« Corée du Nord, le pays qui n'était pas là »

Syn­t­hèse na­tio­nale (n°43)

Le 6 mai 2016 s’ou­v­rait à Pyon­gyang le VIIe Con­g­rès du Par­ti du tra­vail de Co­rée, le pre­mier de­puis 1980. La presse oc­ci­den­tale pré­s­ente ré­gu­liè­re­ment la Ré­pu­b­lique po­pu­laire dé­mo­c­ra­tique de Co­rée (RPDC) ou « Co­rée du Nord » comme la quin­tes­sence de l’État-voyou. Elle a en ef­fet le tou­pet de bra­ver les injonc­tions yan­kees en réa­l­i­sant un pro­g­ramme mi­li­taire nu­c­léaire. Cette in­so­lence de­v­rait plaire à tous les sou­ve­rai­nistes et à tous les na­tio­na­listes de la pla­nète, car la Co­rée du Nord est pro­ba­b­le­ment l’ul­time État na­tio­nal – sou­ve­rain du globe.
Dans un es­sai re­le­vé et riche en in­for­ma­tions mé­c­on­nues, De­nis Gor­teau étu­die cet État qui tranche par rap­port aux nom­b­reux États mou­ton­niers de la mi­ri­fique et fade pseu­do-« Com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale ». Sa quête nu­c­léaire n’est pas une re­c­herche de la dé­me­sure, mais plu­tôt une forme d’as­su­rance géo­po­li­tique to­tale. La Co­rée du Nord se trouve au cœur d’un voi­si­nage pé­r­il­leux, coin­cée entre la Chine qui l’a long­temps con­si­dé­rée comme un vas­sal si­non comme un pro­tec­to­rat, le Ja­pon qui l’oc­cu­pa presque un de­mi-siècle, les États-Unis qui par­ta­gèrent la pé­n­in­sule co­réenne et la Rus­sie, hé­ri­tière de l’URSS. « Suite à l’in­va­sion de l’Irak en 2003 et à l’in­ter­ven­tion de l’OTAN en Li­bye en 2011, sou­ligne De­nis Gor­teau, la RPDC se fé­l­i­ci­ta d’avoir dé­ve­lop­pé ses ca­pa­ci­tés de dé­fense nu­c­léaires af­fir­mant que ces deux pays n’au­raient ja­mais été ag­res­sés si ils avaient eu l’arme ato­mique. Comme la France du gé­né­ral de Gaulle, la RPDC voit l’arme nu­c­léaire comme un sys­tème de dé­fense et d’une source d’éner­gie ci­vile. »
Le nou­veau et jeune di­ri­geant Kim Jong-un a choi­si de dé­lais­ser la doc­t­rine du son­gun (« la prio­ri­té à l’ar­mée ») au pro­fit du « dé­ve­lop­pe­ment si­mul­ta­né de la dé­fense na­tio­nale et de l’éco­no­mie ci­vile ». Il est d’ail­leurs in­té­r­es­sant que le 46e Fo­rum de Da­vos avait in­vi­té le 5 jan­vier 2016 une dé­l­é­ga­tion nord-co­réenne con­duite par le mi­nistre des Af­faires ét­ran­gères et an­cien am­bas­sa­deur en Suisse, Ri Su-yong. Cette in­vi­ta­tion of­fi­cielle, la pre­mière de­puis dix-huit ans, fut en­suite an­nu­lée ap­rès l’es­sai ther­mo­nu­c­léaire réus­si. Pourquoi cet in­vi­ta­tion de la part de l’Oli­gar­c­hie mon­dia­liste ?
La Co­rée du Nord cons­ti­tue une so­cié­té dis­ci­p­li­née et hau­te­ment éduquée (ses in­for­ma­ti­ciens sont de re­dou­tables ha­c­kers sur In­ter­net !). Elle n’est pas naïve : ses atouts la font dé­s­i­r­er des di­ri­geants trans­na­tio­naux qui rê­ve­raient de l’ex­p­loi­ter. Or elle n’a au­cune dette in­ter­na­tio­nale, car la Co­rée du Nord pra­tique un so­cia­lisme na­tio­nal qui s’écarte de plus en plus du dis­cours com­mu­niste ha­bi­tuel pour une vi­sion au­tar­cique nom­mée le juche. « Cette sub­s­ti­tu­tion du mar­xisme par le juche tend à mon­t­rer que la RPDC est res­tée for­mel­le­ment com­mu­niste mais se pense plu­tôt comme la na­tion co­réenne en­fin li­bé­rée et mo­der­ni­sée. » Con­ci­liant na­tio­na­lisme co­réen, sta­li­nisme de la Grande Guerre pa­t­rio­tique (1941 – 1945), maoïsme ré­vo­lu­tion­naire et cha­ma­nisme asia­tique, Kim Il-sung, le fon­da­teur de la Co­rée du Nord, sut uti­li­ser « la na­tion comme ci­ment idéo­lo­gique, les “ masses ” ne sont plus la classe ou­v­rière mais la na­tion en­tière ».
De­nis Gor­teau ap­porte ain­si un éc­lai­rage in­at­ten­du sur un État toujours inju­rié. La Co­rée du Nord n’est pas l’Em­pire jaune qui, dans la bande des­si­née d’Ed­gar P. Ja­cobs, Le Se­c­ret de l’Es­pa­don, veut conqué­rir le monde en­tier : c’est une na­tion qui en­tend res­ter elle-même en con­ser­vant ses tra­di­tions po­pu­laires. Ce bel es­sai dé­tonne dans le con­for­misme am­biant.

