« Le sentier perdu / Dans la forêt de Fontainebleau »

Mi­c­hel Mar­min
Le spec­tacle du monde (fé­v­rier 2008 ) « De l’em­pire à l’être »

C’est in­con­tes­ta­b­le­ment l’une des fi­gures les plus én­ig­ma­tiques et la plus fas­ci­nantes de la lit­té­ra­ture française con­tem­po­raine qui, dans Le Sen­tier per­du, nous fait cette rare con­fi­dence dont les es­p­rits forts au­raient bien tort de sou­rire : « J’avoue que j’ai de la peine à croire que tout ce sombre cau­c­he­mar, le cau­c­he­mar de toute une vie, va bien­tôt prendre fin, pour être rem­p­la­cé par son con­t­raire, que la ver­ti­gi­neuse puis­sance du re­tour à l’être vienne à s’ins­tal­ler à la place de ces té­nèbres mornes et dé­s­ho­no­rantes que j’ai jusqu’à prés­ent con­nues comme étant ma propre vie. » Voi­là en ef­fet, po­sée en une seule ph­rase, la trame es­sen­tielle de l’œuvre ro­ma­nesque, poé­tique, phi­lo­so­p­hique et po­li­tique de Jean Par­vu­les­co, laquelle est d’ail­leurs moins le té­moi­g­nage d’un com­bat mé­t­a­p­hy­sique que le théâtre même de ce com­bat – en quoi elle réa­c­tive la tra­di­tion, ou­b­liée de­puis L’As­t­rée, de la lit­té­ra­ture my­t­hique, de la lit­té­ra­ture des com­men­ce­ments pri­mor­diaux. « En d’autres termes, éc­ri­vait Mir­cea Eliade, un mythe est une his­toire vraie qui s’est pas­sée au com­men­ce­ment du temps. » Mais les « his­toires vraies » de Jean Par­vu­les­co, elles, se passent non au com­men­ce­ment, mais à la fin des temps his­to­riques, à la « fin fi­nale » d’une lutte to­tale qui, se­lon la pro­p­hé­tie, ver­ra le triomphe de l’être sur les puis­sances du non-être, sur l’« en­ne­mi mé­t­a­p­hy­sique », et dont l’au­teur lui-même se­rait en­semble l’or­don­na­teur et le hé­ros en ses di­vers ava­tars fic­tion­nels…
Mais qui est réel­le­ment cet éc­ri­vain ac­ti­viste, si tant est que cette ques­tion ait vrai­ment quelque im­por­tance, en re­gard de son «iden­ti­té dog­ma­tique», la seule qui lui im­porte ? Di­sons seu­le­ment que, né en 1929 en Rou­ma­nie, Jean Par­vu­les­co a fran­c­hi ap­rès la Se­conde Guerre mon­diale les ri­deaux de fer et de feu du com­mu­nisme pour se re­t­rou­ver à Pa­ris dans les cercles les plus en pointe de l’avant-garde lit­té­raire, ar­tis­tique et ci­né­ma­to­g­ra­p­hique, ain­si que dans les sen­tines les plus pé­r­il­leuses de l’ac­tion po­li­tique clan­des­tine, de l’OAS ma­d­ri­lène aux cons­pi­ra­tions gaul­listes de l’ap­rès-de Gaulle. C’est ain­si qu’il si­g­ne­ra en exil des ar­ticles ex­p­lo­sifs sur la Nou­velle Vague dans le ma­ga­zine pha­lan­giste Pri­mer Pla­no, que l’on ver­ra sa sil­houette dans les films d’Éric Roh­mer ou de Bar­bet Sch­roe­der, qu’il ré­pan­d­ra de sai­sis­santes pro­p­hé­ties géo­po­li­tiques dans les pages du quo­ti­dien Com­bat, qu’il se for­ge­ra en somme une lé­gende avant d’ap­pa­raître à vi­sage dé­cou­vert avec la pu­b­li­ca­tion en 1984 de son pre­mier grand poème, Trai­té de la chasse au fau­con, dont on peut pré­tendre sans exa­gé­ra­tion qu’il re­p­rend les Can­tos d’Ez­ra Pound là où le poète amé­ri­cain les avait lais­sés. Une lé­gende à laquelle le ci­néaste Jean-Pierre Mel­ville avait d’ail­leurs très cu­rieu­se­ment don­né corps en lui prê­tant son vi­sage dans une séq­uence de À bout de souffle de Jean-Luc Go­dard (1959), et qui con­naî­t­ra une sorte de con­sé­c­ra­tion, certes mal­veil­lante, mais ô com­bien si­g­ni­fi­ca­tive, dans un ro­man à clé de la Sé­rie Noire, Blo­cus so­lus de Ber­t­rand Del­cour (1996).
Ce n’était évi­dem­ment pas sans in­ten­tion que le titre de Trai­té de la chasse au fau­con était em­p­run­té au cé­lèbre De arte ve­nan­di cum avi­bus de l’em­pe­reur Fré­dé­ric II de Ho­hens­tau­fen… Pour Jean Par­vu­les­co, et c’est là le res­sort prin­ci­pal de ses ro­mans, l’avè­ne­ment de l’être pas­se­ra par le ré­ta­b­lis­se­ment de l’em­pire, mais élar­gi à tout l’en­semble con­ti­nen­tal eu­ro-asia­tique, se­lon un axe cen­t­ral for­mé par Pa­ris, Ber­lin et Mos­cou. Ce con­cept axial, dont le gé­né­ral de Gaulle avait eu l’in­tui­tion ré­vo­lu­tion­naire dès 1949, que Hen­ri de Gros­souvre dé­ve­lop­pe­ra dans son es­sai Pa­ris Ber­lin Mos­cou (2002) et à laquelle l’op­po­si­tion de la France, de l’Al­le­magne et de la Rus­sie à l’in­va­sion de l’Irak of­f­ri­ra une ébauche de réa­l­i­sa­tion en 2003, il en avait le pre­mier don­né une for­mu­la­tion doc­t­ri­nale pré­c­ise dans un ar­ticle pa­ru le 25 sep­tembre 1980 dans Jeune Na­tion. Ce fai­sant, Jean Par­vu­les­co re­le­vait la vieille idée vi­sion­naire de Ga­b­riel Ha­no­taux qui, mi­nistre des Af­faires ét­ran­gères de 1894 à 1898, avait pas­sion­né­ment œu­v­ré, mais en vain, à la cons­ti­tu­tion d’un sys­tème d’al­liances entre Pa­ris, Ber­lin et Saint-Pé­ters­bourg, afin de faire pièce à l’hé­gé­mo­nie an­g­lo-saxonne… Une idée dont on trou­ve­ra l’ap­p­ro­fon­dis­se­ment dans la plu­part de ses es­sais théo­riques, et plus par­ti­cu­liè­re­ment dans Les Fon­de­ments géo­po­li­tiques du Grand Gaul­lisme (1995) et dans Vla­di­mir Pou­tine et l’Eu­r­a­sie (2005). Ce der­nier ou­v­rage, pré­c­i­sons-le, a fait l’objet d’une édi­tion russe et fi­gure en très bonne place dans la bi­b­lio­t­hèque du Krem­lin.
Il se­rait, au de­meu­rant, par­fai­te­ment er­ro­né d’at­t­ri­buer cette vo­ca­tion im­pé­riale à une quel­conque vo­lon­té de puis­sance, c’est même ri­gou­reu­se­ment le con­t­raire. L ’« em­pire eu­ro-asia­tique de la fin » rê­vé par Jean Par­vu­les­co n’est pas une fin, jus­te­ment, mais un moyen. C’est le vais­seau qui con­dui­ra à la paix de l’être en­fin ad­ve­nue sous l’éter­nel, in­tem­po­rel et uni­ver­sel im­pe­rium de Ma­rie, à qui Jean Par­vu­les­co voue un culte per­son­nel et ex­pé­ri­men­tal que si­g­nale plus pré­c­i­sé­ment son ex­t­ra­or­di­naire Rap­port se­c­ret à la non­cia­ture (1995), son livre le plus in­time et le plus dé­c­hi­rant avec Le Sen­tier per­du. Mais dans ses ro­mans, Ma­rie re­vêt de mul­tiples ap­pa­rences, ar­c­haïques et mo­dernes tour à tour, et ses ap­pa­ri­tions sont d’ail­leurs toujours sur­p­re­nantes, car elles peuvent se ma­ni­fes­ter aus­si bien sous les es­pèces d’une reine de France dé­c­a­pi­tée que d’une fille per­due… Cette mul­ti­p­li­ca­tion ico­nique pro­cède d’un ma­ria­lisme tan­t­rique qui ne manque­ra évi­dem­ment pas de faire sour­cil­ler plus d’un théo­lo­gien. Il n’en cons­ti­tue pas moins, dans la vi­sion es­c­ha­to­lo­gique de Jean Par­vu­les­co, la voie par laquelle, par de­là le grand com­bat ma­ni­c­héen qui st­ruc­ture son œuvre, se ré­sou­d­ra la po­la­ri­té des con­t­raires et se­ra res­tau­rée l’uni­té ori­gi­nelle. Telle est, en ré­s­u­mé, l’« his­toire vraie » que ra­content tous ses ro­mans.
Inau­gu­rée en 1987 avec La Ser­vante por­tu­gaise, la pro­duc­tion ro­ma­nesque de Jean Par­vu­les­co se pré­s­ente comme une spi­rale de douze ro­mans dont le der­nier pa­ru, Dans la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau (2007), est le dixième. C’est peut-être aus­si ce­lui où le ro­man­cier jus­ti­fie le plus com­p­lè­te­ment cette ob­ser­va­tion de Guy Du­p­ré : « Tout fait fa­rine à son mou­lin mys­tique. » En ef­fet, pour dé­voi­ler, à l’ins­tar de Bal­zac, l’« en­vers de l’his­toire con­tem­po­raine », car c’est bien de quoi il est ques­tion, Jean Par­vu­les­co ré­ca­pi­tule et pré­c­i­pite toutes les formes du ro­man oc­ci­den­tal, du ro­man ar­t­hu­rien au ro­man d’es­pion­nage, et ne s’in­ter­dit au­cune di­va­ga­tion oni­rique, fan­tas­tique ou éro­tique, le tout dans une es­pèce de fu­reur créa­t­rice ali­men­tée par une ima­gi­na­tion vé­ri­ta­b­le­ment phé­no­mé­nale et ser­vie par une langue somp­tueuse, qui semble s’in­ven­ter au fur et à me­sure que la requiert la « ré­vé­la­tion mé­dium­nique d’une his­toire des­ti­née à de­meu­rer ca­c­hée » (Le Sen­tier per­du). C’est très exac­te­ment in­com­pa­rable.

