« Murmures des forêts »

L’une des clés de la poé­sie ne se­rait-elle pas, tout sim­p­le­ment, l’union in­time du monde af­fec­tif du poète et du monde pre­mier de la na­ture, toute prête, celle-ci, à en ac­cueil­lir les plus justes et pro­fondes cor­res­pon­dances ? Il va de soi qu’il ne s’agit pas ici d’un exer­cice, tout cé­ré­b­ral, sur les des­ti­nées théo­riques d’une forme d’éc­ri­ture, mais bel et bien du jail­lis­se­ment, en pure sin­cé­ri­té, des in­f­lexions d’une sen­si­bi­li­té trans­mise en tant que telle et en sa plé­n­i­tude, son risque le plus ai­gu. Le sen­ti­ment de la na­ture y a, en ef­fet, part pré­pon­dé­rante, avec ce que ce­la sup­pose d’in­tui­tion de la beau­té et d’al­lé­geance à l’émo­tion. C’est là où la poé­sie re­conquiert sa pleine né­c­es­si­té et, spon­ta­né­ment, re­de­vient un chant in­in­ter­rom­pu. En la maî­t­rise de ce chant, Françoise Grun­vald ex­celle, par sa gé­né­ro­si­té na­tive, son sens du vrai des êtres et des choses, par la pu­deur de ses aveux et la no­b­lesse de son re­gard, à en­t­raî­ner le lec­teur sur ses terres d’évi­dence et de pri­vi­lège et à faire naître en lui, par par­tage im­mé­diat, de très se­c­rets et du­rables éc­hos. En­t­raî­nés, em­barqués, nous le sommes à plu­sieurs titres, mais d’abord par l’exacte fu­sion du dit et du res­sen­ti : l’éc­ri­ture, là, épouse le rythme même de l’ur­gence de se con­fier en une in­dé­fec­tible hau­teur de vue. Et si nous sommes d’em­b­lée em­por­tés sur les terres du poète, c’est grâce à la ra­pi­di­té, à la vé­l­o­ci­té des ca­dences, par quoi le poème ac­quiert sa pleine in­ten­si­té. Le don de Françoise Grun­vald est tel pour la dé­marche poé­tique qu’il semble op­por­tun d’en exa­mi­ner les moyens. C’est que d’abord l’au­teur est mu­si­cienne, et en con­séq­uence elle prête grande at­ten­tion à la mé­l­o­die du vers. Ain­si ren­contre-t-on le plus souvent les rythmes pairs, alexan­d­rins, hexa­mètres, oc­to­syl­labes, ga­ran­tie de co­hé­r­ence et d’har­mo­nie, de flui­di­té et de con­so­nance. Ce be­soin est si fort chez elle que la me­sure im­paire de l’hep­ta­mètre, en par­ti­cu­lier, par­vient à par­ti­ci­per aux mêmes ac­cords. Ce­pen­dant, on ne manque pas de s’éton­ner, dans ces con­di­tions, de cer­taines coupes, qui rejettent à la ligne sui­vante un mot qui, sur la même ligne, au­rait ac­com­p­li un alexan­d­rin exem­p­laire, à la fois quant au sens et quant à l’eu­p­ho­nie. Pourquoi, page 92 (Dé­ré­l­ic­tion), faire pas­ser Les villes à la ligne sui­vante, alors qu’ali­g­nés sur la ligne pré­cé­d­ente ces deux mots for­maient un très bel alexan­d­rin ; même cas page 13 (Si Dieu était un arbre) : pourquoi sé­pa­rer Du ciel, du vers qui s’y con­c­lut ; et, page 50 (Ici, ou ail­leurs ?), pourquoi la so­li­tude injus­te­ment exi­lée de ses huit pieds nour­ri­ciers, et ain­si ren­due or­p­he­line ? Et ce­te­ra. Peu ex­p­li­cable ini­tia­tive, ar­bi­t­raire en tout état de cause et re­g­ret­table, d’au­tant que le sou­ci du rythme est per­manent chez Françoise Grun­vald, qui aime à su­per­po­ser deux hexa­mètres tels deux hé­m­is­tiches et leur as­si­g­ner même au­to­ri­té. On peut voir là une mo­rale de la sy­mé­t­rie, afin de rendre le monde ha­bi­table. La preuve nous en est ap­por­tée avec Tout est dit, page 135, en une ir­ré­p­ro­c­hable dé­mons­t­ra­tion : huit vers qui ad­mi­ra­b­le­ment ré­par­tissent les rythmes pairs et im­pairs en un en­semble par­fait. Mais à con­di­tion tou­te­fois de rac­c­ro­c­her au train de l’alexan­d­rin Lan­ci­nante, son der­nier wa­gon !

