« C »

Ca­sus Bel-lit, Mots chro­ni­ques d’ac­tua­li­té et de pé­r­en­ni­té lit­té­raires (mars 2009)

C’est quoi au juste ? Ils sont gen­tils chez Alexi­p­har­maque, ils vous disent dès la cou­ver­ture, c’est un ro­man, des fois que l’on ne s’en se­rait pas ren­du compte à la lec­ture. Re­mar­quons entre nous que ce mi­nus­cule crois­sant de lune qui sert de titre est as­sez évo­ca­teur en lui-même. Pas be­soin d’être fé­ru en my­tho­lo­gie pour com­pren­dre que l’on va par­tir en chas­se de Diane.

Pour les gros bê­tas, en qua­tri­ème de couve, l’on vous met sur la piste du ro­man po­li­cier. Que le lec­teur pa­taud en­dos­se l’uni­for­me du dé­tec­tive pri­vé, il pour­ra ain­si se fon­dre dans la trou­ble per­son­na­li­té du hé­ros qui ne dé­roge pas à la pa­no­plie du po­lar amé­ri­cain : vieux che­val de re­tour en fin de cour­se qui car­bure au whis­ky et sur le­quel per­son­ne ne mi­se­ra plus ja­mais un dol­lar. De plus il se­ra af­fu­b­lé d’une ap­pel­la­tion à la James Ell­roy ou à la Ed Me Bain. Jack Clé­ment, ça vous a de ces re­lents d’éven­treurs et d’as­sas­sin de roi !

Bien en­ten­du, c’est un faux in­dice. Vaut mieux se pen­cher sur l’astre cor­nu. Cher­c­hez la fem­me, vous trou­ve­rez l’as­sas­sin. Le pro­blème c’est que c’est la fem­me qui a dis­pa­ru. Et pour le cri­me, il fau­dra re­pas­ser. Il n’y a pas mort d’hom­me. Tout au plus de jeune fil­le. Vierge com­me il se doit, si vous dé­si­rez que la li­cor­ne pous­se sa corne « d’uni­corne » com­me di­rait ce vieux faune sies­tif de Mal­lar­mé, entre les pages du livre im­pro­ba­ble.

Mais le C ini­tial ? Fa­cile, C com­me Cal­lis­to. Cal­lis­to sub­sti­tut d’Ar­té­m­is – l’autre nom de Diane – qui com­mit l’ir­ré­pa­ra­ble ou­tra­ge de sa pro­pre vir­gi­ni­té avec Zeus l’étin­ce­lant de dix mil­le feux. Quant à Ro­sé, oui l’his­toi­re est en­tre­mê­lée, elle peut cou­rir toute sa vie ap­rès son in­no­cen­ce per­due, per­son­ne ne la lui ren­dra, sur­tout pas la ri­bam­belle de mâles qui traînent par tous les coins de la pla­nète à sa pour­suite. Un seul être vous man­que et le mon­de se peu­ple de pré­sen­ces épi­neu­ses à n’en plus fi­nir.

D’ail­leurs le livre ne fi­nit pas. Tout au plus fait-il sem­blant et s’al­lume-t-il de mille re­flets lit­té­rai­res ré­ci­pro­ques. Ara­gon qui chante une chan­son aus­si fol­le que les prin­ces­ses de Mae­ter­linck, Su­per­vielle et son en­fant de haute mer, Gé­rard de Ner­val et sa ronde de ( pe­tites ) fil­les de feu de­vant le châ­teau aux en­coi­gnures em­pour­prées.
Met­tez deux mi­roirs face à face et re­gar­dez votre vi­sa­ge dé­mul­ti­plié à l’in­fi­ni. Tout per­son­nage n’est que le dou­ble d’une idée qui tra­verse votre tête, même Ivanne Rial­land se mé­ta­mor­pho­se en éc­ri­vain en son pro­pre ro­man. C’est dire si les mots qui ra­con­tent une his­toire sont trom­peurs. Ils épèlent tou­jours une autre chose, dif­fé­rente de ce qu’ils no­m­ment. Ne leur faites ja­mais con­fiance. Sans quoi ils vous mè­ne­ront en ba­teau. Ils s’oc­troie­ront même le luxe de faire nau­frage et de vous ver­ser en plein mi­lieu d’un nul­le part très dhô­tel­lien sur une ile dé­serte peu­plée de tous les fan­tô­mes de vos fan­tas­mes les plus se­c­rets.