François Sor­bel
L’Ac­tion Française (mars 2008 n° 2742 ) «Au royaume du rêve»

Der­nier livre pa­ru de Jean Par­vu­les­co – dans tous les sens du terme puisque le ro­man­cier a pré­vu que ce pa­vé cons­ti­tue le der­nier de son œuvre-cycle, à pla­cer ch­ro­no­lo­gique­ment ap­rès tous les autres même s’ils sortent ap­rès -, Dans la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau est un livre ét­range, à ne pas pla­cer sous tous les yeux… No­tam­ment ceux qui ne se­ront pas ca­pables de suivre la con­ti­nui­té ef­fa­rante de scènes mys­tiques, oc­cul­tistes, par­fois éro­tiques et aus­si fan­tas­tiques de la suite d’in­t­rigues cons­ti­tuant ce ro­man. De Pa­ris aux royaumes ou­b­liés du rêve, en pas­sant par Gordes ou la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau, le lec­teur sui­v­ra les tri­bu­la­tions d’un nar­ra­teur comme dé­dou­b­lé entre plu­sieurs iden­ti­tés et plu­sieurs vies.
Il nous faut si­g­na­ler la pers­pec­tive roya­liste de ce ro­man, où science-fic­tion et his­toire se mêlent dans un toujours sou­hai­table com­p­lot contre la Ré­pu­b­lique… En ef­fet, le lec­teur dé­cou­v­ri­ra com­ment Ma­rie-An­toi­nette et Louis XVII peuvent re­ve­nir.

