« Le sentier perdu / Dans la forêt de Fontainebleau »

Michel Marmin
Le spectacle du monde (février 2008 ) « De l’empire à l’être »

C’est incontestablement l’une des figures les plus énigmatiques et la plus fascinantes de la littérature française contemporaine qui, dans Le Sentier perdu, nous fait cette rare confidence dont les esprits forts auraient bien tort de sourire : « J’avoue que j’ai de la peine à croire que tout ce sombre cauchemar, le cauchemar de toute une vie, va bientôt prendre fin, pour être remplacé par son contraire, que la vertigineuse puissance du retour à l’être vienne à s’installer à la place de ces ténèbres mornes et déshonorantes que j’ai jusqu’à présent connues comme étant ma propre vie. » Voilà en effet, posée en une seule phrase, la trame essentielle de l’œuvre romanesque, poétique, philosophique et politique de Jean Parvulesco, laquelle est d’ailleurs moins le témoignage d’un combat métaphysique que le théâtre même de ce combat – en quoi elle réactive la tradition, oubliée depuis L’Astrée, de la littérature mythique, de la littérature des commencements primordiaux. « En d’autres termes, écrivait Mircea Eliade, un mythe est une histoire vraie qui s’est passée au commencement du temps. » Mais les « histoires vraies » de Jean Parvulesco, elles, se passent non au commencement, mais à la fin des temps historiques, à la « fin finale » d’une lutte totale qui, selon la prophétie, verra le triomphe de l’être sur les puissances du non-être, sur l’« ennemi métaphysique », et dont l’auteur lui-même serait ensemble l’ordonnateur et le héros en ses divers avatars fictionnels…
Mais qui est réellement cet écrivain activiste, si tant est que cette question ait vraiment quelque importance, en regard de son «identité dogmatique», la seule qui lui importe ? Disons seulement que, né en 1929 en Roumanie, Jean Parvulesco a franchi après la Seconde Guerre mondiale les rideaux de fer et de feu du communisme pour se retrouver à Paris dans les cercles les plus en pointe de l’avant-garde littéraire, artistique et cinématographique, ainsi que dans les sentines les plus périlleuses de l’action politique clandestine, de l’OAS madrilène aux conspirations gaullistes de l’après-de Gaulle. C’est ainsi qu’il signera en exil des articles explosifs sur la Nouvelle Vague dans le magazine phalangiste Primer Plano, que l’on verra sa silhouette dans les films d’Éric Rohmer ou de Barbet Schroeder, qu’il répandra de saisissantes prophéties géopolitiques dans les pages du quotidien Combat, qu’il se forgera en somme une légende avant d’apparaître à visage découvert avec la publication en 1984 de son premier grand poème, Traité de la chasse au faucon, dont on peut prétendre sans exagération qu’il reprend les Cantos d’Ezra Pound là où le poète américain les avait laissés. Une légende à laquelle le cinéaste Jean-Pierre Melville avait d’ailleurs très curieusement donné corps en lui prêtant son visage dans une séquence de À bout de souffle de Jean-Luc Godard (1959), et qui connaîtra une sorte de consécration, certes malveillante, mais ô combien significative, dans un roman à clé de la Série Noire, Blocus solus de Bertrand Delcour (1996).
