire éga­le­ment une idée du ton de ce­lui-ci (sé­rieux, le mar­xi­sant n’est vi­si­b­le­ment que fort peu por­té à la gau­d­riole !). Na­vi­guant entre les cou­rants na­tio­nal-ré­vo­lu­tion­naire et na­tio­nal-bol­c­he­vique, le so­cia­lisme ré­vo­lu­tion­naire eu­ro­péen de Ré­bel­lion lie une ap­p­roche en grande par­tie éco­no­mi­co-so­ciale à un fort at­ta­c­he­ment à l’Eu­rope et à notre ci­vi­li­sa­tion. An­ti­ca­pi­ta­listes et, par voie de con­séq­uence, an­ti-mon­dia­listes, ar­dents dé­fen­seurs du pro­lé­ta­riat eu­ro­péen et de l’Eu­rope, sen­sibles à l’éco­lo­gie comme aux pro­b­lèm­es d’ur­ba­nisme et de qu’ali­té de vie, at­ta­c­hés aux cul­tures ré­gio­nales, les membres de Ré­bel­lion n’hé­sitent pas à cher­c­her l’ins­pi­ra­tion chez des pen­seurs de “gauche” (Mi­c­héa, Or­well, Lon­don, Prou­d­hon, Marx…)comme de “droite” (Gue­non, Evo­la, de Be­noist…). Leur grille de lec­ture et leurs ré­fé­r­ences les placent donc lar­ge­ment à gauche de notre fa­mille po­li­tique, mais sans les en ex­c­lure. Lec­ture à ré­ser­ver tou­te­fois à ceux de nos lec­teurs les plus ré­c­ep­tifs au dis­cours na­tio­nal-ré­vo­lu­tion­naire et aux idées so­cia­listes (au bon sens du terme s’en­tend)..

Pierre Le Vi­gan
Flash
« Trai­té de la Ré­bel­lion : pour une Union des Pa­t­ries So­cia­listes Eu­ro­péennes contre la mon­dia­li­sa­tion »

Le so­cia­lisme a été, au XIXe siècle, une réa­c­tion contre les bru­ta­li­tés so­ciales de l’in­dus­t­ria­li­sa­tion dans une so­cié­té do­mi­née so­cia­le­ment par la bour­geoi­sie et idéo­lo­gique­ment par les li­bé­raux. Mais le so­cia­lisme a toujours am­bi­tion­né d’être autre chose. No­tam­ment de s’ins­pi­rer d’une autre vi­sion de l’homme. Un homme non pas seu­le­ment ni même prin­ci­pa­le­ment ré­gi par ses in­té­rêts mais à la re­c­herche de la sa­tis­fac­tion d’exi­gences fon­da­men­tales comme du lien so­cial et de la co­o­pé­ra­tion. En d’autres termes, tout so­cia­lisme re­pose sur une an­th­ro­po­lo­gie dis­tincte de celle des li­bé­raux. Il re­pose sur une an­th­ro­po­lo­gie non in­di­vi­dua­liste. En con­séq­uence il ne peut y avoir de so­cial-li­bé­ra­lisme : il faut choi­sir, et les so­cio-li­bé­raux, par exemple le Par­ti ac­tuel­le­ment dit so­cia­liste ont choi­si. Ils ont choi­si le li­bé­ra­lisme.
En iden­ti­fiant le so­cia­lisme à la li­ber­té, au sens de l’au­to­no­mie de cha­cun, Jacques Gé­né­r­eux dit très jus­te­ment : « ce sont les liens qui li­bèrent. » (Le so­cia­lisme néo-mo­derne ou l’ave­nir de la li­ber­té, Seuil, 2009). Tout est dit : à sa­voir que la vraie li­ber­té c’est d’as­su­rer au­tour de l’homme l’exis­tence et la vi­ta­li­té d’un ré­seau de so­li­da­ri­tés.