L.O d’Al­gange
Le cygne noir (mars 2008) « Une voie or­p­hique et royale »

« Un de ces jours, éc­rit Jean Par­vu­les­co, au tout dé­but de son ro­man, le on­zième, Dans la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau, qui vient de pa­raître aux édi­tions Alexi­p­har­maque, il fau­d­ra quand même que je me dé­c­ide à me pen­c­her très sé­rieu­se­ment sur la zone sin­gu­liè­re­ment trou­b­lante et trou­b­lée des pro­b­lèm­es con­cer­nant les re­la­tions ac­tives ré­g­nant entre l’état de veille et le rêve. »
Qu’en est-il, en vé­ri­té, du rêve et de la vie, et du dé­dou­b­le­ment du rêve dans la vie, et de la vie dans le rêve ? Quels sont les orées, les seuils, les pas­sages ? Quelles di­p­lo­ma­ties mys­té­rieuses, quelles tra­ver­sées, quels voyages ( et en proie à quels pé­r­ils, à quels en­c­han­te­ments ?) agissent en nous, et au­tour de nous comme par ré­ver­bé­ra­tion, dès lors que nous quit­tons l’il­lu­sion de la réa­l­i­té pro­fane, de la ba­na­li­té, et que nous ten­tons l’aven­ture des états mul­tiples de la cons­cience ? On se sou­vient de Sha­kes­peare, de la vie qui est un songe de Cal­de­ron, de l’apo­logue de Tc­houang-Tseu sur le pa­pil­lon qui rêve qu’il est Tsouang-Tseu, de Proust en­core qui son­gea à in­ti­tu­ler la Re­c­herche, « la vie rê­vée » ; et si l’on peut cher­c­her d’in­nom­b­rables clefs aux ro­mans de Jean Par­vu­les­co, et à ce­lui-ci en par­ti­cu­lier, la seule vé­ri­ta­b­le­ment opé­ra­tive, au sens al­c­hi­mique, est sans doute la clef ner­va­lienne, or­p­hique, celle qui ouvre « les portes de corne et d’ivoire qui nous sé­parent du monde in­vi­sible ».
Si­non quelques ten­ta­tives sur­réa­listes, li­mi­tées par la na­ture sec­taire et les in­c­li­na­tions dé­mon­t­ra­tives du mou­ve­ment di­ri­gé par An­d­ré Bre­ton, la «suite à don­ner» à l’œuvre de Gé­rard de Ner­val fut des plus in­dis­cer­nables dans une lit­té­ra­ture française, vouées aux mi­nau­de­ries théo­riques, mon­daines, ou pseu­do-trans­g­res­sives.
Jean Par­vu­les­co, nous semble-t-il, est un des très-rares éc­ri­vains à s’être em­pa­ré, au cœur même du ver­tige, de la fo­lie ner­va­lienne : fo­lie lu­mi­neuse et té­né­b­reuse que tra­versent les «filles du feu». Le monde où nous in­t­ro­duit son ro­man est un monde où les choses ne sont pas ce qu’elles pa­raissent être, de même que le ro­man lui-même, par une pro­di­gieuse mise en abîme hé­ral­dique, est d’em­b­lée un autre ro­man, le « ro­man per­du en rêve » et re­t­rou­vé dans le plus grand rêve de l’éc­ri­ture que nous croyons être la réa­l­i­té jusqu’à ce que celle-ci, à son tour, se dé­double. Dans cette lo­gique étour­dis­sante, où le lec­teur se trouve en­t­raî­né, c’est un mou­ve­ment hé­l­i­coï­dal qui do­mine, – la « st­ruc­ture ab­so­lue », se­lon la for­mule d’Abel­lio, « double dia­lec­tique croi­sée », de­ve­nant « spi­rale pro­p­hé­tique ».
Pour Jean Par­vu­les­co, cha­cun d’entre nous est la proie d’un songe, mais le chas­seur sub­til sait lâ­c­her la proie pour l’ombre car l’ombre est alors la vraie proie, qui nous in­dique, aux heures claires, le « che­min per­du », le « mys­tère ar­t­hu­rien », par le so­leil même auquel nous avons tour­né le dos, al­lant vers cet Ex­t­rême-Oc­cident où les froi­dures sont brû­lures, où la nuit po­laire dé­l­ivre le cœur ardent, Thu­lée hy­per­bo­réenne où s’est ré­fu­giée notre «iden­ti­té dog­ma­tique», notre âme, loin de tout et de tous, loin de ce monde d’ig­no­mi­nie et de dé­s­astre, en at­ten­dant la Pa­rou­sie… Car, et c’est le sujet du ro­man, qui em­p­runte aux lit­té­ra­ture dites « de genre » (fan­tas­tiques, po­li­cières et d’es­pion­nage ) maintes res­sources cap­ti­vantes, une re­cou­v­rance royale et im­pé­riale de­meure pos­sible dont le se­c­ret, ayant quit­té le « cau­c­he­mar cli­ma­ti­sé », s’est ré­fu­gié dans le Songe. C’est donc une âme per­due, une Eu­ry­dice, qu’il s’agit de re­t­rou­ver, par un « ri­tuel de ré­c­u­pé­ra­tion » agis­sant se­lon « une vo­lon­té con­forme au plus oc­culte des­sein de la Di­vine Pro­vi­dence, qui s’y dé­nude en se re­voi­lant ». Ame per­due , celle de nos ori­gines royales, par qui le monde se­rait à la fois dé­l­i­v­ré et trans­fi­gu­ré comme par un Souffle, une ef­fu­sion pa­ra­c­lé­tique.
Pour Jean Par­vu­les­co, il sem­b­le­rait ain­si que le Mal ne soit que l’ab­sence du Beau et du Vrai, de même que le néant n’est que l’ab­sence de l’être. Ain­si la vé­ri­té royale in­car­née de­meure en at­tente, non seu­le­ment comme une vé­ri­té ou­b­liée, dé­t­ruite, mais aus­si, et sur­tout, comme une vé­ri­té qui ne fut ja­mais con­nue, et qui, dé­s­or­mais, c’est-à-dire im­mé­dia­te­ment, exige de l’être. Et tel est pré­c­i­sé­ment le sens de la « spi­rale pro­p­hé­tique » à l’œuvre dans ce ro­man, re­pas­sant par les mêmes points, mais plus haut. La nos­tal­gie royale n’est plus alors con­sen­te­ment à la dé­faite, fût-elle «contre-ré­vo­lu­tion­naire», mais pres­sen­ti­ment de «l’im­p­ré­pen­sable». Le rêve alors n’est pas la vie, cette vie, mais une vie plus haute, an­té­rieure et ja­mais ad­ve­nue. Tout le ro­man se dé­p­loie dans ce pa­ra­doxe, dans les con­cordes éb­louis­santes de l’ef­f­roi et du ra­vis­se­ment, dans cette nuit dont parle Gé­rard de Ner­val « qui est noire et blanche ».