Ce n’était évidemment pas sans intention que le titre de Traité de la chasse au faucon était emprunté au célèbre De arte venandi cum avibus de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen… Pour Jean Parvulesco, et c’est là le ressort principal de ses romans, l’avènement de l’être passera par le rétablissement de l’empire, mais élargi à tout l’ensemble continental euro-asiatique, selon un axe central formé par Paris, Berlin et Moscou. Ce concept axial, dont le général de Gaulle avait eu l’intuition révolutionnaire dès 1949, que Henri de Grossouvre développera dans son essai Paris Berlin Moscou (2002) et à laquelle l’opposition de la France, de l’Allemagne et de la Russie à l’invasion de l’Irak offrira une ébauche de réalisation en 2003, il en avait le premier donné une formulation doctrinale précise dans un article paru le 25 septembre 1980 dans Jeune Nation. Ce faisant, Jean Parvulesco relevait la vieille idée visionnaire de Gabriel Hanotaux qui, ministre des Affaires étrangères de 1894 à 1898, avait passionnément œuvré, mais en vain, à la constitution d’un système d’alliances entre Paris, Berlin et Saint-Pétersbourg, afin de faire pièce à l’hégémonie anglo-saxonne… Une idée dont on trouvera l’approfondissement dans la plupart de ses essais théoriques, et plus particulièrement dans Les Fondements géopolitiques du Grand Gaullisme (1995) et dans Vladimir Poutine et l’Eurasie (2005). Ce dernier ouvrage, précisons-le, a fait l’objet d’une édition russe et figure en très bonne place dans la bibliothèque du Kremlin.
Il serait, au demeurant, parfaitement erroné d’attribuer cette vocation impériale à une quelconque volonté de puissance, c’est même rigoureusement le contraire. L ’« empire euro-asiatique de la fin » rêvé par Jean Parvulesco n’est pas une fin, justement, mais un moyen. C’est le vaisseau qui conduira à la paix de l’être enfin advenue sous l’éternel, intemporel et universel imperium de Marie, à qui Jean Parvulesco voue un culte personnel et expérimental que signale plus précisément son extraordinaire Rapport secret à la nonciature (1995), son livre le plus intime et le plus déchirant avec Le Sentier perdu. Mais dans ses romans, Marie revêt de multiples apparences, archaïques et modernes tour à tour, et ses apparitions sont d’ailleurs toujours surprenantes, car elles peuvent se manifester aussi bien sous les espèces d’une reine de France décapitée que d’une fille perdue… Cette multiplication iconique procède d’un marialisme tantrique qui ne manquera évidemment pas de faire sourciller plus d’un théologien. Il n’en constitue pas moins, dans la vision eschatologique de Jean Parvulesco, la voie par laquelle, par delà le grand combat manichéen qui structure son œuvre, se résoudra la polarité des contraires et sera restaurée l’unité originelle. Telle est, en résumé, l’« histoire vraie » que racontent tous ses romans.
Inaugurée en 1987 avec La Servante portugaise, la production romanesque de Jean Parvulesco se présente comme une spirale de douze romans dont le dernier paru, Dans la forêt de Fontainebleau (2007), est le dixième. C’est peut-être aussi celui où le romancier justifie le plus complètement cette observation de Guy Dupré : « Tout fait farine à son moulin mystique. » En effet, pour dévoiler, à l’instar de Balzac, l’« envers de l’histoire contemporaine », car c’est bien de quoi il est question, Jean Parvulesco récapitule et précipite toutes les formes du roman occidental, du roman arthurien au roman d’espionnage, et ne s’interdit aucune divagation onirique, fantastique ou érotique, le tout dans une espèce de fureur créatrice alimentée par une imagination véritablement phénoménale et servie par une langue somptueuse, qui semble s’inventer au fur et à mesure que la requiert la « révélation médiumnique d’une histoire destinée à demeurer cachée » (Le Sentier perdu). C’est très exactement incomparable.

