« L’Oubli, la trace »

An­toine de Mo­lesmes
Re­cours au Poème

L’œuvre lit­té­raire et poé­tique de Jacques Som­mer s’est ins­tal­lée dou­ce­ment, dis­c­rè­te­ment, dans le pay­sage in­tel­lec­tuel français, de­puis son ro­man Les Seuils (Al­bin Mi­c­hel, 1974) jusqu’à cet autre ro­man, Le meurtre, pa­ru en 2013 chez Pierre-Guil­laume de Roux, en pas­sant par La Prose d’Au­ber­vil­liers, poème pa­ru chez Du­mer­c­hez en 1996. Et comme souvent, les œuvres qui s’ins­tallent dis­c­rè­te­ment, comme avec as­su­rance, sur­gissent d’un coup de­vant les re­gards, ap­pa­rais­sant pour ce qu’elles sont : des œuvres fortes et vraies, loin des flon­f­lons re­don­dants du court terme dit « lit­té­raire ». Il y a beau­coup d’éc­ri­vains, beau­coup de poètes. Fort peu d’œuvres. Et à ce­la au­cune idéo­lo­gie vir­tuelle ne pour­ra ja­mais rien. Tout être hu­main n’est pas ani­mé d’un dé­mon, au sens so­c­ra­tique du terme évi­dem­ment.

L’ou­b­li, la trace a pa­ru en 2012 dans la col­lec­tion Les Rares des édi­tions Alexi­p­har­maque, em­me­nées par l’éc­ri­vain Ar­naud Bordes. Une col­lec­tion où l’on peut aus­si lire deux im­menses éc­ri­vains, vi­sion­naires et trop mé­c­on­nus : Ca­mille Mau­c­lair et Jean Par­vu­les­co. Ce nou­vel en­semble poé­tique de Jacques Som­mer est comme un pro­lon­ge­ment de l’ou­v­rage en­ta­mé dans La Prose d’Au­ber­vil­liers, sur le plan de la forme d’éc­ri­ture : le poète se « pro­me­nait » dans la ville d’Au­ber­vil­liers au­t­re­fois, il se « pro­mène » ici dans l’œuvre du pho­to­g­raphe Gilles Des­ro­zier. L’ou­b­li, la trace, ce qui reste quand tout semble ne plus être là. Ap­pa­rences. La trace, ce­la même qui reste est le plus im­por­tant, le plus vi­vace, ce qui est en pro­fon­deur, creu­sé par le sil­lon. C’est pourquoi nous ne de­vons pas craindre le mo­derne, lequel pré­tend être un abou­tis­se­ment tan­dis qu’il n’est en réa­l­i­té qu’une mi­nus­cule bribe pro­vi­soire de l’his­toire de la vie. Comme tout ce qui na­vigue en sur­face. Ce qui compte vrai­ment, c’est ce qui se trame en pro­fon­deur. Et c’est pourquoi la poé­sie, mal­g­ré les ap­pa­rences, de­meure un fon­de­ment.

Qui est Jacques Som­mer, éc­ri­vain et poète à ce point dis­c­ret que l’on ne trouve pas trace de lui, en ces temps où dit-on l’ou­b­li est im­pos­sible, par la vo­lon­té de google ? Peu im­porte. Ce qui compte ce sont les traces et ici elles font œuvre :

Le feu abs­t­rait
d’elles
quels noms
a-t-il lais­sés

et plus loin :

Proche alors
est la pré­s­ence
en la per­cep­tion
sou­dain
de la claire én­igme

« Les mondes en­c­han­tés sont de­vant nous mais nous ne sa­vons pas les voir car ils sont en­se­ve­lis ou en­dor­mis, et nous ne pos­sé­dons pas le sé­same pour les in­ven­ter ou les éveil­ler. Le vrai poète, lui, pos­sède cette fa­cul­té qua­si ma­gique », éc­ri­vait Mi­c­hel Mar­min, en 2012, au sujet de Jacques Som­mer. Ce­la est juste et dit clai­re­ment ce que sont cet ou­b­li et cette trace.

Al­f­red Ei­bel
Les chro­ni­ques d’Al­f­red Ei­bel (mars 2012)