An­d­ré Mur­cie
Le cygne noir (mars 2008) « Les clai­rières de l’être »

Un nou­veau ro­man de Jean Par­vu­les­co est toujours un évè­ne­ment lit­té­raire mais Dans la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau se si­tue au-de­là de toute pé­r­i­pé­tie édi­to­riale su­bal­terne. D’abord parce que ce vo­lume clôt toute une longue geste par­vu­lesquienne com­men­cée voi­ci plus de vingt ans avec La Ser­vante por­tu­gaise, mais sur­tout parce qu’il est, pour ceux qui savent lire, à dé­c­ryp­ter comme la fin long­temps manquante, mais en­fin res­ti­tuée, à nous res­ti­tuée, du Ro­man du Graal de Ch­ré­t­ien de Troyes.
Ce n’est donc pas une tri­viale sa­ga ro­ma­nesque, comme il en existe tant, qui se ter­mi­ne­rait-là, mais tout un cycle de la lit­té­ra­ture eu­ro­péenne qui s’en vient à son ac­hè­ve­ment. Au­tant dire que nous sommes en pré­s­ence d’une somme pro­di­gieuse qui oriente d’ores et déjà les che­mins les plus se­c­rets, les sentes les plus obs­cures, du re­tour de la plus grande lit­té­ra­ture eu­ro­péenne au poste de com­man­de­ment et d’ac­ti­va­tion qui lui re­vient de droit et de com­bat.

LES DE­SIN­VOL­TURES DU DOUBLE
Comme nous plai­g­nons les fu­turs sc­ho­liastes qui en­t­re­ront dans l’œuvre de Jean Par­vu­les­co avec la tranquille as­su­rance de leurs ho­no­rés pré­dé­c­es­seurs qui ar­pen­tèrent l’œuvre bal­za­cienne, une simple ch­ro­no­lo­gie de la Res­tau­ra­tion à la main, et un poin­til­leux re­le­vé de l’état-ci­vil des per­son­nages en­t­re­c­roi­sés de l’hu­maine co­mé­die en pers­pec­tive…
La Res­tau­ra­tion ne fut qu’une bour­geoise pa­ro­die du Re­tour et si Jean Par­vu­les­co se ré­fère si souvent aux ébats cons­pi­ra­tion­nels de L’en­vers de l’his­toire con­tem­po­raine, c’est pour mieux nous si­g­ni­fier que l’en­vers de notre monde ne sau­rait être que la voûte étoi­lée du ciel. Le ro­man par­vu­lesquien touche à des con­fins il­li­mi­tés et nos actes d’ici-bas sont en par­faite et sy­mé­t­rique cor­res­pon­dance avec ceux d’ici-haut.
Mais si l’es­pace et le temps ne for­ment plus qu’un seul et même con­ti­nuum, un peu comme notre chair se trans­mue en notre es­p­rit, afin de mieux for­niquer avec sa propre in­car­na­tion, il n’en est pas de même de notre iden­ti­té qui ne se donne à sai­sir que sous une forme éva­nes­cente, vo­lage, no­made, trans­sub­s­tan­ta­toire pour­rait-on ar­guer.
Tel est pris pour un autre qui se don­nait à prendre pour un autre. Le ro­man par­vu­lesquien est aus­si un théâtre d’ombres. Qui n’est pas qui ? Les ap­pa­rences sont des leurres de toute su­per­fi­cia­li­té. Toute ombre, re­mon­te­rait-elle de l’en­fer de la mort, n’est que la trans­pa­rence d’une lu­mière éteinte. N’al­lez pas cher­c­her plus loin pourquoi les pré­cé­d­ents ro­mans de Jean Par­vu­les­co, mal­g­ré les éb­louis­sances sty­lis­tiques ou les foudres idéo­lo­giques qu’il vous fut per­mis d’y lire, vous lais­saient cette sen­sa­tion de cendre froide si dé­s­a­g­réable au ré­veil d’un rêve trop tôt in­ter­rom­pu. C’était toujours si prêt de la ru­bi­fi­ca­tion idéale que l’at­ha­nor vous pé­tait à la gueule, et vous étiez à nou­veau pié­gé dans le la­by­rinthe des re­lec­tures exa­cer­bées.