François Sorbel
L’Action Française (mars 2008 n° 2742 ) «Au royaume du rêve»

Dernier livre paru de Jean Parvulesco – dans tous les sens du terme puisque le romancier a prévu que ce pavé constitue le dernier de son œuvre-cycle, à placer chronologiquement après tous les autres même s’ils sortent après -, Dans la forêt de Fontainebleau est un livre étrange, à ne pas placer sous tous les yeux… Notamment ceux qui ne seront pas capables de suivre la continuité effarante de scènes mystiques, occultistes, parfois érotiques et aussi fantastiques de la suite d’intrigues constituant ce roman. De Paris aux royaumes oubliés du rêve, en passant par Gordes ou la forêt de Fontainebleau, le lecteur suivra les tribulations d’un narrateur comme dédoublé entre plusieurs identités et plusieurs vies.
Il nous faut signaler la perspective royaliste de ce roman, où science-fiction et histoire se mêlent dans un toujours souhaitable complot contre la République… En effet, le lecteur découvrira comment Marie-Antoinette et Louis XVII peuvent revenir.

L.O d’Algange
Le cygne noir (mars 2008) « Une voie orphique et royale »

« Un de ces jours, écrit Jean Parvulesco, au tout début de son roman, le onzième, Dans la forêt de Fontainebleau, qui vient de paraître aux éditions Alexipharmaque, il faudra quand même que je me décide à me pencher très sérieusement sur la zone singulièrement troublante et troublée des problèmes concernant les relations actives régnant entre l’état de veille et le rêve. »
Qu’en est-il, en vérité, du rêve et de la vie, et du dédoublement du rêve dans la vie, et de la vie dans le rêve ? Quels sont les orées, les seuils, les passages ? Quelles diplomaties mystérieuses, quelles traversées, quels voyages ( et en proie à quels périls, à quels enchantements ?) agissent en nous, et autour de nous comme par réverbération, dès lors que nous quittons l’illusion de la réalité profane, de la banalité, et que nous tentons l’aventure des états multiples de la conscience ? On se souvient de Shakespeare, de la vie qui est un songe de Calderon, de l’apologue de Tchouang-Tseu sur le papillon qui rêve qu’il est Tsouang-Tseu, de Proust encore qui songea à intituler la Recherche, « la vie rêvée » ; et si l’on peut chercher d’innombrables clefs aux romans de Jean Parvulesco, et à celui-ci en particulier, la seule véritablement opérative, au sens alchimique, est sans doute la clef nervalienne, orphique, celle qui ouvre « les portes de corne et d’ivoire qui nous séparent du monde invisible ».
Sinon quelques tentatives surréalistes, limitées par la nature sectaire et les inclinations démontratives du mouvement dirigé par André Breton, la «suite à donner» à l’œuvre de Gérard de Nerval fut des plus indiscernables dans une littérature française, vouées aux minauderies théoriques, mondaines, ou pseudo-transgressives.
Jean Parvulesco, nous semble-t-il, est un des très-rares écrivains à s’être emparé, au cœur même du vertige, de la folie nervalienne : folie lumineuse et ténébreuse que traversent les «filles du feu». Le monde où nous introduit son roman est un monde où les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent être, de même que le roman lui-même, par une prodigieuse mise en abîme héraldique, est d’emblée un autre roman, le « roman perdu en rêve » et retrouvé dans le plus grand rêve de l’écriture que nous croyons être la réalité jusqu’à ce que celle-ci, à son tour, se dédouble. Dans cette logique étourdissante, où le lecteur se trouve entraîné, c’est un mouvement hélicoïdal qui domine, – la « structure absolue », selon la formule d’Abellio, « double dialectique croisée », devenant « spirale prophétique ».
Pour Jean Parvulesco, chacun d’entre nous est la proie d’un songe, mais le chasseur subtil sait lâcher la proie pour l’ombre car l’ombre est alors la vraie proie, qui nous indique, aux heures claires, le « chemin perdu », le « mystère arthurien », par le soleil même auquel nous avons tourné le dos, allant vers cet Extrême-Occident où les froidures sont brûlures, où la nuit polaire délivre le cœur ardent, Thulée hyperboréenne où s’est réfugiée notre «identité dogmatique», notre âme, loin de tout et de tous, loin de ce monde d’ignominie et de désastre, en attendant la Parousie… Car, et c’est le sujet du roman, qui emprunte aux littérature dites « de genre » (fantastiques, policières et d’espionnage ) maintes ressources captivantes, une recouvrance royale et impériale demeure possible dont le secret, ayant quitté le « cauchemar climatisé », s’est réfugié dans le Songe. C’est donc une âme perdue, une Eurydice, qu’il s’agit de retrouver, par un « rituel de récupération » agissant selon « une volonté conforme au plus occulte dessein de la Divine Providence, qui s’y dénude en se revoilant ». Ame perdue , celle de nos origines royales, par qui le monde serait à la fois délivré et transfiguré comme par un Souffle, une effusion paraclétique.
Pour Jean Parvulesco, il semblerait ainsi que le Mal ne soit que l’absence du Beau et du Vrai, de même que le néant n’est que l’absence de l’être. Ainsi la vérité royale incarnée demeure en attente, non seulement comme une vérité oubliée, détruite, mais aussi, et surtout, comme une vérité qui ne fut jamais connue, et qui, désormais, c’est-à-dire immédiatement, exige de l’être. Et tel est précisément le sens de la « spirale prophétique » à l’œuvre dans ce roman, repassant par les mêmes points, mais plus haut. La nostalgie royale n’est plus alors consentement à la défaite, fût-elle «contre-révolutionnaire», mais pressentiment de «l’imprépensable». Le rêve alors n’est pas la vie, cette vie, mais une vie plus haute, antérieure et jamais advenue. Tout le roman se déploie dans ce paradoxe, dans les concordes éblouissantes de l’effroi et du ravissement, dans cette nuit dont parle Gérard de Nerval « qui est noire et blanche ».

