« Venin de rose »

Va­lé­ry Du­ca­til­lon
Pa­ru­tions.com (mai 2008) « Flo­ra­lies dé­c­a­d­entes »

Que l’on songe à cer­taines proses prous­tiennes, que l’on ima­gine ap­rès Va­lé­ry Lar­baud de ces ou­v­rages lim­pides, sour­de­ment mé­lan­co­liques, avec Jean Lor­rain de ces re­cueils cos­mé­tiques, et l’on au­ra en­fin une pre­mière idée de la façon de Jacques As­t­ruc. Ses contes plu­tôt fé­m­i­nins – vé­né­n­eux -, tous sur le thème de la rose, en­c­hantent. Ils in­voquent un monde va­po­reux, un monde de sen­sa­tions et de cou­leurs pâles, de fleurs rares, de mas­ca­rades à la Tie­po­lo, un rien trop tendre peut-être.…
Que ce doux re­cueil de flo­ri­cul­ture lit­té­raire, cet hom­mage ma­ni­feste au re­marquable film Le jar­din se­c­ret, à la « rose toute ar­dente et pour­tant claire  » de Rai­ner Ma­ria Rilke, de­vienne l’idéal d’une soi­rée ma­nié­rée, n’est pas dou­teux. Que l’on puisse com­pa­rer ce bouquet fas­tueux, ces mi­g­nar­dises ago­ni­santes aux Hor­ten­sias bleus de feu Ro­bert de Mon­tesquiou, ne se­rait que jus­tice.
C’est une ode vé­gé­tale, cou­leur de sang, aux luxures les plus raf­fi­nées, roses mau­vaises, fa­s­hio­nable, roses de Chine ou de Perse que l’on peut ef­feuil­ler les yeux mi-clos, que l’on peut lire comme les meil­leures Serres chaudes de Mae­ter­linck.
Ve­nin de roses, tein­té de ré­m­i­nis­cences in­cu­rables, de mé­moires d’en­fance, est un dé­l­ice d’éc­ri­ture : « Dra­pée dans un dé­s­ha­bil­lé de soie rose, elle pas­sa sur le bal­con du ma­noir. Elle con­tem­p­la un long mo­ment le parc, pris dans les éc­harpes bru­meuses de l’aube. Le prin­temps ar­ri­vait. La ro­sée lui­sait sur les mas­sifs de roses des par­terres. La com­tesse sou­pi­ra. »
Ces contes ci­se­lés, tan­tôt nos­tal­giques ou char­nels, que l’on en­lace dé­vo­te­ment, in­vitent aus­si à de troubles voyages : que ce soit à la cour de l’em­pe­reur de Chine, au­p­rès de Shé­hé­ra­zade, de Dom Ro­sa de la Ro­sa comme de grand-ma­man, à la vi­site de pa­lais roses flo­ris­sant ou de jar­dins mys­té­rieux. Mais des voyages sur­tout à l’in­té­rieur, en robe de chambre, glis­sant sur les ta­pis per­san, à l’heure du thé, et en pan­toufles bro­dées, ca­res­sant tel vase de Delft, en rê­vant de tel amour sous la vé­ran­da des pre­miers émois.
Fai­sons-nous dan­dy et lais­sons-nous al­ler aux tor­peurs que dis­tille cet éd­en crou­pis­sant, ce der­nier livre d’As­t­ruc aux par­fums aus­si té­né­b­reux que pré­c­ieux.

La Mon­tagne (août 2008) « Beau­té et sor­ti­lège »

La rose, beau­té su­p­rême, aux par­fums dé­l­i­cate, mys­té­rieuse, «ar­dente et pour­tant claire», la rose de vie et de mort, en­voû­tante, su­b­lime, vé­né­n­euse, la rose en toutes ses com­po­santes tra­ment chaque conte du der­nier livre de Jacques As­t­ruc, Ve­nin de rose.
Les contes en­c­hantent. Ils évoquent un monde de fleurs rares, de l’in­time des sens. Ils em­mènent dans un voyage mé­lan­co­lique, oni­rique et poé­tique à tra­vers le monde, des mas­ca­rades ita­liennes à l’exal­ta­tion des Mille et une nuits, du mys­tère d’une cour de Chine à la dou­ceur de la pro­vince en France. Et l’éc­ri­ture, mé­l­o­dieuse par­ti­tion lim­pide, se gorge de sub­s­tance à chaque mot. « … Les roses écar­lates dont les sen­teurs inon­daient sa vie, les co­rolles ve­lou­tées qu’elle ca­res­sait même de son lit à bal­daquin de soie ro­sé ; sans ses ro­sés, elle ne res­pi­rait plus, elle étouf­fait, elle mou­rait. »
L’Ode aux roses se teinte de ré­m­i­nis­cences d’en­fance, de lit­té­ra­ture, d’His­toire, se ré­fère à Rose de Rai­ner Ma­ria Rilke, au film Jar­din se­c­ret de Hol­land. De l’amour fou des roses, d’une rose, peut naître les drames, le drame. Conçoit-on que d’en­i­v­rantes roses trans­lu­cides puissent masquer un dan­ger mor­tel, puissent de­ve­nir un enjeu mor­ti­fère ?
« La rose s’éc­hap­pa de mes doigts, se dis­loquant en une pluie de pé­tales »