Sur cette base d’une vi­sion « so­li­da­riste » de la so­cié­té, qui ex­c­lut les sc­hé­mas de pure ri­va­li­té et d’ad­di­tion d’égoïsmes, les so­cia­listes no­tam­ment français ont pro­po­sé bien des projets dés le XIXe s. En écar­tant les uto­pies les plus pré­coces et souvent les plus idéa­listes, les plus in­té­r­es­sants des projets ont toujours été ceux qui pre­naient ap­pui sur l’ex­pé­rience ou­v­rière elle-même pour pro­po­ser des res­tau­ra­tions de la mai­t­rise du tra­vail de cha­cun, ou en­core des au­to­ges­tions, ou en­core des au­to­no­mies ou­v­rières. A co­té de ce­la, la part faite à l’Etat dans les projets so­cia­listes a toujours été va­riable, sa­c­hant que l’Etat fait par­tie du po­li­tique mais n’est pas tout le po­li­tique.
Deux vi­sions de l’Etat peuvent être dé­ga­gées. Dans l’une, le so­cia­lisme, c’est la Ré­pu­b­lique pous­sée jusqu’au bout; c’est la vi­sion de Jau­rès, une vi­sion ré­for­ma­t­rice. Dans une se­conde vi­sion, l’Etat dont le so­cia­lisme a be­soin est un Etat ou­v­rier, sans doute tran­si­toire, mais en rup­ture avec la dé­mo­c­ra­tie «bour­geoise». Georges So­rel, Jean Al­le­mane vers 1890 sont proches de cette vi­sion.
Dans ces cou­rants so­cia­listes, l’un des plus ou­b­liés en France de­puis les an­nées 1920 est le con­seil­lisme que l’on peut ap­pa­ren­ter à l’anar­c­ho-syn­di­ca­lisme ou au so­cia­lisme ré­vo­lu­tion­naire li­ber­taire. Pourquoi ? Parce que le PCF a éc­lip­sé les cou­rants non mar­xistes-lé­n­i­nistes. C’est pour­tant bien cette veine con­seil­liste qu’en­tend réa­c­ti­ver le groupe Ré­bel­lion qui, ap­rès s’être fait con­naître par une re­vue, vient de pu­b­lier un livre épo­nyme. De quoi s’agit-il ? il s’agit de faire re­vivre le projet d’éman­ci­pa­tion des classes la­bo­rieuses qui est ce­lui du so­cia­lisme, en s’ap­puyant sur les tra­vaux et ex­pé­riences des com­mu­nistes non éta­tistes : Prou­d­hon et Marx, ap­por­tant cha­cun des ou­tils de com­p­ré­hen­sion du réel, les hommes et femmes de la Com­mune de Pa­ris, Ba­kou­nine, les com­mu­nistes li­ber­taires et na­tio­naux al­le­mands Hen­rich Lau­fen­berg et Fritz Wolff­heim, mort dans un camp de con­cen­t­ra­tion en 1942, Paul Mat­tick, Ernst Nie­kisch, James Con­nol­ly, di­ri­geant de l’in­sur­rec­tion ir­lan­daise de Pâques 1916, et dont le fils fon­de­ra le Par­ti com­mu­niste ir­lan­dais, Georg Or­well, en­ga­gé en Es­pagne avec le POUM, or­ga­ni­sa­tion de gauche so­cia­liste an­ti sta­li­nienne et par ail­leurs ab­so­lu­ment pas trots­kyste, etc.
Le groupe Ré­bel­lion est con­seil­liste et mu­tuel­liste, mais son ori­gi­na­li­té est tout d’abord le re­fus de faire l’im­passe sur le po­li­tique : la ré­vo­lu­tion doit com­men­cer « en bas » mais doit abou­tir « en haut ». En­suite le re­fus du mon­dia­lisme. Alors que l’al­ter-mon­dia­lisme amé­nage la mon­dia­li­sa­tion, Ré­bel­lion pro­pose la ré­vo­lu­tion so­cia­liste dans l’aire de ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne comme ré­ponse con­c­rète et comme mythe mo­bi­li­sa­teur à nos peuples.