Mais vous re­tra­ver­se­rez l’Ac­hé­ron de vos rêves éva­nouis plus fa­cile­ment que vous ne l’es­pé­r­iez. L’Aven­ture n’est ja­mais sans re­tour. Au jeu de l’oie blan­che vous re­ve­nez souvent, gros John com­me de­vant, sur la case dé­part. Et pour­tant vous aviez mis toutes les chan­ces de votre cô­té : vous avez con­sul­té une vo­yante ex­t­ra-lu­cide qui en sait au­tant que tous les li­vres que vous avez déjà lus, et com­me la chair est triste vous êtes ma­qué à une an­cien­ne te­nan­cière de bor­del qui vous a pris sous son aile pro­tec­trice. D’au­tant plus in­tér­es­sant que cette Mme Park­son est peut-être celle qui dé­tient les clefs du pa­ra­dis.

De toutes les ma­nières le pa­ra­dis est par­tout et nulle part. Ce n’est pas parce que les clefs sont à l’ab­ri chez votre den­tiste que vous n’en­tre­rez pas en éd­en. Vous y êtes déjà. Ces­sez vos gros men­son­ges. L’es­pace du ro­man s’étiole. Es­pèce de né­cro­mant sur les traces des om­bres dis­pa­rues à ja­mais, Jack, John, Jacques, le chien cer­bé­rien à trois têtes re­mon­te les pistes de l’éche­veau de ces con­tes à dor­mir de­bout. Que ra­con­tent toutes les ma­mans du mon­de avant d’étein­dre la lu­mière. La lit­té­ra­ture se ré­sorbe dans la fable.
L’his­toire ne le dit pas : il n’y a ja­mais eu de ser­pent, et y en au­rait-il eu un qu’il au­rait fait com­me tout le mon­de. Il se se­rait mor­du la queue. A n’en plus fi­nir. Pau­vres en­fants, per­dus dans le noir de la nuit, qui res­sem­ble tant à la noir­ceur de l’exis­tence. Ma­man est par­tie et de­puis la vie est amère. Du moins la vraie, qui est tou­jours ab­sente. Et que l’on se con­ten­te d’ar­pen­ter avec un goût de cen­dre dans la bouche.

Ivanne Rial­land dé­rail­le. Elle nous rail­le et nous vend du vent. Des mots sans rien des­sous. Com­me des lu­mi­gnons éteints qui n’éc­lai­rent rien mais qui n’en bor­dent pas moins un che­min in­cer­tain qui dé­bou­che sur ses pro­pres sentes. La grande dées­se mère n’est plus, sa tom­be est aus­si vide que la mer dans la­quelle sa pe­tite per­sé­pho­ni­que Lu­fi­mor s’est noyée aus­si sûre­ment qu’une dent de nar­val éq­ui­vaut à un ap­pen­dice ivoi­rin de li­corne. Il faut bien que les his­toires se fi­nis­sent en queue de pois­son si l’hom­me veut sau­ver le flanc en­fant d’une si­rène.

Le se­c­ret est dans le souf­fle. Ex­pi­ra­tion des per­son­nages et ins­pi­ra­tion de l’au­teur. Tout le reste est lit­té­ra­ture. Et ego in ar­ca­dia. L’ourse cal­lis­ti­que, com­me un pôle ai­man­té qui vous in­duit en er­reur, au mo­ment même où vous êtes sur la bon­ne route. Pour la simple rai­son qu’il n’y a pas de routes, mais un seul es­pace in­di­vi­si­ble à l’in­fi­ni. Une dim­en­sion autre, lit­té­raire.
Vous au­rez beau tour­ner et re­tour­ner le pro­blè­me com­me les pages d’un livre, Ivanne Rial­land est une ma­gi­cien­ne. Elle ma­nie la lyre et le dé­l­ire. Vous êtes aus­si heu­reux qu’Ulysse en son beau voyage, mais per­son­ne ne vous dé­li­vre­ra du del­ta du rêve dans lequel vous er­rez, en­traî­né par les sor­ti­lèges de Cir­cé. Des mots tout sim­ples ajou­tés les uns aux autres mais qui vous pré­ci­pi­tent en un uni­vers de son­ges que vous n’ac­hè­ve­rez ja­mais.

C est juste une mé­ta­phore poé­tique qui chante en prose lim­pide la ro­sé per­due et sym­bo­li­que du mys­tère de la poé­sie. Ce ré­c­it de cent soi­xante pages qui ré­pète sans ces­se la même his­toire fe­ra date. Il mar­que la sor­tie de l’âge du ver­bia­ge gé­né­ra­li­sé dans lequel ago­nise de­puis trop long­temps le ro­man con­tem­po­rain. Aus­si lec­teur, ne sois pas dé­con­te­nan­cé par Ivanne Rial­land. L’on sait que par cet ex­cès lit­té­raire elle nous don­ne ac­cès à la no­tion pure de Lit­té­ra­ture.
C, ou com­ment des let­tres l’on pas­se à la let­tre. Mais pourquoi la lettre C ? Parce qu’elle est, com­me l’al­p­ha et l’omé­ga, celle de la fin et du com­men­ce­ment, qui ouvre, sans ja­mais les fer­mer, les portes du Ci­me­tière. Et tout est déjà re­com­men­cé.