Ré­bel­lion (n°74)
Pierre Lu­cius

La Co­rée du Nord, vaste et ép­i­neux sujet le plus souvent ré­duit à des ca­ri­ca­tures, est le thème de ce livre d’une grosse cen­taine de pages : au­tant dire qu’il ne s’agit que d’un ta­b­leau in­t­ro­duc­tif. Heu­reu­se­ment, l’au­teur semble cons­cient des li­mites de son ou­v­rage. Le livre est dé­cou­pé en une sé­rie de 17 ques­tions qui sont au­tant de cha­pitres, bros­sant des sujets di­vers, comme par exemple « Qui était Kim-Il-Sung ? » ou en­core « La Co­rée peut-elle se réu­ni­fier ? ». Sa prin­ci­pale pré­ten­tion est de nous ai­der à com­pren­dre la na­ture du pays et de son ré­gime po­li­tique de ma­nière dé­pas­sion­née et objec­tive.
Pa­ri réus­si ? Oui et non : oui, car l’au­teur fait re­la­ti­ve­ment bien la part de ce qui est com­mu­niste et ne l’est pas dans l’idéo­lo­gie of­fi­cielle du Juche et à ce titre, on lit avec in­té­rêt la ten­ta­tive de mise en con­texte de ces idées avec l’his­toire de la Co­rée (no­tam­ment la vo­lon­té d’au­tar­cie pour se pré­mu­nir de la do­mi­na­tion chi­noise ou ja­po­naise) ; de même, la ques­tion des droits de l’homme (tarte à la crème de tout dé­bat sur le sujet) est mise en pers­pec­tive avec l’hy­po­c­ri­sie oc­ci­den­tale et amé­ri­caine sur le sujet, rap­pe­lant ju­di­cieu­se­ment qu’au­cun res­pon­sable amé­ri­cain n’a ja­mais été ju­gé par une cour in­ter­na­tio­nale mal­g­ré les nom­b­reux crimes de guerre dont s’est ren­due cou­pable leur ar­mée.
Des faits peu con­nus sont aus­si uti­le­ment mis en avant et nombre de lec­teurs se­ront sur­p­ris d’ap­p­rendre que le dé­ve­lop­pe­ment de la Co­rée du Nord était lar­ge­ment su­pé­rieur à ce­lui du Sud dans les an­nées 1960 et que ce der­nier pays n’est de­ve­nu une « dé­mo­c­ra­tie » que de­puis les an­nées 1980. Une cer­taine objec­ti­vi­té est pré­s­ente éga­le­ment dans l’ex­p­li­ca­tion des grands pro­b­lèm­es éco­no­miques et de la fa­mine des an­nées 1990, sou­li­g­nant les ef­fets dra­ma­tiques de la chute de l’URSS et de l’ar­rêt de son aide ain­si que les dé­fauts de l’ag­ri­cul­ture chi­mique, qui, ici comme ail­leurs, a con­duit à une pol­lu­tion et à un les­si­vage des sols. Là en­core, l’em­bar­go dé­c­ré­té par l’ONU ré­vèle son ab­sur­di­té, cer­taines ma­c­hines-ou­tils et des éq­ui­pe­ments aus­si ano­dins que des té­l­é­si­èges, sont in­ter­dits d’ex­por­ta­tion…