Ain­si pour­ra t-il être mis fin au pseu­do-« libre éc­hange » des hommes et des mar­c­han­dises, c’est-à-dire à la « cho­si­fi­ca­tion » de l’homme. Ain­si l’im­mi­g­ra­tion de masse pour­ra-t-elle être en­rayée. Ain­si le dé­ra­ci­ne­ment pour­ra t-il faire place aux liens so­ciaux de proxi­mi­té et aux iden­ti­tés re­conquises. Ain­si la na­tion pour­ra-t-elle être à nou­veau ai­mée comme Pa­t­rie so­cia­liste dans une Union des Ré­pu­b­liques So­cia­listes Eu­ro­péennes. Un beau pro­g­ramme, moins ir­réa­liste qu’il n‘y pa­rait, car l’il­lu­sion se­rait de croire qu’on peut res­ter libre dans le monde de l’hy­per-ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé.

Pierre Le Vi­gan
Elé­ments (N° 132 juil­let/sep­tembre 2009)
« Pour Ré­bel­lion, le so­cia­lisme est toujours une idée neuve »

Ré­bel­lion. C’est le nom d’un groupe et d’une re­vue. C’est main­te­nant un livre, pré­s­en­té par Louis Alexandre et Jean Ga­lié. Qui sont-ils : de jeunes gens qui ré­f­lé­c­hissent au-de­là des cli­vages par­ti­sans, qui re­fusent de se lais­ser en­fer­mer dans les ca­té­go­ries de gauche et de droite ins­t­ru­men­ta­li­sées par l’hy­per­c­lasse mon­dia­liste pour que rien ne change vrai­ment. Que veulent-ils : lut­ter contre le des­po­tisme du ca­pi­tal, sor­tir de l’alié­na­tion ca­pi­ta­liste et sa­la­riale. Sor­tir d’un monde à la fois mo­no­forme et uni­po­laire. Ec­rire pour ce­la ? Pré­c­i­sé­ment, face au ca­pi­tal, il est sub­ver­sif de con­ti­nuer à pen­ser et à éc­rire, même si on ne sau­rait se li­mi­ter à ce­la : il faut pas­ser d’une cri­tique théo­rique à une pra­tique cri­tique. «Tout pro­g­rès vient de la pen­sée et il faut don­ner d’abord aux tra­vail­leurs le temps et la force de pen­ser» di­sait Jean Jau­rès en oc­tobre 1889. Pen­ser reste le pre­mier acte d’éman­ci­pa­tion so­ciale : c’est d’ail­leurs pour ce­la que la pen­sée même est cri­mi­na­li­sée de plus en plus souvent.
La re­vue Ré­bel­lion du groupe épo­nyme a pu­b­lié des en­t­re­tiens avec des in­tel­lec­tuels comme Georges Corm, Alain So­ral, Claude Kar­noouh, An­d­ré Bel­lon ou en­core Alain de Be­noist. C’est ce der­nier qui a pré­fa­cé, en fin ana­lyste des ca­té­go­ries po­li­tiques et des mou­ve­ments d’idées, le livre Ré­bel­lion, sans ca­c­her sa sym­pa­t­hie pour la pers­pec­tive so­cia­liste ré­vo­lu­tion­naire de cette jeune éq­uipe. L’idéal du groupe Ré­bel­lion est ce­lui d’une com­mu­nau­té mi­li­tante, ce qui évoque à la fois Ernst Jün­ger dans les an­nées 20 et le bol­c­hé­visme. Qu’est-ce que le so­cia­lisme pour Ré­bel­lion ? On pour­rait ré­pondre que c’est l’es­p­rit de ré­volte. C’est ce­la mais pas seu­le­ment. C’est un ré­gime où la sa­tis­fac­tion des be­soins prime sur la re­c­herche du pro­fit. Pour être clas­sique, cette dé­fi­ni­tion reste sans doute in­dé­pas­sable, sa­c­hant bien sûr que les be­soins ne sont pas seu­le­ment ma­té­riels mais re­lèvent de la na­ture de l’homme : be­soin de liens, be­soin de cha­leur, de re­con­nais­sance, etc. L’homme n’a pas seu­le­ment be­soin de pain et d’un toit.
Les au­teurs ont com­p­ris l’im­por­tance de se si­tuer dans une con­ti­nui­té his­to­rique du so­cia­lisme, et d’iden­ti­fier cer­taines fi­gures majeures et fon­da­t­rices. Par­mi celles-ci se si­tue Pierre-Jo­seph Prou­d­hon, mu­tua­liste et fé­dé­ra­liste, et Marx bien sûr, dont la cri­tique de Prou­d­hon a d’ail­leurs été plus nuan­cée qu’on ne le dit en gé­né­ral.