An­d­ré Mur­cie
Mots chro­ni­ques (N°1 20/09 /08) « Les proses roses de Jacques As­t­ruc »

Toujours la même maquette de cou­ver­ture, une des plus él­é­gantes de l’édi­tion ac­tuelle, mais le ro­sé, sub­si­diaire que le titre im­po­sait, se ma­rie dé­l­i­cieu­se­ment avec le noir, tu­té­laire ha­bi­tuel. Un bel ha­bil­lage pour un des rares livres de créa­tion con­tem­po­raine qui vous ré­con­ci­lie avec la lit­té­ra­ture.
Vous li­rez la pré­face à la fin. Elle risque de vous in­duire en de mau­vaises di­rec­tions. Sa­rah Vadja en dit trop peu, ou pas as­sez, mal­g­ré cette cou­ra­geuse et ami­cale re­ven­di­ca­tion d’ap­par­te­nance à cette ré­c­i­p­ro­ci­té lit­té­raire, si mal vue de nos jours. Nous ne sommes pas sûr non plus que cette fi­lia­tion à Ro­land Barthes, en tant que grand per­ver­tis­seur des genres nar­ra­tifs, s’im­po­sait. Nom­b­reux sont les ruis­seaux où Jacques As­t­ruc a pu pui­ser son ins­pi­ra­tion, mais nous dou­tons que ceux-ci dé­bouc­hent dans la mer sta­g­nante et sar­gas­sique du for­ma­lisme dé­cons­t­ruc­ti­viste des an­nées soixante-dix.
Mais ve­nons-en à res­pi­rer cette ro­sé vé­né­n­euse qui pour le mo­ment se cèle en notre ch­ro­nique comme l’ab­sente de tous bouquets. Il s’agit d’une ro­sé pré­c­ieuse, sans ép­ine, qui ne pique pas, mais n’en crache pas moins à la fi­gure du lec­teur son ve­nin mor­tel. Comme le cro­tale qui vous jette son gla­viot em­poi­son­né
Le livre se pré­s­ente comme une cor­beille de quinze contes. C’est ain­si qu’il est cré­di­té dès la cou­ver­ture. Ce qui ne se­ra pas sans vous po­ser de pro­b­lème, puisque le pre­mier texte se donne à lire comme une ty­pique nou­velle du dix-neu­vième siècle. Bien sûr elle se passe en notre pleine mo­der­ni­té, es­tam­pil­lée du nom de quelques pré­s­i­dents de notre cinquième ré­pu­b­lique. Mais de Bal­zac à Mar­cel Sch­wob, vous en trou­ve­rez des cen­taines du même genre. Ayez votre pré­fé­r­ence pour un Jean Lor­rain, un Os­car Wilde, et même le jeune Mar­cel Proust si vous y te­nez. Qua­t­rième de cou­ver­ture et pré­face vous y in­vitent avec rai­son.
At­ten­tion, sem­b­lable n’a ja­mais si­g­ni­fié iden­tique. Jacques As­t­ruc ne co­pie pas, il re­noue non pas avec une forme, ce qui re­vien­d­rait à ali­g­ner des coquilles d’es­car­gots vides sur une éta­gère, mais avec l’on­to­lo­gie es­t­hé­tique d’une époque ou­b­liée. L’au­teur se livre à une re­cons­t­ruc­tion qua­si-prous­tienne d’un pas­sé abo­li, mais que la ma­gie de l’éc­ri­ture per­met de re­cou­v­rer et de re­vi­si­ter.
Je ne vous di­rai pas un mot de l’anec­dote si bel­le­ment con­tée dans cette pre­mière nou­velle. Pour ne pas dé­f­lo­rer le sujet. Mais ce­la n’a pas d’im­por­tance, c’est une fois que l’his­toire est ac­he­vée que le livre de­vient vo­lume. Comme une fugue dont il vient d’in­ter­p­ré­ter la par­ti­tion, et que le vio­lo­niste, sai­si d’une ins­pi­ra­tion di­verse, s’ap­p­lique et puis s’amuse à rejouer les yeux fer­més. Le der­nier, pre­mier mor­ceau du re­cueil, est tout de suite ré­p­liqué de tête par Jacques As­t­ruc, la même his­toire mais avec im­p­ro­vi­sa­tions et va­riantes, à l’in­fi­ni.