Il reste que pour Françoise Grun­vald la poé­sie est non seu­le­ment épan­c­he­ment af­fec­tif, con­fi­dence à mi-voix, se­c­rets mur­mures des fo­rêts, mais aus­si arme d’une juste guerre, ins­t­ru­ment d’un beau et bon com­bat : contre le mas­sacre de la na­ture, contre le mas­sacre des hommes, contre toute perte de di­g­ni­té et de no­b­lesse. Mur­mures et cris, page 100, ré­s­ume en ex­cel­lence l’ét­hique de ce com­bat et met le poète en si­tua­tion de re­gar­der en face, au bord de l’abîme, le dé­s­astre de notre monde con­tem­po­rain. Une louable et op­por­tune ap­ti­tude à li­v­rer ba­taille au nom du vrai se ré­vèle dans la ten­d­resse des at­ta­c­he­ments, des en­ra­ci­ne­ments, des dou­lou­reuses ou apai­santes ca­resses de la mé­moire et de l’amour. Sur­tout, en une nappe d’eau vive, un cou­rant in­ta­ris­sable ne s’in­ter­di­sant au­cun des ter­ri­toires à re­cou­v­rir d’une trans­pa­rence so­laire comme d’une nou­velle nais­sance, s’exerce une sen­sua­li­té à la grâce et à la dé­l­i­ca­tesse très éluar­diennes, s’ap­p­ro­p­riant le vé­gé­tal, l’ani­mal, le mi­né­ral, sai­sons et mé­téores, toutes les pré­s­ences de l’es­p­rit de la terre mises d’em­b­lée en re­la­tion avec la li­ber­té de cons­cience. Un sûr ins­tinct de l’eu­ryth­mie as­sure et pré­s­erve les souples en­la­ce­ments de thèm­es ve­nus des âges les plus an­ciens. L’être ain­si se tient, sou­ve­rain, au centre du temps et de l’es­pace.

Et, de poème en poème, ce par­cours pour le meil­leur à tra­vers la dou­ceur ini­tiale des choses, la fraî­c­heur et la jus­tesse des images, cette com­mu­nion avec ce qui de­meure à la fois d’in­tact et de me­na­cé dans la Créa­tion s’éc­rit, en él­é­gies de l’as­sen­ti­ment ou de la ré­bel­lion, sans ja­mais at­ten­ter à l’exi­gence ly­rique du poème, à la res­pi­ra­tion même de la con­di­tion poé­tique, et même quand la bles­sure, la co­lère ou l’em­por­te­ment du rêve ab­rège le vers et ac­cé­lère son al­lure. Ce qui fait Françoise Grun­vald rejoindre, en proxi­mi­té de va­leur, pa­reille al­ti­tude et sem­b­lable ré­volte, l’une des plus grandes poé­tesses d’aujourd’hui, Claude de Bu­rine.

Jacques Som­mer
Re­cours au Poème
Se te­nir à la source du chant

Du(es) même(s) auteur(s) aux éditions Alexipharmaque :

« Murmures des forêts »
Poemes (Broché)

Collection : Les Rares

Murmures des forêts de Françoise Grunvald


Alexipharmaque éditions Alexipharmaque éditions Adresse : BP 60359, BILLÈRE Cedex, Pyrénées-Atlantiques. 64141, France Téléphone : +33(0)6 77 68 26 71. .
cara-tm cara-tm Adresse : 8 avenue Roger Cadet, LESCAR, Pyrénées-Atlantiques. 64230, France Téléphone : 06 17 81 24 02. .