« Harro Schulze-Boysen, Un national-bolchevik dans L’Orchestre rouge »

Le na­tio­nal-bol­c­he­visme fait fan­tas­mer de­puis pas mal de temps cer­tains mi­lieux na­tio­na­listes de l’Hexa­gone. Dans un es­sai pé­da­go­gique qui re­mer­cie mal­heu­reu­se­ment l’uni­ver­si­taire inqui­si­teur des idées dis­si­dentes, Ni­co­las Le­bourg, Franck Ca­no­rel re­vient en dé­tail et avec pré­c­i­sion sur ce cou­rant mar­gi­nal is­su du gi­gan­tesque trau­ma­tisme al­le­mand de 1918. Le titre de l’ou­v­rage est as­sez ré­duc­teur, car l’ou­v­rage ne se fo­ca­lise guère sur Har­ro Sc­hulze-Boy­sen. L’au­teur en­tend sur­tout re­mettre les pen­dules à l’heure. Il rap­pelle par exemple que les frères St­ras­ser et le Front noir n’ap­par­te­naient pas au vé­ri­table na­tio­nal-bol­c­he­visme. Il sou­ligne bien vo­lon­tiers que des mi­li­tants na­tio­na­listes-ré­vo­lu­tion­naires an­ti-NS­DAP se sen­taient proches des mou­vances non-con­for­mistes françaises telles la re­vue Plans de Phi­lippe La­mour. Prin­ci­pale fi­gure théo­ri­cienne de cette mi­no­ri­té ac­ti­viste, Ernts Nie­kisch cher­c­ha sans suc­cès à re­g­rou­per dans une st­ruc­ture uni­taire des for­ma­tions na­tio­nales-ré­vo­lu­tion­naires afin de per­sua­der en­suite Claus Heim, le chef du mou­ve­ment in­sur­rec­tion­nel pay­san (1928-1932), alors en pri­son, de se pré­s­en­ter à l’él­ec­tion pré­s­i­den­tielle pour faire pièce aux par­tis de Wei­mar, aux con­ser­va­teurs et à Hit­ler. Si Franck Ca­no­rel ad­met que le na­tio­nal-bol­c­he­visme russe se ré­fé­rait vo­lon­tiers au pré­céd­ent al­le­mand, une sem­b­lable fi­lia­tion lui pa­raît plus pro­b­lé­ma­tique dans le do­maine fran­co­p­hone. Il ne pense pas que Jean Thi­riart et les ter­cé­ristes des an­nées 1990 en furent vrai­ment les con­ti­nua­teurs, mais plu­tôt des “pseu­do­mor­p­histes”. Un es­sai riche en dé­bats à ve­nir !