Il y a aus­si des évé­n­e­ments em­b­lé­ma­tiques. C’est le cas de la Com­mune de Pa­ris, avec Eu­gène Var­lin, Louise Mi­c­hel, Be­noit Ma­lon, Edouard Vail­lant ou en­core l’of­fi­cier Louis Ros­sel. Les au­teurs sou­lignent à juste titre que tout un cou­rant so­cia­liste, avec Ba­kou­nine, mais avec Marx lui-même, a dé­fen­du le prin­cipe de l’au­to­no­mie ou­v­rière et po­pu­laire qui était ce­lui de la Com­mune de Pa­ris comme une pra­tique ré­vo­lu­tion­naire pro­fon­dé­ment né­c­es­saire. Elle n’était au de­meu­rant pas spé­c­i­fique à Pa­ris puisqu’il y eut des ébauches de Com­munes à Lyon, Mar­seille, Li­moges, Tou­louse, Nar­bonne, le Creu­sot… La Com­mune est pour Marx une pre­mière ébauche de dé­pas­se­ment de l’Etat comme st­ruc­ture pa­ra­site de la so­cié­té, au ser­vice de la do­mi­na­tion bour­geoise.
Pour Ré­bel­lion, le so­cia­lisme est aus­si une fi­gure mo­rale. C’est pourquoi un por­t­rait est con­sa­c­ré à la belle fi­gure pan­t­héiste, libre et so­cia­liste de Jack Lon­don, ou en­core à l’ir­lan­dais James Con­nol­ly, in­dis­so­cia­b­le­ment so­cia­liste et com­bat­tant d’un na­tio­na­lisme de li­bé­ra­tion. Les por­t­raits les plus in­at­ten­dus sont sans doute ceux de Hein­rich Lau­fen­berg et de Fritz Wolff­heim. Ce sont des so­cia­listes ré­vo­lu­tion­naires ou en­core des na­tio­naux com­mu­nistes bien plus que des « na­tio­naux bol­c­hé­viks ». Bol­c­he­vik, un mot qui si­g­ni­fie « majo­ri­té », n’a de sens pré­c­is que pour dé­s­i­g­ner une frac­tion, d’ail­leurs mi­no­ri­taire, qui était celle de Lé­n­ine, du Par­ti Ou­v­rier So­cial Dé­mo­c­rate de Rus­sie avant 1914 (so­cial dé­mo­c­rate ne vou­lait alors pas du tout dire « so­cia­liste ré­for­miste »).
Dés 1917, Hein­rich Lau­fen­berg et Fritz Wolff­heim dé­fendent l’idée des con­seils ou­v­riers. Ce doit être pour eux la source nou­velle du pou­voir exé­c­u­tif. Hos­tiles à la guerre et à l’Union sa­c­rée, qui se met en place en Al­le­magne comme en France, ils ne dé­s­ertent tou­te­fois pas. Ils dé­ve­loppent avec les so­cia­listes de Ham­bourg les thèses d’une « ré­vo­lu­tion par le bas », dé­c­en­t­ra­li­sa­t­rice, à l’op­po­sé du lé­n­i­nisme bol­c­he­vik. Ils ap­pellent à l’uni­té des classes la­bo­rieuses à l’ex­cep­tion de la grande bour­geoi­sie et ap­pellent à l’ap­p­ro­p­ria­tion de l’idée na­tio­nale par les tra­vail­leurs dans le cadre de la cons­t­ruc­tion d’une « Na­tion so­cia­liste ».
Un temps membre du par­ti com­mu­niste al­le­mand (KPD), H. Lau­fen­berg et F. Wolff­heim en sont ex­c­lus et créent le par­ti com­mu­niste ou­v­rier al­le­mand (KAPD) où se re­t­rouvent no­tam­ment Ot­to Rühle et Paul Mat­tick, ce der­nier étant une autre fi­gure ins­pi­ra­t­rice du groupe Ré­bel­lion. Le KPD re­p­ren­d­ra l’orien­ta­tion très « na­tio­nale » du KAPD mais bien en­ten­du pas du tout la cri­tique du « ca­pi­ta­lisme bu­reau­c­ra­tique d’Etat » qui tint lieu de so­cia­lisme en URSS.