André Murcie
Le cygne noir (mars 2008) « Les clairières de l’être »

Un nouveau roman de Jean Parvulesco est toujours un évènement littéraire mais Dans la forêt de Fontainebleau se situe au-delà de toute péripétie éditoriale subalterne. D’abord parce que ce volume clôt toute une longue geste parvulesquienne commencée voici plus de vingt ans avec La Servante portugaise, mais surtout parce qu’il est, pour ceux qui savent lire, à décrypter comme la fin longtemps manquante, mais enfin restituée, à nous restituée, du Roman du Graal de Chrétien de Troyes.
Ce n’est donc pas une triviale saga romanesque, comme il en existe tant, qui se terminerait-là, mais tout un cycle de la littérature européenne qui s’en vient à son achèvement. Autant dire que nous sommes en présence d’une somme prodigieuse qui oriente d’ores et déjà les chemins les plus secrets, les sentes les plus obscures, du retour de la plus grande littérature européenne au poste de commandement et d’activation qui lui revient de droit et de combat.

LES DESINVOLTURES DU DOUBLE
Comme nous plaignons les futurs scholiastes qui entreront dans l’œuvre de Jean Parvulesco avec la tranquille assurance de leurs honorés prédécesseurs qui arpentèrent l’œuvre balzacienne, une simple chronologie de la Restauration à la main, et un pointilleux relevé de l’état-civil des personnages entrecroisés de l’humaine comédie en perspective…
La Restauration ne fut qu’une bourgeoise parodie du Retour et si Jean Parvulesco se réfère si souvent aux ébats conspirationnels de L’envers de l’histoire contemporaine, c’est pour mieux nous signifier que l’envers de notre monde ne saurait être que la voûte étoilée du ciel. Le roman parvulesquien touche à des confins illimités et nos actes d’ici-bas sont en parfaite et symétrique correspondance avec ceux d’ici-haut.
Mais si l’espace et le temps ne forment plus qu’un seul et même continuum, un peu comme notre chair se transmue en notre esprit, afin de mieux forniquer avec sa propre incarnation, il n’en est pas de même de notre identité qui ne se donne à saisir que sous une forme évanescente, volage, nomade, transsubstantatoire pourrait-on arguer.
Tel est pris pour un autre qui se donnait à prendre pour un autre. Le roman parvulesquien est aussi un théâtre d’ombres. Qui n’est pas qui ? Les apparences sont des leurres de toute superficialité. Toute ombre, remonterait-elle de l’enfer de la mort, n’est que la transparence d’une lumière éteinte. N’allez pas chercher plus loin pourquoi les précédents romans de Jean Parvulesco, malgré les éblouissances stylistiques ou les foudres idéologiques qu’il vous fut permis d’y lire, vous laissaient cette sensation de cendre froide si désagréable au réveil d’un rêve trop tôt interrompu. C’était toujours si prêt de la rubification idéale que l’athanor vous pétait à la gueule, et vous étiez à nouveau piégé dans le labyrinthe des relectures exacerbées.