D’UNE EXQUISE SIM­P­LI­CITE
Donc comme la marquise du ro­man sor­tit à cinq heures, et vous de chez le coif­feur, tout droit is­sus de limbes « in­té­ri­maires », Louis XVII et Ma­rie-An­toi­nette s’en viennent d’outre-mort mé­mo­rielle, comme qui di­rait, son­ner à la porte du Ma­noir des Roses. A l’orée du vingt-et-unième siècle et de la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau, pour pré­c­i­ser l’uni­té de lieu et de temps. L’in­t­rigue épous­tou­f­lante est ain­si lâ­c­hée. Dans les deux sens du terme. Puisque par la suite il ne se pas­se­ra plus rien. Hor­mis mille re­bon­dis­se­ments ha­bi­tuels, mais rien, hors le dé­p­loie­ment ini­tial et ul­time de la Grande Lit­té­ra­ture.
Rien, parce que nos deux royales al­tesses vont fort bien s’ac­c­li­ma­ter à leur nou­velle syn­ch­ro­ni­ci­té en­vi­ron­ne­men­tale. Ni plus ni moins que tous les autres per­son­nages du ro­man, en­ga­gés en leur ri­tuel­lique éna­mou­re­ment et leurs manœu­v­rières cons­pi­ra­tions po­li­tiques.
A part que. Pour une fois, pour cette der­nière fois, tout va s’agen­cer à mer­veille. Comme un con­cours de cir­cons­tances ab­so­lues. De par­tout se tissent sur le ter­ri­toire na­tio­nal des em­b­ryons de groupes dé­c­i­sion­nels prêts à s’em­pa­rer du pou­voir po­li­tique. Une vaste toile dont le nar­ra­teur, le fa­meux Franz des Val­lées, semble l’aragne cen­t­rale même s’il passe le plus clair de son temps à ré­di­ger des rap­ports pour on ne sait quel état-major con­f­la­g­ra­tion­nel.

LE RE­TOUR DU ROI
En­core faut-il don­ner un sens à tout ce­la. Rien ne se­ra déjà ac­he­vé que tout se­ra déjà fi­ni. Le Re­tour pré­cède l’im­mi­nence du Re­tour. Le ro­man se re­ferme sur son ou­ver­ture lais­sée en sus­pend… Une par­tie du Royaume d’en haut s’en est déjà ve­nue sur notre terre. Comme dans les ro­mans ar­t­hu­riens il suf­fit de pas­ser le gué ou de na­ger jusqu’à l’autre rive, et de prendre pied sur l’autre ri­vage, sur la plage de l’île verte, de l’île ou­verte.
Dans la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau est comme un tom­beau qui au­rait lais­sé s’éc­hap­per ses hôtes mor­tels. Les dis­pa­rus jouent à cache-cache par­mi les arbres et les an­tiques bosquets sa­c­rés. Car il est un ap­pel qui re­monte de bien plus loin que le gé­n­ie du ch­ris­tia­nisme. Le Re­g­num n’est qu’une fi­gure mé­t­a­p­ho­rique et abys­sale de l’Em­pire de la fin de laquelle il con­vient d’ac­ti­ver le dé­p­loie­ment.
L’Em­pire Eu­r­a­sia­tique de Jean Par­vu­les­co est un projet mé­t­a­po­li­tique et une pro­messe mé­t­a­ch­ris­tique. Les groupes na­tio­naux-ré­vo­lu­tion­naires tra­vaillent da­van­tage à cô­té du roi qu’à ses cô­tés. La sainte al­liance du trône et de l’au­tel n’est même pas évoquée. Cette in­ter­p­ré­ta­tion se­rait une coquille vide. Der­rière le prince, somme toute hexa­go­nal, se cache Cae­sar. L’on ne sait quand il vien­d­ra. Comme le roi mys­té­rieux re­t­ran­c­hé en sa chambre forte duquel Per­ce­val ne s’enquiert point de l’iden­ti­té, trop ob­nu­bi­lé qu’il est, de par la pré­s­ence du roi-pê­c­heur. A quel ha­meçon ne doit-on pas ac­c­ro­c­her l’âme sœur !

REINES DE CŒUR
L’exact re­le­vé to­po­g­ra­p­hique du re­tour du roi des­sine une goe­t­héenne carte du tendre. Il n’est point de cour sans cour­toises amours, ni tan­t­riques dé­l­ices. Per­sonne ne s’en dé­duit ! Se­reines dans l’at­tou­c­he­ment char­nel, elles ap­portent à cha­cun des agentes in re­bus qui tra­vaillent à corps per­dus, l’hos­tie sa­c­ri­fi­cielle du dé­voue­ment corps et âme à une cause si­dé­rale qui les dé­passe.
Car les sept cieux an­té­rieurs de la do­na­tion in­té­rieure n’ont nul be­soin de chastes prières, ils exi­ge­raient plu­tôt la lave sans cesse re­nais­sante et bouil­lon­nante de la pas­sion réi­n­ves­tie du don de soi à l’autre, comme image ar­c­hé­ty­pales et en­g­rammes su­b­li­més, d’une des­ti­na­tion plus haute de soi vers l’autre, pour que l’éner­gie ain­si amas­sée soit un mou­lin d’in­ten­si­fi­ca­tion amou­reuse sans fin.
Par­fois les puis­sances du mal et du mâle se conjuguent sur le même of­fer­toire. Vio­lée et sup­p­li­ciée une jeune femme se prend et est of­ferte en vic­time pro­pi­tia­toire à d’obs­cènes ri­tuels in­fer­naux. Dans la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau plonge aus­si au cœur de la contre-ini­tia­tion. Le monde est comme un jeu de cartes truqué. L’en­ne­mi est par­tout et rôde sans se las­ser. Les peines de cœur sont des em­p­reintes pa­ra­noïaques de l’in­ac­ces­si­bi­li­té de la so­li­tude.
Mais ici, Dans la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau, les reines de cœur dé­tiennent les cartes maî­t­resse de la vic­toire au roi. Le piège fi­na­le­ment se re­ferme, comme l’an­nonce le titre du der­nier cha­pitre, en­fin sur l’en­ne­mi. L’hys­té­rie du monde mo­derne prend fin sur la pro­p­hé­tie ac­com­p­lie de sa mort.