Ce­pen­dant, il reste des a prio­ri et on sent que l’au­teur est fa­vo­rable à une évo­lu­tion à la chi­noise, ce qui risque de ren­for­cer l’as­pect bu­reau­c­ra­tique du ré­gime. Il est vrai que l’Em­pire du mi­lieu se fait de plus en plus prés­ent dans l’éco­no­mie du Nord, ten­dant à éga­ler voire dé­pas­ser la co­o­pé­ra­tion in­ter­co­réenne. Il est ici dom­mage d’ail­leurs que l’au­teur ne se penche pas plus sur les ques­tions géo­po­li­tiques, qui sont seu­le­ment esquis­sées, et ne cherche pas les rai­sons des ac­teurs du sud qui in­ves­tissent au Nord (lesquels n’ont évi­dem­ment pas que la réu­ni­fi­ca­tion en tête). On au­rait aus­si ai­mé plus d’éc­lair­cis­se­ment quant à la po­si­tion réelle de Kim-Jong-Un au sein du sys­tème, a-t-il un aus­si grand pou­voir qu’on le dit ? En­fin, tous les lec­teurs ne se­ront pas sen­sibles à une pré­s­en­ta­tion, qui mal­g­ré ses avan­tages, reste as­sez sen­sa­tion­na­liste.

Mal­g­ré tout ce livre est une bonne in­t­ro­duc­tion à la ques­tion co­réenne, ar­ri­vant à en­vi­sa­ger les mul­tiples dy­na­miques du pays et évi­tant un trai­te­ment ma­ni­c­héen et po­li­tique de la ques­tion.

Ré­f­lé­c­hir & Agir (n°52 – hi­ver 16)

La Co­rée du Nord fas­cine di­vers cé­nacles ép­ris de na­tio­nal-bol­c­he­visme par son ca­rac­tère mar­tial, an­ti-amé­ri­cain et na­tio­nal-com­mu­niste. Or, le com­mu­nisme, la Co­rée du Nord l’a de­puis long­temps dé­lais­sé ! Son idéo­lo­gie of­fi­cielle qui rem­p­lace les ré­fé­r­ences du mar­xisme-lé­n­i­nisme forme un en­semble “com­po­site entre le com­mu­nisme et le na­tio­na­lisme ! le juche” qu’on peut li­b­re­ment tra­duire par “voie vers l’in­dé­pen­dance na­tio­nale et l’au­tar­cie éco­no­mique”. Mieux en­core, on se garde bien d’étu­dier Marx, Lé­n­ine et Sta­line pour leur pré­fé­r­er les mythes fon­da­teurs du peuple co­réen. De­nis Gor­teau exa­mine dans de courts cha­pitres di­dac­tiques et objec­tifs le der­nier “Etat-er­mite” de la pla­nète. Sans com­p­lai­sance au­cune, il re­p­lace néan­moins ses com­men­taires dans la longue du­rée his­to­rique. Il in­siste sur le tro­pisme chi­nois, la co­lo­ni­sa­tion ja­po­naise, le jeu russe ain­si que la ter­rible guerre de 1950-53. Mal­g­ré l’em­bar­go de l’ONU, la Co­rée du Nord, à la sou­ve­rai­ne­té sour­cil­leuse, s’ouvre aux tou­ristes ét­ran­gers, ins­taure zones franches et co-en­t­re­p­rises aux portes de la Rus­sie et de la Co­rée du Sud, et dé­ve­loppe une éton­nante éco­no­mie des loi­sirs. Cet ou­v­rage nous ap­p­rend beau­coup sur cette puis­sance nu­c­léaire et spa­tiale d’Asie du Nord-Est.