Ré­f­lé­c­hir & Agir n° 50 été 2015


De­puis la chute du Mur de Ber­lin, le 9 no­vembre 1989, et la dis­pa­ri­tion du bloc so­vié­tique en 1990 – 91, le na­tio­nal-bol­c­he­visme sou­lève un en­goue­ment réel au sein de cer­taines franges des « droites ra­di­cales » tant en France qu’en Ita­lie. Col­la­bo­ra­teur à la re­vue so­cia­liste ré­vo­lu­tion­naire-eu­ro­péenne Ré­bel­lion, Franck Ca­no­rel en­tend re­p­la­cer cet en­semble d’idées mé­c­on­nu dans son con­texte his­to­rique ini­tial.
Il ne faut pas se mé­p­rendre sur le titre de l’es­sai quelque peu ré­duc­teur. L’ou­v­rage ne traite pas que de Har­ro Sc­hulze-Boy­sen qui, par an­ti-na­zisme mi­li­tant, col­la­bo­ra au ré­seau d’es­pion­nage so­vié­tique im­p­lan­té dans le Reich, bap­ti­sé « L’Or­c­hestre rouge ». Franck Ca­no­rel veut sur­tout re­t­ra­cer la gé­néa­lo­gie po­li­tique du cou­rant na­tio­nal-bol­c­he­vik en Al­le­magne. Il rap­pelle qu’il ré­s­ulte du choc conjoint de la ré­vo­lu­tion bol­c­he­vique russe de 1917 et du trau­ma­tisme psy­c­ho­lo­gique de l’ar­mis­tice de 1918. Mal­g­ré des ten­ta­tives de ré­pu­b­liques so­vié­tiques qui éc­houent ra­pi­de­ment outre-Rhin et « face à l’ap­pé­tit de la France et de l’An­g­le­terre, cer­tains mi­li­tants com­mu­nistes con­si­dèrent l’Al­le­magne comme un pays do­mi­né : il faut donc le li­bé­r­er. Ce con­texte fa­vo­rise l’émer­gence à Ham­bourg d’un cou­rant na­tio­nal-com­mu­niste (p. 11) ».
En dé­p­it d’une proxi­mi­té sé­man­tique, na­tio­nal-com­mu­nisme et na­tio­nal-bol­c­he­visme ne sont pas sy­no­nymes, même si Lé­n­ine et autres res­pon­sables so­vié­tiques con­damnent très tôt ce « gau­c­hisme na­tio­na­liste ». Ac­ti­vistes à Ham­bourg et in­ven­teurs du na­tio­nal-com­mu­nisme, Hein­rich Lau­fen­berg et Fritz Wolff­heim par­viennent à fon­der une Ligue des com­mu­nistes bien vite en­t­ra­vée par les mi­li­tants du K.P.D. Cette mé­fiance per­sis­tante n’em­pêche tou­te­fois pas une co­or­di­na­tion de fac­to avec des mou­ve­ments na­tio­na­listes lors de l’oc­cu­pa­tion de la Ruhr par les troupes fran­co-belges si bien que des na­tio­na­listes dé­couvrent l’Os­to­rien­tie­rung et en viennent à ré­c­la­mer une al­liance avec l’U.R.S.S. de Sta­line.
L’au­teur sou­ligne l’ap­port in­tel­lec­tuel con­si­dé­rable de deux grands théo­ri­ciens. Le pre­mier est le vé­ri­table théo­ri­cien du na­tio­nal-bol­c­he­visme. En ef­fet, Ernst Nie­kisch « plaide pour une orien­ta­tion vers les “ va­leurs pri­mi­tives ” de l’Est, “ le re­t­rait de l’éco­no­mie mon­diale ”, la “ res­t­ric­tion des im­por­ta­tions de l’in­dus­t­rie des vainqueurs de Ver­sailles ”, “ la créa­tion de bar­rières ta­ri­faires él­e­vées ”, “ l’em­p­loi des jeunes dans les ac­ti­vi­tés ag­ri­coles, la cons­t­ruc­tion des routes, etc. ” et “ un style de vie simple ” (p. 30) ». Le se­cond, au pro­fil plus sur­p­re­nant puisqu’il s’agit du chef de file des « jeunes-con­ser­va­teurs », se nomme Ar­t­hur Moel­ler van den Bruck. Tra­duc­teur de Dos­toïevs­ki et at­ti­ré par la ci­vi­li­sa­tion russe, Moel­ler van den Bruck est prin­ci­pa­le­ment con­nu pour son es­sai po­li­tique, Le Troi­sième Reich (1923) qui au­rait pu s’ap­pe­ler Le troi­sième point de vue ou La Troi­sième Voie.
« Même si le ro­man­tisme qui sous-tend l’Os­to­rien­tie­rung amène nombre d’entre eux à idéa­li­ser l’U.R.S.S. (p. 27) », cer­tains mi­li­tants na­tio­na­listes n’en tirent pas moins des con­c­lu­sions géo­po­li­tiques no­va­t­rices en pro­po­sant l’en­tente avec Mos­cou. C’est dans ce vi­vier ro­man­tique po­li­tique qu’émergent bien­tôt « des na­tio­na­listes an­ti-N.S.D.A.P., qui vo­missent la bour­geoi­sie al­le­mande, [qui] poussent leur en­ga­ge­ment jusqu’à prendre fait et cause pour l’U.R.S.S (p. 37) ». Leur ou­ver­ture d’es­p­rit ne se fo­ca­lise pas que vers l’Est. Maints d’entre eux s’in­té­r­essent aux dé­bats français. Ain­si, Har­ro Sc­hulze-Boy­sen se sent-il en af­fi­ni­té avec la re­vue non-con­for­miste réa­l­iste française Plans de Phi­lippe La­mour. Par ail­leurs, Sc­hulze-Boy­sen ac­cueille dans ses co­lonnes les con­t­ri­bu­tions de Nie­kisch et d’autres fu­turs op­po­sants na­tio­naux-ré­vo­lu­tion­naires à Hit­ler.