Une autre fi­gure majeure pour nos au­teurs est Georg Or­well, en­ga­gé pen­dant la Guerre d’Es­pagne dans le POUM, Par­ti ou­v­rier d’uni­fi­ca­tion mar­xiste, liqui­dé par les com­mu­nistes sta­li­niens. Or­well dé­nonça en­suite tous les to­ta­li­ta­rismes, y com­p­ris ce­lui des so­cié­tés dites « li­bé­rales », le to­ta­li­ta­risme de l’homme ma­c­hi­nal. Or­well di­sait que le so­cia­lisme, c’est de se de­man­der : « Qu’est-ce qui rend l’homme plus hu­main ? », ce qui sup­pose d’avoir une idée juste de l’homme et de ne le ré­duire ni à un pro­duc­teur ni à un con­som­ma­teur. Les au­teurs s’at­tac­hent aus­si aux fi­gures de Hans et So­p­hie Sc­holl, et Ch­ris­toph Probst, de la Rose Blanche, ré­sis­tants au na­zisme et pa­t­riotes al­le­mands qui furent guil­lo­ti­nés en 1943.
Les par­ties phi­lo­so­p­hiques et théo­riques du livre ne sont pas moins riches. Outre une belle syn­t­hèse de la phi­lo­so­p­hie po­li­tique, qui prend par­ti pour Al­t­hu­sius contre Jean Bo­din, en une op­po­si­tion fron­tale qui ga­g­ne­rait à être nuan­cée, le por­t­rait phi­lo­so­p­hique de Lu­cian Bla­ga per­met de dé­cou­v­rir un au­teur rou­main peu con­nu. Pour L. Bla­ga, c’est la com­p­ré­hen­sion des ho­ri­zons ét­hiques et es­t­hé­tiques qui trans­forme la vie en des­tin. Cri­tique du ra­cia­lisme bio­lo­gique, Lu­cian Bla­ga dé­ve­loppe l’idée d’une « ma­t­rice sty­lis­tique » qui donne vie et sens aux in­di­vi­dus et aux peuples. Ain­si l’homme n’est pas « ci­toyen du monde » – qu’il ne le soit pas ne veut pas dire pour au­tant qu’il n’y a pas d’enjeux pla­né­taires – mais l’homme est au con­t­raire ins­c­rit dans un pay­sage, d’où l’im­por­tance du thème du vil­lage chez L. Bla­ga, thème évi­dem­ment un peu da­té.
L’ar­ticle « Orien­ta­tions na­tio­nales-bol­c­hé­viques » a l’in­con­vé­n­ient de re­p­rendre un terme am­bi­gu, très marqué par la fas­ci­na­tion pour les mé­t­hodes lé­n­i­nistes dont il est prou­vé qu’elles ont ser­vi d’exemple à Hit­ler lui-même (Ernst Nolte). Mais c’est bien sûr à Ernst Nie­kisch qu’il est fait ré­fé­r­ence, avec le lien entre cons­cience de classe et li­bé­ra­tion na­tio­nale. E. Nie­kisch ten­ta d’in­f­luen­cer le SPD de l’in­té­rieur vers le na­tio­na­lisme ap­rès la dé­faite al­le­mande de 1918, puis fon­da ses propres groupes « na­tio­naux bol­c­hé­viques » no­tam­ment en lien avec Karl-Ot­to Pae­tel. Il fut cons­tam­ment hos­tile au ré­gime hit­lé­rien.