La Lettre du Cro­co­dile (N°1 an­née 2009)

Ce livre, plus en­core, cette ex­pé­rience d’éc­ri­ture, dé­rive ima­gi­naire, et même ima­gi­nale, d’une grande ori­gi­na­li­té et d’une pro­fon­deur cer­taine, trans­forme le lec­teur en fu­nam­bule. Certes, le lec­teur ne sau­rait tom­ber, mais il l’ig­nore et un doux ver­tige s’em­pare de lui quand il part à la re­c­herche de C.
Le dé­c­len­cheur de ce ro­man sem­ble bien être un poème d’Ara­gon : « J’ai tra­ver­sé les ponts de Ce / C’est là que tout a com­men­cé… », com­me un ap­pel au droit, ou plu­tôt au de­voir, de rê­ver. Enquête po­li­cière ap­pa­rem­ment st­ruc­tu­rée, cette his­toire dé­cons­truit la réa­l­i­té, l’in­ter­roge en poé­sie. Tout sem­ble in­diquer ici que rêve et réa­l­i­té sont d’une mê­me na­ture. Queste ini­tia­tique, C. Ro­man qui brouille les pistes tem­po­rel­les pour at­ti­rer l’at­ten­tion sur un autre, « tout autre ». Le « hé­ros », dé­tec­tive pri­vé, cherche C. qui cher­che une fem­me qui… Les che­mins se croisent et se dé­c­roi­sent, les des­tins se nouent et se dé­nouent au­tour d’un mys­tère, Lu­fi­mor, in­sai­sis­sable et ob­sé­dant, et d’un lieu-état « la salle aux images ». Il faut un peu de temps au lec­teur pour com­prendre où veut en ve­nir l’au­teur. Il ne s’agit pas de ré­sou­dre l’én­igme po­li­cière. Ivanne Rial­land, par ses mé­ta­phores em­boî­tées, ses mé­ta­mor­phoses poé­tiques tran­chées avec pré­ci­sion par une prose pra­gma­tique afin de ne pas tom­ber, con­duit in­sen­si­ble­ment le lec­teur dans cette sal­le aux images où Lu­fi­mor peut lui ap­pa­raître.
« Lu­fi­mor, dit la lé­gende, était un être qu’au­cun hom­me ne pou­vait trou­ver la cher­chant mais que tout hom­me ren­con­trait un jour, et quand on la voyait, c’était com­me du vent dans la tête. Ap­rès cette ren­contre, ces hom­mes écou­taient la mer ou les arbres avec un grand vide dans le cœur, et cer­tains se met­taient à rê­ver, et d’autres se met­taient en marche. »

C’est une vé­ri­table dé­cou­verte que ce ro­man qui dé­mon­tre une fois de plus que la lit­té­ra­ture est une forme de mé­ta­phy­sique. Le dé­cou­page du texte, ses rup­tures poé­tiques, ses plon­gées ima­gées, sont créa­teurs d’in­ter­val­les et font dou­ter de la réa­l­i­té con­di­tion­née. Enquête po­li­cière, rêve en forme d’éc­ume de mer, mé­di­ta­tion fi­na­le­ment.

Be­noit Fu­ret
Mau­vais Genres

At­ten­tion, OV­NI !
Il est très dif­fi­cile de par­ler de ce livre, aus­si dif­fi­cile que de le clas­ser dans une ca­té­go­rie lit­té­raire, je vais néan­moins ten­ter de vous don­ner l’en­vie de le lire car il le mé­rite.
Je ne vais pas ten­ter de le ré­su­mer car c’est tâche im­pos­sible, sa­c­hez ce­pen­dant qu’il y est ques­tion d’un dé­tec­tive pri­vé (très loin des pon­cifs du genre), de dis­pa­ri­tions, de poé­sie, de lit­té­ra­ture, de lé­gendes et de rêves.

La di­men­sion oni­rique est pré­do­mi­nante, les fron­tières entre le rêve, la lit­té­ra­ture et la réa­l­i­té s’es­tom­pent, se mêlent pour for­mer des pay­sages fan­tas­més qui ser­vent de fil con­duc­teur à l’er­rance des per­son­nages. Ce n’est pas une er­rance sans but, il faut re­t­rou­ver Lu­fi­mor, mais c’est néan­moins une er­rance, de sou­ve­nir en lé­gende, de poème en songe.
On re­pose ce livre avec re­g­ret, le même re­g­ret qu’au ré­veil lors­que les der­niers lam­beaux de rêve s’es­tompent.
Un très beau voyage plein de poé­sie.

Du(es) même(s) auteur(s) aux éditions Alexipharmaque :

« C »
Roman (Broché)

Collection : Les Narratives

« Pacific Haven »
Roman (eBook)

Collection : Les Narratives

C - Ivanne Rialland


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