LIT­TE­RA­TURE OPE­RA­TOIRE
Per­sonne ne sor­ti­ra in­demne de ce ro­man. Avec en fi­li­g­rane la ner­va­lienne fo­rêt de Mor­te­fon­taine, ses chan­sons du Va­lois, ses filles de feu, et son châ­teau aux en­coi­g­nures rouges. Peut-être le ro­man Dans la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau par­fait-il le ro­man­tisme eu­ro­péen se­lon une plé­n­i­tude à ja­mais jusqu’alors ain­si exal­tée. Mais il est en­core trop tôt pour me­su­rer en toute exac­ti­tude l’im­por­tance et le fra­cas d’un tel aé­ro­lithe lit­té­raire.
Si­lence au-des­sus des dé­combres. Dans la fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau, de par sa seule pa­ru­tion, an­ni­hile un de­mi-siècle de sin­ge­ries lit­té­raires. Tout ce fa­t­ras pseu­do-psy­c­ho­lo­gique d’ana­lyses nar­cis­siques dé­ré­l­ic­toires qui for­ment le fonds de com­merce de la mau­vaise cons­cience in­di­vi­duelle et de la re­pen­tance uni­ver­selle du dis­cours con­sen­suel gé­né­ra­li­sé vole en éc­lats.
Mais il ne fau­d­rait pas que la fo­rêt ca­c­hât l’arbre qui l’en­fan­ta. Le lec­teur tant soit peu in­té­r­es­sé de­v­rait ré­f­lé­c­hir au rôle lit­té­raire as­su­mé par Jean Par­vu­les­co de­puis les an­nées noires de la ré­c­es­sion spi­ri­tuelle de nos él­ites, au siècle der­nier. Dans le sauve-qui-peut gé­né­ral qui vit au moins trois gé­né­ra­tions d’éc­ri­vains aban­don­ner les ca­nons d’une tra­di­tion im­mé­mo­riale pour em­b­ras­ser les at­t­rape-ni­gauds de la com­mu­ni­ca­tion ram­pante, il fut un des rares, si­non le seul de son en­ver­gure, à di­ri­ger les ul­times com­bats poé­tiques de re­tar­de­ment face à cet anéan­tis­se­ment in­tel­lec­tuel iné­l­uc­t­a­b­le­ment pro­g­ram­mé par ceux-là mêmes qui avaient pour mis­sion de veil­ler à la plus ab­so­lue pré­s­er­va­tion de notre plus grand hé­ri­tage ci­vi­li­sa­tion­nel .
Par-de­là une re­lec­ture qua­si-som­nam­bu­lique de l’His­toire conçue en tant que réé­c­ri­ture du plus poi­g­nant des des­tins eu­ro­péens, Jean Par­vu­les­co a vail­lam­ment com­bat­tu pour que la no­tion pure de lit­té­ra­ture puisse pas­ser le gué de la re­cou­v­rance. Jean Par­vu­les­co est bien le pre­mier ti­tan de cette mé­t­a­lit­té­ra­ture que son œuvre en­tière pré­fi­gure.

En­t­re­tien avec Jean Par­vu­les­co
Ch­ris­to­p­her Gé­rard
La Presse lit­té­raire (au­tomne 2007) « Une lit­té­ra­ture dans l’ombre : Jean Par­vu­les­co »

Et­range et at­ta­c­hant per­son­nage que cet éc­ri­vain my­t­hique­ment né à Li­sieux en 1929, com­pa­t­riote d’Eliade, ami d’Abel­lio (voir son es­sai Le So­leil rouge de Ray­mond Abel­lio, Ed. Tré­da­niel) comme de Do­mi­nique de Roux, lec­teur de Bloy, Mey­rink, Lo­ve­c­raft. De Jean Par­vu­les­co un ex­pert ès clan­des­ti­ni­té tel que Guy Du­p­ré a pu éc­rire qu’il té­moi­g­nait de “l’en­t­rée du tan­t­risme en lit­té­ra­ture”. Et en ef­fet, cha­cun des ro­mans de Jean Par­vu­les­co peut aus­si être lu comme un ri­tuel de haute ma­gie. C’est dire si l’œuvre reste dans l’ombre, d’au­tant que son au­teur ne mâche pas ses mots sur notre pré­s­ente dé­ré­l­ic­tion. A ses va­ti­ci­na­tions qui pré­disent sans trem­b­ler un ca­ta­c­lysme pu­ri­fi­ca­teur Par­vu­les­co ajoute des vi­sions géo­po­li­tiques d’une trou­b­lante acui­té. Avec une ha­bi­le­té dé­mo­niaque, l’éc­ri­vain passe d’un re­gistre à l’autre, tan­tôt aux li­sières du bur­lesque (ca­mou­f­lage?), tan­tôt pro­p­hé­tique – et toujours ser­vi par une éc­ri­ture hyp­na­go­gique. Alors que je lui de­man­dais il y a une dou­zaine d’an­nées de se dé­fi­nir, il me ré­pon­dit: “je suis un com­bat­tant dé­per­son­na­li­sé de l’ac­tuelle mon­tée im­pé­riale grand-con­ti­nen­tale”. Eter­nel conju­ré, Jean Par­vu­les­co est sur­tout un in­fa­ti­gable tra­vail­leur: il signe aujourd’hui son dixième ro­man de­puis 1978, par­mi lesquels le my­t­hique Les Mys­tères de la Vil­la At­lan­tis (L’Age d’Homme), qui, avec tous les autres, forme une somme où l’éso­té­risme et l’éro­tisme se mêlent au Grand Jeu. Fi­dèle au mot de son ami de Roux, Par­vu­les­co au­ra ap­p­liqué Ner­val en po­li­tique …et vice ver­sa. L’homme a sur­vé­cu aux camps de tra­vail sta­li­niens, s’est éva­dé d’une geôle ti­tiste, a traî­né ses bottes dans les dé­combres de Vienne, avant de suivre les cours de Jean Wahl à la Sor­bonne, d’ap­p­ro­c­her Hei­deg­ger, Evo­la et Pound. Jean Par­vu­les­co ou la lit­té­ra­ture de l’ex­t­rême. Ses deux ré­c­ents livres, pu­b­liés par Alexi­p­har­maque, l’éton­nante mai­son d’Ar­naud Bordes, il­lustrent bien les ob­ses­sions de cet au­teur qui in­carne une tra­di­tion mys­tique et com­bat­tante. Le Sen­tier per­du nous fait ren­con­t­rer Ava Gard­ner et Do­mi­nique de Roux, tout en évoquant (in­voquant?) Thé­rèse de Li­sieux ou Le­ni Rie­fens­tahl. Tout Par­vu­les­co se re­t­rouve dans ces couples im­p­ro­bables. Est-ce un jour­nal, un es­sai sur le gaul­lisme ré­vo­lu­tion­naire, un ro­man chif­f­ré, un pro­g­ramme d’ac­tion mé­t­a­po­li­tique ? Le sujet : la fin d’un monde en proie à la grande dis­so­lu­tion dans l’at­tente d’un em­b­ra­se­ment cos­mique. Une spi­rale pro­p­hé­tique, pour ci­ter l’un de ses es­sais. Dans la Fo­rêt de Fon­tai­ne­b­leau se pré­s­ente lui (faus­se­ment) comme un ro­man st­ra­té­gi­co-mé­t­a­p­hy­sique sur le rôle mes­sia­nique de la France, clef de voûte du bloc con­ti­nen­tal, et du ca­t­ho­li­cisme comme unique voie de sa­lut. J’ig­nore ce que pensent les évêques de ce ca­t­ho­li­cisme mâ­ti­né de tan­t­risme et de tir au Be­ret­ta, mais ap­rès tout qu’im­porte. Par­vu­les­co ac­tua­lise en­fin le mythe du Grand Mo­narque, en l’oc­cur­rence Louis XVI, mi­ra­cu­leu­se­ment sau­vé du néant par une cons­pi­ra­tion d’élus. Rites éro­tiques et meurtres ri­tuels, cis­ter­ciens et bar­bouzes, Ver­sailles et le Vau­c­luse: pas un temps mort dans ce ro­man sans pa­reil!