Compte te­nu de l’ab­sence en France de quelque chose comme le « na­tio­nal bol­c­hé­visme », il est heu­reux que les éq­uipes de Ré­bél­lion se dé­fi­nissent non comme « na­tio­naux bol­c­hé­viques » mais comme « com­mu­nistes na­tio­naux » (p. 174 et 175). Ce com­mu­nisme na­tio­nal pos­tule l’ana­lyse de classe et la lutte de classe, c’est pourquoi il se dis­tingue des na­tio­naux-so­cia­listes de gauche an­ti­hit­lé­riens du type le Front Noir d’Ot­to St­ras­ser et des di­vers « fas­cistes de gauche ». La na­tion est, pour le groupe Ré­bel­lion, un point d’ap­pui pour la dé­fense des in­té­rêts des tra­vail­leurs et pour la cons­t­ruc­tion d’une Pa­t­rie so­cia­liste.
Presque un siècle ap­rès la Com­mune de Pa­ris, Mai 68 n’a certes pas été san­g­lant mais son im­por­tance est con­si­dé­rable. Les au­teurs notent l’am­bi­va­lence du phé­no­mène : d’un co­té il y a le dé­p­loie­ment et la vic­toire de l’hé­do­nisme et de l’idéo­lo­gie li­bé­rale-li­ber­taire, bien ana­ly­sée par Mi­c­hel Clous­card (et en­suite par Alain So­ral), d’un autre co­té il y a une ten­ta­tive d’ins­tau­rer une au­to­no­mie ou­v­rière qui est le meil­leur du so­cia­lisme même si ce n’est pas tout le so­cia­lisme. Ce der­nier as­pect est la cons­ti­tu­tion des tra­vail­leurs comme sujet his­to­rique au-de­là de l’iden­ti­fi­ca­tion à un par­ti po­li­tique, le PCF. C’est « l’in­sur­rec­tion de l’être » (Fran­cis Cou­sin) face à la Forme-Ca­pi­tal.
L’ar­ticle sur les syn­di­cats ap­pelle une re­marque : la cons­ti­tu­tion de SUD n’est pas un éc­hec par rap­port à l’ap­pa­ri­tion de nou­veaux rap­ports de force dans le pay­sage syn­di­cal, et SUD ne peut être mis sur le même plan que les em­b­ryons de syn­di­cats FN qui n’ont ja­mais été une ten­ta­tive sé­rieuse pour une rai­son simple : si pen­dant 10 ans le FN a été le pre­mier par­ti ou­v­rier en terme de vote de cette ca­té­go­rie so­ciale pour lui, il n’a ja­mais cher­c­hé à don­ner une place aux ou­v­riers ni dans ses ins­tances di­ri­geantes ni dans son pro­g­ramme (a-t-il ja­mais pro­po­sé des in­ter­ven­tions ou­v­rières dans la ges­tion des en­t­re­p­rises ?).
C’est à juste titre, par contre, que Ré­bel­lion dé­fend la place du po­li­tique. Les Con­seils ou­v­riers ne peuvent exis­ter du­ra­b­le­ment que dans le cadre d’une Ré­pu­b­lique so­ciale, et non d’une ré­pu­b­lique bour­geoise. De même notent-ils à pro­pos que la « so­cié­té de l’in­dif­fé­r­ence » (Alain-Gé­rard Sla­ma) laisse le champ libre à la fois au tri­ba­lisme et au to­ta­li­ta­risme tech­ni­cien des so­cié­tés hy­per­mo­dernes de con­t­rôle to­tal. L’in­dif­fé­r­ence ali­mente la trans­pa­rence qui per­met le con­t­rôle to­tal. « L’opé­ra my­t­ho­lo­gique mon­dia­liste des grandes ma­c­hi­ne­ries fi­nan­cières et ter­ro­ristes ne va pas ces­ser de ten­ter d’in­ten­si­fier le con­t­rôle tech­nique et po­li­cier de la pla­nète à me­sure qu’il va perdre de plus en plus la ca­pa­ci­té de se con­t­rô­ler lui-même. » éc­rit de son co­té Gus­tave Le­f­rançais. Mais il y a bien sûr des sou­lè­ve­ments qui laissent pen­ser que l’in­dif­fé­r­ence a peut être at­teint ses li­mites.