D’UNE EXQUISE SIMPLICITE
Donc comme la marquise du roman sortit à cinq heures, et vous de chez le coiffeur, tout droit issus de limbes « intérimaires », Louis XVII et Marie-Antoinette s’en viennent d’outre-mort mémorielle, comme qui dirait, sonner à la porte du Manoir des Roses. A l’orée du vingt-et-unième siècle et de la forêt de Fontainebleau, pour préciser l’unité de lieu et de temps. L’intrigue époustouflante est ainsi lâchée. Dans les deux sens du terme. Puisque par la suite il ne se passera plus rien. Hormis mille rebondissements habituels, mais rien, hors le déploiement initial et ultime de la Grande Littérature.
Rien, parce que nos deux royales altesses vont fort bien s’acclimater à leur nouvelle synchronicité environnementale. Ni plus ni moins que tous les autres personnages du roman, engagés en leur rituellique énamourement et leurs manœuvrières conspirations politiques.
A part que. Pour une fois, pour cette dernière fois, tout va s’agencer à merveille. Comme un concours de circonstances absolues. De partout se tissent sur le territoire national des embryons de groupes décisionnels prêts à s’emparer du pouvoir politique. Une vaste toile dont le narrateur, le fameux Franz des Vallées, semble l’aragne centrale même s’il passe le plus clair de son temps à rédiger des rapports pour on ne sait quel état-major conflagrationnel.

LE RETOUR DU ROI
Encore faut-il donner un sens à tout cela. Rien ne sera déjà achevé que tout sera déjà fini. Le Retour précède l’imminence du Retour. Le roman se referme sur son ouverture laissée en suspend… Une partie du Royaume d’en haut s’en est déjà venue sur notre terre. Comme dans les romans arthuriens il suffit de passer le gué ou de nager jusqu’à l’autre rive, et de prendre pied sur l’autre rivage, sur la plage de l’île verte, de l’île ouverte.
Dans la forêt de Fontainebleau est comme un tombeau qui aurait laissé s’échapper ses hôtes mortels. Les disparus jouent à cache-cache parmi les arbres et les antiques bosquets sacrés. Car il est un appel qui remonte de bien plus loin que le génie du christianisme. Le Regnum n’est qu’une figure métaphorique et abyssale de l’Empire de la fin de laquelle il convient d’activer le déploiement.
L’Empire Eurasiatique de Jean Parvulesco est un projet métapolitique et une promesse métachristique. Les groupes nationaux-révolutionnaires travaillent davantage à côté du roi qu’à ses côtés. La sainte alliance du trône et de l’autel n’est même pas évoquée. Cette interprétation serait une coquille vide. Derrière le prince, somme toute hexagonal, se cache Caesar. L’on ne sait quand il viendra. Comme le roi mystérieux retranché en sa chambre forte duquel Perceval ne s’enquiert point de l’identité, trop obnubilé qu’il est, de par la présence du roi-pêcheur. A quel hameçon ne doit-on pas accrocher l’âme sœur !

REINES DE CŒUR
L’exact relevé topographique du retour du roi dessine une goethéenne carte du tendre. Il n’est point de cour sans courtoises amours, ni tantriques délices. Personne ne s’en déduit ! Sereines dans l’attouchement charnel, elles apportent à chacun des agentes in rebus qui travaillent à corps perdus, l’hostie sacrificielle du dévouement corps et âme à une cause sidérale qui les dépasse.
Car les sept cieux antérieurs de la donation intérieure n’ont nul besoin de chastes prières, ils exigeraient plutôt la lave sans cesse renaissante et bouillonnante de la passion réinvestie du don de soi à l’autre, comme image archétypales et engrammes sublimés, d’une destination plus haute de soi vers l’autre, pour que l’énergie ainsi amassée soit un moulin d’intensification amoureuse sans fin.
Parfois les puissances du mal et du mâle se conjuguent sur le même offertoire. Violée et suppliciée une jeune femme se prend et est offerte en victime propitiatoire à d’obscènes rituels infernaux. Dans la forêt de Fontainebleau plonge aussi au cœur de la contre-initiation. Le monde est comme un jeu de cartes truqué. L’ennemi est partout et rôde sans se lasser. Les peines de cœur sont des empreintes paranoïaques de l’inaccessibilité de la solitude.
Mais ici, Dans la forêt de Fontainebleau, les reines de cœur détiennent les cartes maîtresse de la victoire au roi. Le piège finalement se referme, comme l’annonce le titre du dernier chapitre, enfin sur l’ennemi. L’hystérie du monde moderne prend fin sur la prophétie accomplie de sa mort.