Par­fois ap­rès un orage, une tour­mente, un coup de chien, ri­vages et fo­rêts se pré­s­entent sous un jour ig­no­ré. L’ou­ra­gan a mo­di­fié le pay­sage. Éc­lats, frag­ments, dé­b­ris font leurs ap­pa­ri­tion, se che­vauc­hent ou se dressent vers le ciel. Jacques Som­mer a de quoi nour­rir son ins­pi­ra­tion : il dé­couvre « le mys­tère des choses elles-mêmes aban­don­nées ». Il voit dans le dé­s­ordre une nou­velle réa­l­i­té : des re­f­lets, des ét­reintes, des portes qui s’ouvrent. Il règle son dé­s­ir, tend un voile bleu pour sai­sir les con­tours dans leur in­fi­nie dé­l­i­ca­tesse. Re­naît ce qui est ruine. La mé­moire se met en marche, sus­cite des rêves « pour que rien ne fi­nisse et que tout re­com­mence ». Le poète Ar­mand Gui­bert par­lait « d’en­fants de son si­lence ». On en di­ra au­tant de Jacques Som­mer, de la ma­gie des mots, de la « flamme haute des bou­gies », des pierres, de la neige, de ce qui porte l’éc­ri­vain vers l’en­c­han­te­ment jusqu’à l’ex­tase. Les frac­tures du temps, le si­lence des abîm­es, poussent Jacques Som­mer à sai­sir l’ex­p­res­sion forte. Il ap­p­rend à neuf le monde clair et ses tré­sors. De ce qui est dé­s­af­fec­té, dé­lais­sé, quand le tra­verse un fré­m­is­se­ment in­vi­sible ; quand il s’in­cor­pore en quelque sorte à la vie vé­gé­tale. Il dis­cerne les feux d’un na­vire fan­tôme, ép­rouve la houle des ma­rées océanes. A son pro­pos ci­tons ce vers de Ra­cine : « de mes feux mal éteins, je re­con­nus la trace ». Jacques Som­mer nous fait pé­né­t­rer dans un monde poé­tique. Les em­p­reintes, les ves­tiges y ac­quièrent une nou­velle jeu­nesse. « L’ig­no­rée sp­len­deur du monde » nous ap­pa­raît en­fin.

Pen­vins
Exi­gence-Lit­té­ra­ture (mars 2012)

Rien n’est per­du de cette ruine
puisqu’elle est de­ve­nue
un lieu saint du théâtre

Jacques Som­mer pour­suit ici le tra­vail com­men­cé avec La Prose d’Au­ber­vil­liers, ce n’est plus dans la ville qu’il se pro­mène cette fois, mais dans l’uni­vers pho­to­g­ra­p­hique de Gilles Des­ro­zier dont on peut re­g­ret­ter qu’il ne nous soit don­né à re­gar­der qu’une seule pho­to, en cou­ver­ture de l’ou­v­rage : vo­lon­té de l’au­teur ou de l’édi­teur, nous sommes pri­vés de la source de l’ins­pi­ra­tion qui n’est ap­rès tout que l’oc­ca­sion que se donne le poète, ou qui lui est don­née, d’ex­p­ri­mer ce qu’il ressent de­vant les choses mortes. L’ou­b­li, la trace, le si peu qu’il reste lorsque tout a dis­pa­ru, c’est ici dans ces mots d’une pu­deur mi­ni­ma­liste que Jacques Som­mer tente de le trou­ver, quête de l’âme des choses et des lieux, de ce qui n’est – n’est plus – est en­fin – qu’idée pure.

Hors de toute chair
l’idée pure se dresse

C’est bien dans cette si­tua­tion qu’est mis le lec­teur puisque du poète rien ne lui est ré­vé­lé que ce­ci jus­te­ment dont les mots té­moignent, son âme.

Le marbre :

la tombe de marbre blanc
puisque
tout marbre est pierre fu­né­raire

et bien plus que le marbre, les éc­lats, ouvrent sur l’in­vi­sible, l’autre monde in­ac­ces­sible :

Car les tronçons de marbre et l’ar­mille cou­c­hés
pé­tales dé­ta­c­hés d’une rose des ruines
sont en­t­rés dans un règne que nul prés­ent n’as­signe
que nulle his­toire ne dit en ce monde d’ici

Ain­si ap­pa­raît mieux l’objec­tif du poète, le sens de sa quête, jusqu’à la jus­ti­fi­ca­tion de ce style qui dé­c­rit objets et pay­sages hors de tout mou­ve­ment, si­non par­fois ce­lui des vais­seaux comme si la vie était en­core là, dure, dif­fi­cile à conqué­rir, mais bien pré­s­ente pour peu que l’on élague l’arbre de son bois mort.

Déjà haute est la mer au mi­lieu de la rade
L’eau comme un sable s’éver­tuant
A re­fu­ser l’avance à en­ser­rer
A en­cer­c­ler l’acier de fou­lards de si­lice
D’ét­roits bra­ce­lets de dunes

J’ai lu ce re­cueil sans rien con­naître de Jacques Som­mer, je ne con­nais toujours rien de sa vie, je n’ai pas même trou­vé sa date de nais­sance et ce­pen­dant j’ai l’im­p­res­sion que, de ses mots, il m’a en­t­rou­vert un peu son âme. Qu’il en soit re­mer­cié.