Franck Ca­no­rel en pro­fite pour rec­ti­fier quelques lé­gendes propres à ac­c­roître la con­fu­sion. La « scis­sion de gauche du N.S.D.A.P. » réa­l­i­sée par les frères St­ras­ser, ra­pi­de­ment qua­li­fiés de re­p­ré­s­en­tants ém­i­n­ents du na­tio­nal-bol­c­he­visme en Al­le­magne, n’est en rien un dé­part or­don­né et ré­f­lé­c­hi de na­tio­naux-bol­c­he­viks : « mys­ti­cisme, im­pé­ria­lisme tein­té de ro­man­tisme che­va­le­resque, vi­ta­lisme, bio­lo­gisme völ­kisch : en clair, la “ ré­vo­lu­tion al­le­mande ” qu’ap­pellent de leurs vœux les st­ras­se­riens n’est rien d’autre que la mise en pra­tique, sous une forme con­den­sée, des idées réa­c­tion­naires qui avaient cours au siècle pas­sé en Al­le­magne (p. 33) ».
L’au­teur s’af­f­lige en outre de la pau­v­re­té des tra­vaux non al­le­mands trai­tant de son sujet. « Il s’agit pour la plu­part d’ou­v­rages éc­rits par des au­teurs d’ex­t­rême droite qui n’ont ma­ni­fes­te­ment pas creu­sé leur sujet et se mé­langent les pin­ceaux, as­so­ciant le na­tio­nal-bol­c­he­visme à des cou­rants po­li­tiques qui lui ont été hos­tiles (p. 47). » Se­lon lui, le na­tio­nal-bol­c­he­visme est d’abord « un cou­rant in­c­las­sable […] Syn­t­hèse – dia­lec­tique -, non des “ ex­t­rêmes ” mais de la tra­di­tion (du la­tin tra­di­tio, tra­dere, de trans “ à tra­vers ” et dure “ don­ner ”) et du mou­ve­ment : re­con­nais­sance, pour chaque peuple, sur le plan an­th­ro­po­lo­gique, de la va­leur so­cia­li­sante de sa cul­ture (ha­bi­tus, langue, mœurs) : né­c­es­si­té, sur le plan éco­no­mique, du so­cia­lisme (du la­tin so­cius, “ en­semble ”, “ as­so­cié ”) (p. 50) ».
Dans cette pers­pec­tive syn­t­hé­tique est aus­si évoqué Karl Ot­to Pae­tel, res­pon­sable de La Na­tion so­cia­liste et du Groupe des na­tio­na­listes so­ciaux-ré­vo­lu­tion­naires. Comme Wolff­heim, Pae­tel est d’ori­gine juive. Il s’en­t­hou­siasme en 1932 pour Le Tra­vail­leur d’Ernst Jün­ger, s’op­pose à l’in­f­luence des frères St­ras­ser et con­damne le na­zisme of­fi­ciel. Bref, « si le na­tio­nal-bol­c­he­visme est un aigle bi­cé­p­hale, un la­b­rys, c’est parce qu’il com­bat des deux cô­tés : contre la “ gauche ” et contre la “ droite ”, béq­uilles du sys­tème ca­pi­ta­liste (p. 61) ». Il va de soi que le na­zisme ré­p­ri­me­ra fé­ro­ce­ment cette op­po­si­tion ori­gi­nale. Exi­lé aux États-Unis, Pae­tel reste fi­dèle à lui-même, se montre « ardent par­ti­san de la li­bé­ra­tion des peuples (p. 92) » et sou­tient, comme Mau­rice Bar­dèche dans son cé­lèbre Qu’est-ce que le fas­cisme ?, Fi­del Cas­t­ro, Nas­ser et même Ho Chi Minh.
Franck Ca­no­rel re­vient en­fin sur la flo­rai­son fran­co­p­hone des mou­ve­ments na­tio­na­listes-ré­vo­lu­tion­naires dans la dé­c­en­nie 1990 qui, pour lui, tra­hissent en fait l’idéal na­tio­nal-bol­c­he­vik en rai­son d’un pro­g­ramme éco­no­mique « ha­bi­tuel », ca­pi­ta­liste de grand-pa­pa. Ca­no­rel en con­c­lut que « tout bien pe­sé, Nie­kisch, Pae­tel et Sc­hulze-Boy­sen sont res­tés sans des­cen­dance di­recte (p. 99) ». Cette étude re­marquable éc­laire vrai­ment une aven­ture in­tel­lec­tuelle ty­pique­ment ger­ma­nique.

Georges Fel­ten-Tra­col
Eu­rope Maxi­ma
Le na­tio­nal-bol­c­he­visme re­mis à l’en­d­roit

Du(es) même(s) auteur(s) aux éditions Alexipharmaque :

« Harro Schulze-Boysen, Un national-bolchevik dans L'Orchestre rouge »
Essai (Broché)

Collection : Les Reflexives

Harro Schulze-Boysen, un national-bolchevik dans l'Orchestre rouge - Franck Canorel


Alexipharmaque éditions Alexipharmaque éditions Adresse : BP 60359, BILLÈRE Cedex, Pyrénées-Atlantiques. 64141, France Téléphone : +33(0)6 77 68 26 71. .
cara-tm cara-tm Adresse : 8 avenue Roger Cadet, LESCAR, Pyrénées-Atlantiques. 64230, France Téléphone : 06 17 81 24 02. .