LITTERATURE OPERATOIRE
Personne ne sortira indemne de ce roman. Avec en filigrane la nervalienne forêt de Mortefontaine, ses chansons du Valois, ses filles de feu, et son château aux encoignures rouges. Peut-être le roman Dans la forêt de Fontainebleau parfait-il le romantisme européen selon une plénitude à jamais jusqu’alors ainsi exaltée. Mais il est encore trop tôt pour mesurer en toute exactitude l’importance et le fracas d’un tel aérolithe littéraire.
Silence au-dessus des décombres. Dans la forêt de Fontainebleau, de par sa seule parution, annihile un demi-siècle de singeries littéraires. Tout ce fatras pseudo-psychologique d’analyses narcissiques dérélictoires qui forment le fonds de commerce de la mauvaise conscience individuelle et de la repentance universelle du discours consensuel généralisé vole en éclats.
Mais il ne faudrait pas que la forêt cachât l’arbre qui l’enfanta. Le lecteur tant soit peu intéressé devrait réfléchir au rôle littéraire assumé par Jean Parvulesco depuis les années noires de la récession spirituelle de nos élites, au siècle dernier. Dans le sauve-qui-peut général qui vit au moins trois générations d’écrivains abandonner les canons d’une tradition immémoriale pour embrasser les attrape-nigauds de la communication rampante, il fut un des rares, sinon le seul de son envergure, à diriger les ultimes combats poétiques de retardement face à cet anéantissement intellectuel inéluctablement programmé par ceux-là mêmes qui avaient pour mission de veiller à la plus absolue préservation de notre plus grand héritage civilisationnel .
Par-delà une relecture quasi-somnambulique de l’Histoire conçue en tant que réécriture du plus poignant des destins européens, Jean Parvulesco a vaillamment combattu pour que la notion pure de littérature puisse passer le gué de la recouvrance. Jean Parvulesco est bien le premier titan de cette métalittérature que son œuvre entière préfigure.

Entretien avec Jean Parvulesco
Christopher Gérard
La Presse littéraire (automne 2007) « Une littérature dans l’ombre : Jean Parvulesco »

Etrange et attachant personnage que cet écrivain mythiquement né à Lisieux en 1929, compatriote d’Eliade, ami d’Abellio (voir son essai Le Soleil rouge de Raymond Abellio, Ed. Trédaniel) comme de Dominique de Roux, lecteur de Bloy, Meyrink, Lovecraft. De Jean Parvulesco un expert ès clandestinité tel que Guy Dupré a pu écrire qu’il témoignait de “l’entrée du tantrisme en littérature”. Et en effet, chacun des romans de Jean Parvulesco peut aussi être lu comme un rituel de haute magie. C’est dire si l’œuvre reste dans l’ombre, d’autant que son auteur ne mâche pas ses mots sur notre présente déréliction. A ses vaticinations qui prédisent sans trembler un cataclysme purificateur Parvulesco ajoute des visions géopolitiques d’une troublante acuité. Avec une habileté démoniaque, l’écrivain passe d’un registre à l’autre, tantôt aux lisières du burlesque (camouflage?), tantôt prophétique – et toujours servi par une écriture hypnagogique. Alors que je lui demandais il y a une douzaine d’années de se définir, il me répondit: “je suis un combattant dépersonnalisé de l’actuelle montée impériale grand-continentale”. Eternel conjuré, Jean Parvulesco est surtout un infatigable travailleur: il signe aujourd’hui son dixième roman depuis 1978, parmi lesquels le mythique Les Mystères de la Villa Atlantis (L’Age d’Homme), qui, avec tous les autres, forme une somme où l’ésotérisme et l’érotisme se mêlent au Grand Jeu. Fidèle au mot de son ami de Roux, Parvulesco aura appliqué Nerval en politique …et vice versa. L’homme a survécu aux camps de travail staliniens, s’est évadé d’une geôle titiste, a traîné ses bottes dans les décombres de Vienne, avant de suivre les cours de Jean Wahl à la Sorbonne, d’approcher Heidegger, Evola et Pound. Jean Parvulesco ou la littérature de l’extrême. Ses deux récents livres, publiés par Alexipharmaque, l’étonnante maison d’Arnaud Bordes, illustrent bien les obsessions de cet auteur qui incarne une tradition mystique et combattante. Le Sentier perdu nous fait rencontrer Ava Gardner et Dominique de Roux, tout en évoquant (invoquant?) Thérèse de Lisieux ou Leni Riefenstahl. Tout Parvulesco se retrouve dans ces couples improbables. Est-ce un journal, un essai sur le gaullisme révolutionnaire, un roman chiffré, un programme d’action métapolitique ? Le sujet : la fin d’un monde en proie à la grande dissolution dans l’attente d’un embrasement cosmique. Une spirale prophétique, pour citer l’un de ses essais. Dans la Forêt de Fontainebleau se présente lui (faussement) comme un roman stratégico-métaphysique sur le rôle messianique de la France, clef de voûte du bloc continental, et du catholicisme comme unique voie de salut. J’ignore ce que pensent les évêques de ce catholicisme mâtiné de tantrisme et de tir au Beretta, mais après tout qu’importe. Parvulesco actualise enfin le mythe du Grand Monarque, en l’occurrence Louis XVI, miraculeusement sauvé du néant par une conspiration d’élus. Rites érotiques et meurtres rituels, cisterciens et barbouzes, Versailles et le Vaucluse: pas un temps mort dans ce roman sans pareil!