Jean-Charles Per­sonne
Élé­me­nts (av­ril – juin 2012 n° 143) « Des perles de verre en ce pe­tit ma­tin »

Lire un poète, dé­cou­v­rir un poète, re­lève d’un jeu de mi­roirs, mieux d’un jeu de «  perles de verre ». C’est le ma­tin, chien et loup sous pleine lune ; la nuit fut triste, le som­meil im­puis­sant, em­bar­ras­sé de so­li­tude ef­fon­d­rée. La mai­son – ya-t-il en­core une mai­son ? – est si­len­cieuse. Sur la table traîne ce pe­tit livre avec la noir­ceur en­va­his­sante de sa cou­ver­ture à peine éc­lair­cie d’une lu­carne qui donne sur un bosquet d’idéo­g­rammes dres­sés, én­ig­ma­tiques, sous un ciel très pâle et dé­s­a­bu­sé : des fi­la­ments de dé­s­astre ar­ra­c­hés d’une autre pla­nète ! Dans le si­lence et le dé­s­ar­roi de ce pe­tit ma­tin, en guise de via­tique et d’af­f­ran­c­his­se­ment, je lis, d’abord dis­t­rai­te­ment, mé­ca­nique­ment, et puis, peu à peu, au rythme du jour qui se lève, j’écoute la créa­tion d’une voix, d’une pa­role, d’une mai­son, en vé­ri­té un songe  :

Par­fois
sur la terre
d’ét­ranges formes ap­pa­raissent
de sp­len­deur égale
à l’én­igme des choses

Elles sont de grande so­li­tude
et de pré­s­ence vaine
si vaine veut dire
sans pa­role ici-bas
sans de­meure

Et je n’ai plus quit­té Jacques Som­mer… Le so­leil est ap­pa­ru au fond du jar­din, iné­l­uc­t­able et somme toute – Dieu soit loué – in­é­pui­sable et sou­ve­rain. Sur­p­lom­bant les haies et les coif­fant, il of­f­rait à ma lec­ture une sen­sa­tion d’ailes et une am­p­leur de dé­l­i­v­rance. « Sait-on ce qu’est éc­rire? Une an­cienne et très vague mais ja­louse pra­tique dont gît le sens au mys­tère du coeur. » C’est une ques­tion que sou­le­vait – et po­sait Mal­lar­mé. Jacques Som­mer y ré­pond à sa ma­nière, la seule qui compte, en poète : « sunt la­c­ry­mae re­rum… », chan­tait Vir­gile.

Mi­c­hel Mar­min
Le spec­tacle du monde (av­ril 2012 n° 588)

Les mondes en­c­han­tés sont de­vant nous, mais nous ne sa­vons pas les voir car ils sont en­se­ve­lis ou en­dor­mis, et nous ne pos­sé­dons pas le sé­same pour les in­ven­ter ou les éveil­ler. Le vrai poète, lui, pos­sède cette fa­cul­té de qua­si-ma­gie. C’est le cas de Jacques Som­mer. Dans un pré­céd­ent ou­v­rage, La Prose d’Au­ber­vil­liers, il re­t­rou­vait la France des mi­nia­tures et des vi­t­raux dis­si­mu­lée dans les sen­tiers aban­don­nés de friches in­dus­t­rielles. Dans ce­lui-ci, ce sont des souches d’arbre, pho­to­g­ra­p­hiées et en quelque sorte mises en scène par Gilles Des­ro­zier, qui l’ont mis en che­min. Ces souches, comme la pho­to­g­ra­p­hie re­p­ro­duite en cou­ver­ture le montre bien, n’étaient déjà plus tout à fait des souches, mais comme les images de villes fra­cas­sées à la lueur du dé­s­astre. Il n’en fal­lait pas plus à Jacques Som­mer pour les vi­si­ter, les in­ter­ro­ger et ré­ta­b­lir leur his­toire et leur droit, lesquels par­ti­cipent évi­dem­ment du songe du poète lui-même. Alors, triomphe de la nos­tal­gie, se dé­p­loie le chant d’em­pires dis­pa­rus et res­sus­ci­tés, de pa­lais im­mé­mo­riaux, de ro­se­raies im­mar­ces­cibles, de cou­leurs idéales, de che­va­le­ries se­c­rètes, de cieux cons­tel­lés, d’oi­seaux in­vain­cus. Sans doute faut-il prendre son temps afin de goû­ter plei­ne­ment ces poèm­es dont chaque vers, fût-il d’une seule syl­labe ou de douze, semble la perle mi­nus­cule ou le dia­mant somp­tueux d’une pa­rure an­cienne ser­tie par un maître. Du grand art, dont on li­ra les se­c­rets dans une post­face au titre ex­p­li­cite : « À la gloire du per­du ».

Du(es) même(s) auteur(s) aux éditions Alexipharmaque :

« L’Oubli, la trace »
Poemes (Broché)

Collection : Les Rares

L'Oubli, la trace - Jacques Sommer


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