Pro­pos re­cueil­lis par Ch­ris­to­p­her Gé­rard

Ch­ris­to­p­her Gé­rard : En pre­mière ligne sur le front des Lettres de­puis trente ans au moins, vous vous re­ven­diquez d’une “nou­velle lit­té­ra­ture grand-eu­ro­péenne fon­dée sur l’Etre”. Com­ment dé­fi­nis­sez-vous ce com­bat d’hier et d’aujourd’hui ?

Jean Par­vu­les­co : Je pense que l’heure est vrai­ment ve­nue pour re­con­naître qu’en réa­l­i­té toutes les lit­té­ra­tures eu­ro­péennes ne cons­ti­tuent qu’une seule grande lit­té­ra­ture, ex­p­res­sion d’une même ci­vi­li­sa­tion et d’un même des­tin, d’une même pré­d­es­ti­na­tion. Avec l’avè­ne­ment et l’af­fir­ma­tion de l’oeuvre vi­sion­naire de Mar­tin Hei­deg­ger, la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne s’est vue rap­pe­lée à l’ordre, som­mée de se tour­ner à nou­veau vers l’être, comme lors de ses ori­gines an­té­rieures, po­laires et hy­per­bo­réennes. Ori­gines pre­mières que l’on a to­ta­le­ment ou­b­liées dans les temps plus ré­c­ents, avec les troubles pro­fonds et les ef­fon­d­re­ments de l’ac­tuelle dic­ta­ture du non-être.
Certes, à prés­ent le grand re­nou­veau on­to­lo­gique et su­p­ra­his­to­rique pres­sen­ti par les nôtres est en­core à peine vi­sible, main­te­nu en­core dans l’ombre, mais déjà en­ga­gé ir­ré­ver­si­b­le­ment à contre-cou­rant par rap­port à la si­tua­tion du dé­s­astre ac­tuel de la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne sur le dé­c­lin, me­na­cée à terme d’une ex­tinc­tion dé­fi­ni­tive.
Aujourd’hui, en ap­pa­rence tout au moins, le spec­tacle des ac­tuelles lit­té­ra­tures eu­ro­péennes est donc ce­lui d’une in­sou­te­nable dé­s­o­l­a­tion, d’une sou­mis­sion in­con­di­tion­nelle aux abjectes exi­gences de notre dé­c­héance ac­cep­tée comme telle. Mais, en réa­l­i­té, sous les amon­cel­le­ments éc­ra­sants des pe­san­teurs de l’état an­té­rieur d’as­sujet­tis­se­ment au non-être, le feu du nou­vel état, du nou­veau re­nou­vel­le­ment an­non­cé, brûle, dé­vas­ta­teur, qui très bien­tôt, va l’em­por­ter. A con­di­tion que nous autres, de notre cô­té, nous soyons ca­pables de faire le né­c­es­saire, de for­cer le des­tin. De faire ce qu’il nous in­combe de prendre sur nous, ré­vo­lu­tion­nai­re­ment, pour que le grand ren­ver­se­ment fi­nal puisse se pro­duire dans les temps et dans toutes les con­di­tions requises. Pour que la No­vis­si­ma Ae­tas se laisse ve­nir. Car tel s’avère être, en fin de compte, le mys­tère de la dé­l­i­v­rance fi­nale, que tout dé­pend de nous.
Ce­pen­dant, la si­tua­tion en­core in­dé­c­ise des groupes, des com­mu­nau­tés et des ins­tances ac­tives, des per­son­na­li­tés de pointe qui in­carnent l’ac­tuelle of­fen­sive du “grand re­nou­veau” oc­cul­te­ment déjà en cours, fait que ceux-ci doivent se main­te­nir, pour un cer­tain temps, dans l’ombre, n’avan­cer que sou­ter­rai­ne­ment. Mais ce­la va bien­tôt de­voir chan­ger. A me­sure que nous al­lons pou­voir sor­tir de l’ombre, les autres vont de­voir y en­t­rer.