Propos recueillis par Christopher Gérard

Christopher Gérard : En première ligne sur le front des Lettres depuis trente ans au moins, vous vous revendiquez d’une “nouvelle littérature grand-européenne fondée sur l’Etre”. Comment définissez-vous ce combat d’hier et d’aujourd’hui ?

Jean Parvulesco : Je pense que l’heure est vraiment venue pour reconnaître qu’en réalité toutes les littératures européennes ne constituent qu’une seule grande littérature, expression d’une même civilisation et d’un même destin, d’une même prédestination. Avec l’avènement et l’affirmation de l’oeuvre visionnaire de Martin Heidegger, la civilisation européenne s’est vue rappelée à l’ordre, sommée de se tourner à nouveau vers l’être, comme lors de ses origines antérieures, polaires et hyperboréennes. Origines premières que l’on a totalement oubliées dans les temps plus récents, avec les troubles profonds et les effondrements de l’actuelle dictature du non-être.
Certes, à présent le grand renouveau ontologique et suprahistorique pressenti par les nôtres est encore à peine visible, maintenu encore dans l’ombre, mais déjà engagé irréversiblement à contre-courant par rapport à la situation du désastre actuel de la civilisation européenne sur le déclin, menacée à terme d’une extinction définitive.
Aujourd’hui, en apparence tout au moins, le spectacle des actuelles littératures européennes est donc celui d’une insoutenable désolation, d’une soumission inconditionnelle aux abjectes exigences de notre déchéance acceptée comme telle. Mais, en réalité, sous les amoncellements écrasants des pesanteurs de l’état antérieur d’assujettissement au non-être, le feu du nouvel état, du nouveau renouvellement annoncé, brûle, dévastateur, qui très bientôt, va l’emporter. A condition que nous autres, de notre côté, nous soyons capables de faire le nécessaire, de forcer le destin. De faire ce qu’il nous incombe de prendre sur nous, révolutionnairement, pour que le grand renversement final puisse se produire dans les temps et dans toutes les conditions requises. Pour que la Novissima Aetas se laisse venir. Car tel s’avère être, en fin de compte, le mystère de la délivrance finale, que tout dépend de nous.
Cependant, la situation encore indécise des groupes, des communautés et des instances actives, des personnalités de pointe qui incarnent l’actuelle offensive du “grand renouveau” occultement déjà en cours, fait que ceux-ci doivent se maintenir, pour un certain temps, dans l’ombre, n’avancer que souterrainement. Mais cela va bientôt devoir changer. A mesure que nous allons pouvoir sortir de l’ombre, les autres vont devoir y entrer.