L’on ne s’él­oigne ja­mais d’un seul trait d’une tombe. On y re­vient sans cesse. Ne se­rait-ce que pour la fleu­rir. Et quand le manque seul des lourds bouquets l’en­combre l’on est alors bien ar­mé pour es­pé­r­er la vi­site de chers fan­tôm­es. C’est dans cet ac­har­ne­ment à re­tour­ner, à re­vivre, à re­com­men­cer le che­min que Jacques As­t­ruc se pré­s­ente comme un su­perbe éc­ri­vain. La forme s’af­fine, avec de moins en moins de mots à chaque fois. Jusqu’à cette Ro­sée ul­time, à peine plus qu’un pa­ra­g­raphe, prête à s’éva­nouir au so­leil de la ré­s­ur­rec­tion, comme si, à force d’ef­feuil­ler la mar­gue­rite du dire, notre au­teur en était ve­nu à ce seul bou­ton, à ce seul coeur, qui vaille en­core la peine d’être res­pi­ré.
Et pour­tant des ro­sés, tout au long de cet in­fer­nal bouquin vous en au­rez ser­ré sur votre poi­t­rine, à pleines bras­sées, de tous pays, de tous con­ti­nents, à ne plus y croire, que ce­la en de­vient comme des contes à dor­mir de­bout avec des prin­cesses en­som­meil­lées et des princes char­mants – je vous épargne une théo­rie de du­c­hesses – et l’ar­ticle sur les plantes fraî­c­he­ment cou­pées, él­e­vées sous serres, et per­dues au fond des bois sous la lune ro­man­tique, des ro­sés à en veux-tu en voi­là, des ro­sés de toutes les cou­leurs, des ro­sés, des noires, des bleues, des blanches, des rouges, des mûres et des pas vertes à en bouf­fer en con­fi­ture.
Cette dé­ré­l­ic­tion de ro­sé n’est pour­tant pas close. Jacques As­t­ruc n’a pas ou­b­lié, la plus belle et la pire de toute. La ro­sé de vos lèvres, chère lec­t­rice, qui s’ou­v­ri­ra plus d’une fois pour lais­ser éc­hap­per un rire de toute fraî­c­heur. Car il n’est pas d’his­toire si cruelle, si ter­rible, si pa­t­hé­tique qui ne se puisse pas­ser de la fa­cé­tieuse com­p­li­ci­té de son con­teur. Le maître des ro­sés n’est pas dupe de la beau­té des ro­sés, ni des poi­sons de la lit­té­ra­ture. La ro­sé que l’on lance sur le cer­cueil de la bien-ai­mée tom­be­ra en pous­sière sur le rire go­gue­nard du crâne d’Op­hé­l­ie. Plus d’une fois votre oreille en­ten­d­ra en sour­dine l’éc­ho loin­tain d’un cruel sar­casme de Vil­liers de l’Isle-Adam au dé­tour d’une ph­rase faus­se­ment triste. Hu­mour noir et ro­sés blanches s’en­t­re­mêlent en ag­réables bouquets.
Mer­ci à Jacques As­t­ruc d’avoir tres­sé, cô­té pique et cô­té coeur, cette su­perbe cou­ronne de ro­sés. Qui ne sont pas prêtes de se fa­ner. Du moins tant qu’il res­te­ra des ama­teurs de belles plumes. Et de proses ro­sés.

Du(es) même(s) auteur(s) aux éditions Alexipharmaque :

« Demeures de la nuit »
Nouvelles (Broché)

Collection : Les Narratives

« Venin de rose »
Contes (Broché)

Collection : Les Narratives

Venin de rose - Jacques Astruc


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