Ch­ris­to­p­her Gé­rard : Com­ment vous si­tuez-vous sur cette ac­tuelle “ligne de front” ?

Jean Par­vu­les­co : En pre­mier lieu, ces der­niers vingt ans, j’ai éc­rit une tren­taine d’ou­v­rages de com­bat, dont dix grands ro­mans d’avant-garde “en­ga­gés en pre­mière ligne”. Des ro­mans fai­sant par­tie, dans leur en­semble, d’un cycle ar­t­hu­rien de douze titres. A prés­ent, il me reste deux ro­mans à pu­b­lier, soit Un Voyage en Col­c­hide, dont je viens de ter­mi­ner la ré­dac­tion fi­nale, ain­si que le der­nier ou­v­rage du cycle de douze, dont, pour le mo­ment, je ne pense pas pou­voir ré­vé­l­er le titre. Bien sûr, j’ai eu, pen­dant tout ce temps, et j’ai en­core en con­ti­nua­tion d’autres ac­ti­vi­tés, dont je ne pense pas non plus pou­voir par­ler ici. Ques­tion de cloi­son­ne­ment: on me guette au tour­nant, sûr.

Ch­ris­to­p­her Gé­rard : Quelles ont été les grandes lec­tures, celles qui ont le plus con­t­ri­bué à votre évo­lu­tion créa­t­rice ?

Jean Par­vu­les­co : Je com­men­ce­rai par le Go­bi­neau des Pléiades. En­suite, le grou­pe­ment des oc­cul­tistes an­g­lo-saxons, Bram Sto­ker, Bul­wer-Lyt­ton, Ar­t­hur Ma­c­hen, Al­ger­non Bla­ck­wood, Den­nis Wheat­ley, John Bu­c­han, Tal­bot-Mun­dy. Et aus­si Mau­rice Le­b­lanc, Gus­tav Mey­rink, Raoul de War­ren, Hen­ri Bos­co, An­d­ré Dho­tel, Bié­ly, Boul­ga­kov. Ain­si que les plus grands, Ez­ra Pound, Joyce, Ham­sun, Hei­deg­ger, Cé­l­ine, Hei­mi­to von Do­de­rer. Et Re­né Dau­mal, Drieu la Ro­c­helle, Ray­mond Abel­lio, Guy Du­p­ré.
Je dois vous avouer que j’ai beau­coup et très vi­ve­ment ap­p­ré­c­ié votre ro­man Mau­gis (L’Age d’Homme), sur lequel je me suis ré­ser­vé le droit de faire un im­por­tant ar­ticle, li­v­rer toutes les rai­sons, y in­c­lus les plus ca­c­hées, de la fas­ci­na­tion obs­ti­née que ce ro­man n’a pas fi­ni d’exer­cer sur moi.
Je ci­te­rai aus­si les ro­mans de Da­vid Ma­ta, et sur­tout son Her­mann que viennent de pu­b­lier, à Pau, les édi­tions Alexi­p­har­maque, di­ri­gées par Ar­naud Bordes. En­fin, il me semble que je dois par­ler des ac­ti­vi­tés des édi­tions DVX qui, dans le Vau­c­luse, se sont des­ti­nées à faire pa­raître, sous la di­rec­tion de Guil­laume Bo­rel, toute une sé­rie de mes éc­rits in­é­dits. Le der­nier pu­b­lié, en oc­tobre pro­c­hain, s’in­ti­tule Six sen­tiers se­c­rets dans la nuit. Il s’agit de cri­tiques lit­té­raires d’ac­tua­li­té, re­p­ré­s­en­ta­tives du com­bat de sa­lut qui est le nôtre. Six ins­tances de haut pas­sage.

Ch­ris­to­p­her Gé­rard : Que pen­sez-vous de la pro­c­haine ren­t­rée lit­té­raire ?

Jean Par­vu­les­co : Une chose d’une in­con­ce­vable sa­le­té, d’une nul­li­té to­tale, d’un ex­hi­bi­tion­nisme à la fois éhon­té et sans doute in­cons­cient. On est ar­ri­vé au der­nier de­g­ré de l’im­bé­c­il­li­té et de l’im­pos­ture avan­ta­geuse. Ce sont les der­niers spasmes de l’as­sujet­tis­se­ment de l’être aux do­mi­na­tions du non-être. Le Fi­ga­ro en date du 21 août 2007 con­sacre deux pages en­tières, dont une pre­mière en cou­leurs, à la “ren­t­rée lit­té­raire en vingt titres”. On y lit : Oli­vier Adam, A l’ab­ri de rien, “Oli­vier Adam se met dans le peau d’une femme à la dé­rive, qui aban­donne son ma­ri et ses deux en­fants pour aide aux ré­fu­giés clan­des­tins”. Et Ma­za­rine Pin­geot, “Une femme tente d’ex­p­liquer à son ma­ri les rai­sons pour lesquelles elle a tué et con­ge­lé, à sa nais­sance, l’en­fant qu’elle avait por­té en se­c­ret”. Et on an­nonce 727 ro­mans de la même eau, qui se­ront pu­b­liés d’ici à la fin oc­tobre. Il n’y a plus rien à faire, le dis­po­si­tif en pleine ex­pan­sion de l’alié­na­tion anéan­tis­sante, de la pros­ti­tu­tion su­r­ac­ti­vée de la cons­cience eu­ro­péenne que l’on nous im­pose, a at­teint son but, ses buts. A telle en­seigne que la ré­dac­tion du Fi­ga­ro pré­c­ise que “nous vous pré­s­en­tons ici vingt titres qui fe­ront l’ac­tua­li­té, ce­la ne pré­s­age en rien de leur qua­li­té lit­té­raire”.

Dans la forêt de Fontainebleau - Jean Parvulesco


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