Quand les au­teurs s’in­ter­rogent sur la ville, c’est avec une même jus­tesse. L’hy­per­mo­der­ni­té pro­duit la sé­g­ré­ga­tion dans la ville et la seg­men­ta­tion de la ville, la paix so­ciale est ac­he­tée par l’argent pu­b­lic, des zones de non droit, de dé­l­inquance, de ghet­tos, de chô­mage, de lai­deur et d’iso­le­ment sont dé­l­i­bé­r­e­ment sa­c­ri­fiées. Les au­teurs pro­posent un ur­ba­nisme ins­pi­ré de Mi­c­hel Ra­gon et de Mi­c­hel de Sa­b­let (mais ne semblent pas avoir lu Le Vi­gan !), avec un dé­s­en­gor­ge­ment des grandes villes.
L’ap­p­roche de l’éco­lo­gie est com­p­lé­men­taire. Elle ne nie pas la né­c­es­si­té d’un dé­ve­lop­pe­ment so­cial, tout dif­fér­ent du pro­duc­ti­visme éco­no­mique. Les au­teurs op­posent à un cou­rant de l’ « éco­lo­gie pro­fonde » an­ti-hu­maine, une éco­lo­gie so­ciale ins­pi­rée de Mur­ray Book­c­hin, un com­mu­niste li­ber­taire amé­ri­cain, et de Pierre Kro­pot­kine. Se­lon Ré­bel­lion, la dé­c­rois­sance est un an­ti­dote il­lu­soire à la « course aveugle à la crois­sance » : ce n’est pas parce que les classes di­ri­geantes font croire que plus est toujours mieux qu’il est ju­di­cieux de théo­ri­ser que mieux, c’est toujours moins. Le dé­ve­lop­pe­ment du­rable, dit l’éq­uipe de Ré­bel­lion, ne doit pas être aban­don­né à ses ré­c­u­pé­ra­teurs. Ou­v­rant une pa­ren­t­hèse per­son­nelle, je sou­tiens que le dé­ve­lop­pe­ment du­rable pous­sé jusqu’au bout est un dé­ve­lop­pe­ment so­cial de tout l’homme et de tout dans l’homme. Il re­vêt une di­men­sion pro­fon­dé­ment trans­for­ma­t­rice et ré­vo­lu­tion­naire, tan­dis que la théo­rie de la dé­c­rois­sance court le risque d’être as­si­mi­lée à une va­lo­ri­sa­tion de la ré­c­es­sion et de son cor­tège de souf­f­rances so­ciales ac­c­rues.
L’im­mi­g­ra­tion est un sujet majeur qu’il fal­lait abor­der. Du point de vue li­bé­ral, l’homme est une mar­c­han­dise et même la pre­mière des mar­c­han­dises. Or, le li­bé­ra­lisme veut la libre cir­cu­la­tion des mar­c­han­dises et donc des hommes. Il la veut à son pro­fit. L’im­mi­g­ra­tion par­ti­cipe de la cho­si­fi­ca­tion de l’homme tout comme de la des­t­ruc­tion des na­tions et des iden­ti­tés. L’im­mi­g­ra­tion dite «choi­sie» – par le grand ca­pi­tal – vide les pays du tiers monde de leurs él­ites, et tend à ac­c­roître l’im­mi­g­ra­tion de la mi­sère et l’im­mi­g­ra­tion de peu­p­le­ment, no­tam­ment l’im­mi­g­ra­tion clan­des­tine souvent su­pé­rieure à 10 % de l’im­mi­g­ra­tion lé­gale. Ces trans­fu­sions de po­pu­la­tions, cette al­lo­gé­n­i­sa­tion est masquée par le fait que les na­tu­ra­li­sa­tions mas­sives par le droit du sol main­tiennent le nombre ap­parent d’ét­ran­gers à un pour­cen­tage à peu près stable mal­g­ré en­vi­ron 200 000 en­t­rées lé­gales en France par an.