Christopher Gérard : Comment vous situez-vous sur cette actuelle “ligne de front” ?

Jean Parvulesco : En premier lieu, ces derniers vingt ans, j’ai écrit une trentaine d’ouvrages de combat, dont dix grands romans d’avant-garde “engagés en première ligne”. Des romans faisant partie, dans leur ensemble, d’un cycle arthurien de douze titres. A présent, il me reste deux romans à publier, soit Un Voyage en Colchide, dont je viens de terminer la rédaction finale, ainsi que le dernier ouvrage du cycle de douze, dont, pour le moment, je ne pense pas pouvoir révéler le titre. Bien sûr, j’ai eu, pendant tout ce temps, et j’ai encore en continuation d’autres activités, dont je ne pense pas non plus pouvoir parler ici. Question de cloisonnement: on me guette au tournant, sûr.

Christopher Gérard : Quelles ont été les grandes lectures, celles qui ont le plus contribué à votre évolution créatrice ?

Jean Parvulesco : Je commencerai par le Gobineau des Pléiades. Ensuite, le groupement des occultistes anglo-saxons, Bram Stoker, Bulwer-Lytton, Arthur Machen, Algernon Blackwood, Dennis Wheatley, John Buchan, Talbot-Mundy. Et aussi Maurice Leblanc, Gustav Meyrink, Raoul de Warren, Henri Bosco, André Dhotel, Biély, Boulgakov. Ainsi que les plus grands, Ezra Pound, Joyce, Hamsun, Heidegger, Céline, Heimito von Doderer. Et René Daumal, Drieu la Rochelle, Raymond Abellio, Guy Dupré.
Je dois vous avouer que j’ai beaucoup et très vivement apprécié votre roman Maugis (L’Age d’Homme), sur lequel je me suis réservé le droit de faire un important article, livrer toutes les raisons, y inclus les plus cachées, de la fascination obstinée que ce roman n’a pas fini d’exercer sur moi.
Je citerai aussi les romans de David Mata, et surtout son Hermann que viennent de publier, à Pau, les éditions Alexipharmaque, dirigées par Arnaud Bordes. Enfin, il me semble que je dois parler des activités des éditions DVX qui, dans le Vaucluse, se sont destinées à faire paraître, sous la direction de Guillaume Borel, toute une série de mes écrits inédits. Le dernier publié, en octobre prochain, s’intitule Six sentiers secrets dans la nuit. Il s’agit de critiques littéraires d’actualité, représentatives du combat de salut qui est le nôtre. Six instances de haut passage.

Christopher Gérard : Que pensez-vous de la prochaine rentrée littéraire ?

Jean Parvulesco : Une chose d’une inconcevable saleté, d’une nullité totale, d’un exhibitionnisme à la fois éhonté et sans doute inconscient. On est arrivé au dernier degré de l’imbécillité et de l’imposture avantageuse. Ce sont les derniers spasmes de l’assujettissement de l’être aux dominations du non-être. Le Figaro en date du 21 août 2007 consacre deux pages entières, dont une première en couleurs, à la “rentrée littéraire en vingt titres”. On y lit : Olivier Adam, A l’abri de rien, “Olivier Adam se met dans le peau d’une femme à la dérive, qui abandonne son mari et ses deux enfants pour aide aux réfugiés clandestins”. Et Mazarine Pingeot, “Une femme tente d’expliquer à son mari les raisons pour lesquelles elle a tué et congelé, à sa naissance, l’enfant qu’elle avait porté en secret”. Et on annonce 727 romans de la même eau, qui seront publiés d’ici à la fin octobre. Il n’y a plus rien à faire, le dispositif en pleine expansion de l’aliénation anéantissante, de la prostitution suractivée de la conscience européenne que l’on nous impose, a atteint son but, ses buts. A telle enseigne que la rédaction du Figaro précise que “nous vous présentons ici vingt titres qui feront l’actualité, cela ne présage en rien de leur qualité littéraire”.

Dans la forêt de Fontainebleau - Jean Parvulesco


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