Les au­teurs re­marquent jus­te­ment que le re­g­rou­pe­ment fa­mi­lial de 1975 a été vou­lu, alors que les tra­vail­leurs im­mi­g­rés s’en­ga­geaient de plus en plus dans les luttes so­ciales, comme le moyen de les « sta­bi­li­ser » et de frei­ner leurs ar­deurs com­ba­tives en leur don­nant une fa­mille à faire vivre. Bien en­ten­du, le chô­mage de masse a chan­gé la donne très vite. Il n’en reste pas moins, à mon avis, que l’im­mi­g­ra­tion con­ti­nue de pe­ser à la baisse sur les sa­laires, mais aus­si de di­vi­ser la classe ou­v­rière, en op­po­sant les « pe­tits blancs » qui se lèvent tôt, aux as­sis­tés, soit par manque de qua­li­fi­ca­tions, ou de mo­ti­va­tion, ou dé­c­a­lage cul­tu­rel. De fait, les im­mi­g­rés ayant per­du leurs re­pères cul­tu­rels d’ori­gine sans en avoir ac­quis de nou­veau, sont sans tra­di­tion de lutte so­ciale à l’eu­ro­péenne.
Im­mi­g­rés non as­si­mi­lés et Français dé­ra­ci­nés dans des quar­tiers qui perdent leur fran­ci­té, qui su­bissent un néo-tri­ba­lisme violent et une li­ba­ni­sa­tion-ghet­toi­sa­tion de notre so­cié­té tendent tous deux à de­ve­nir de vé­ri­tables ma­c­hines à con­som­mer et/ou à dé­p­ri­mer (ce n’est pas in­com­pa­tible, bien au con­t­raire), zom­bies d’une so­cié­té ma­c­hi­nale qui a très exac­te­ment be­soin de ce type hu­main (français ou im­mi­g­rés) qui ne pen­se­ra ja­mais et ne pour­ra ja­mais « faire la ré­vo­lu­tion ».
Mais jus­te­ment, quel cadre adop­ter pour cette ré­vo­lu­tion so­ciale ? Si le groupe Ré­bel­lion est pour l’uni­té po­li­tique de l’Eu­rope, c’est parce que la France seule est im­puis­sante et parce que le ré­gio­na­lisme n’a pas d’ave­nir s’il est un sé­pa­ra­tisme. L’Eu­rope fé­dé­rale du peuple et du tra­vail est la nou­velle pa­t­rie de Ré­bel­lion. C’est Jean Jau­rès, qui n’était pas pré­c­i­sé­ment un so­cia­liste ré­vo­lu­tion­naire, qui di­sait : « Le cou­rage, c’est de cher­c­her la vé­ri­té et de la dire, c’est de ne pas su­bir la loi du men­songe triom­p­hant qui passe et de ne pas faire éc­ho aux ap­p­lau­dis­se­ments im­bé­c­iles et aux huées fa­na­tiques » (1903). C’est un pré­c­epte plus ac­tuel que ja­mais.

Ri­va­rol (n° 2976)

La re­vue Ré­bel­lion s’est en­ga­gée dans une voie dif­fi­cile. Au-de­là de la Droite et de la Gauche, elle tente de­puis 2003 de dé­pas­ser les cli­vages du sys­tème do­mi­nant en pro­po­sant une ac­tua­li­sa­tion vi­gou­reuse de l’idée so­cia­liste et d’un pa­t­rio­tisme ré­vo­lu­tion­naire. Ce livre est un re­cueil des ar­ticles théo­riques de la re­vue, on dé­couvre en le li­sant une ana­lyse très fine de notre so­cié­té. S’ap­puyant sur un riche hé­ri­tage (dont les « fi­gures » sont JP Prou­d­hon, Or­well, Jack Lon­don, les com­mu­nards ou les ré­vo­lu­tion­naires ir­lan­dais), elle op­pose au ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé la « Na­tion des tra­vail­leurs », une con­cep­tion com­mu­nau­taire po­pu­laire en re­c­herche de la jus­tice so­ciale. Comme le re­marque Alain de Be­noist dans sa pré­face : «Etre ré­vo­lu­tion­naire, ce n’est pas se ber­cer, de façon ro­man­tique ou nos­tal­gique, de sou­ve­nirs de bar­ri­cades et d’in­sur­rec­tions ar­mées, mais en­t­re­te­nir en soi une dis­po­si­tion d’es­p­rit qui se veut to­ta­le­ment étrn­gère à ce qui triomphe aujourd’hui dans un monde de l’in­au­t­hen­tique et de l’alié­na­tion».

Rébellion, l’Alternative Socialiste Révolutionnaire Européenne - Louis Alexandre et Jean Galié


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