Eu­rope Maxi­ma
Georges Fel­tin-Tra­col
La Co­rée du Nord au-de­là des cli­c­hés

Le 6 jan­vier 2016, la Ré­pu­b­lique po­pu­laire dé­mo­c­ra­tique de Co­rée (RPDC) pro­cé­da à l’ex­p­lo­sion sou­ter­raine de sa pre­mière bombe H ther­mo­nu­c­léaire. Si l’es­sai a bien été con­fir­mé, les ex­perts oc­ci­den­taux es­ti­ment que vue sa basse in­ten­si­té, ce ne se­rait fi­na­le­ment qu’une ba­nale bombe A. Il n’em­pêche que fi­dèles à leurs gros­sières ma­nières de ban­dit de grand che­min, les États-Unis ont cher­c­hé une nou­velle fois à in­sul­ter Pyon­gyang qua­li­fié d’« État-voyou » alors que les mo­dèles de cette fu­neste ca­té­go­rie s’ap­pellent, outre les USA, la Grande-Bre­tagne, l’Al­le­magne fé­dé­rale, l’OTAN, l’Ara­bie Saou­dite, la Qa­tar, leur maî­t­resse, la Ré­pu­b­lique hexa­go­nale, la Turquie et Is­raël. Ce der­nier pos­sède même plus d’une cen­taine d’ogives nu­c­léaires, mais ne su­bit ja­mais une seule con­dam­na­tion de la mi­nable « Com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale ». Tel-Aviv est par­fai­te­ment in­té­g­ré dans le mon­dia­lisme ré­t­i­cu­laire glo­bal tan­dis que la RPDC ne sou­haite pas s’y ral­lier. Cette dé­mons­t­ra­tion nu­c­léaire pose la sou­ve­rai­ne­té po­li­tique, na­tio­nale et po­pu­laire, du seul vrai État en Co­rée, ce que tous les sou­ve­rai­nistes de la pla­nète de­v­raient se fé­l­i­ci­ter.
La Co­rée du Nord n’est guère con­nue en France. C’est la rai­son pour laquelle l’es­sai de De­nis Gor­teau est plus que bien­ve­nu. En de courts cha­pitres di­dac­tiques, il tente à la fois de mieux cer­ner et de faire dé­cou­v­rir ce que les mé­diats ins­ti­tu­tion­nels ap­pellent avec un mé­p­ris cer­tain le « Royaume-er­mite ». Le pro­pos, s’il est per­tinent – quoique un peu som­maire – , se si­tue fréq­uem­ment à contre-cou­rant. En ef­fet, l’au­teur pense que la Co­rée du Nord pour­rait de­ve­nir une nou­velle puis­sance éco­no­mique. Ce­la n’a pas éc­hap­pé aux or­ga­ni­sa­teurs du 46e Fo­rum éco­no­mique mon­dial de Da­vos qui au­rait ac­cueil­li une dé­l­é­ga­tion nord-co­réenne con­duite par l’an­cien am­bas­sa­deur en Suisse, Ri Su-yong, et ac­tuel mi­nistre des Af­faires ét­ran­gères. Ce­la au­rait été une pre­mière de­puis dix-huit ans si, ap­rès le nou­vel es­sai, Da­vos n’avait pas re­ti­ré son in­vi­ta­tion… La maî­t­rise conjointe du nu­c­léaire et du spa­tial (la RPDC place en or­bite des sa­tel­lites de­puis sa propre base de lan­ce­ment) re­p­ré­s­ente un atout st­ra­té­gique majeur.

L’hé­ri­tage de la pré­s­ence ja­po­naise
Plu­tôt que vou­loir vi­t­ri­fier sa voi­sine et sœur en­ne­mie du Sud, la Co­rée du Nord sou­haite d’abord dis­sua­der son voi­si­nage d’une quel­conque in­gé­r­ence dans ses af­faires in­té­rieures. La géo­g­ra­p­hie la met au centre de plu­sieurs aires d’in­f­luence con­cur­rentes : la Chine, la Rus­sie, le Ja­pon et les États-Unis. Dans son his­toire, « les voi­sins du Nord et de l’Est servent gé­né­ra­le­ment d’en­va­his­seurs tan­dis que la Chine joue le rôle de pro­tec­teur et de tu­teur à la fois mi­li­taire et cul­tu­rel (p. 11) ». Or, les trai­tés in­é­gaux du XIXe siècle font perdre ce rôle à l’Em­pire du Mi­lieu au pro­fit du Ja­pon qui an­nexe la pé­n­in­sule en 1910. « Avant cet ép­i­logue au bé­né­fice du Ja­pon le dé­bat d’idée était vif en Co­rée, tout le monde vou­lait des chan­ge­ments mais il n’y avait pas de con­sen­sus sur les moyens de se mo­der­ni­ser : on hé­site entre la tu­telle chi­noise, l’Oc­cident et le Ja­pon. En tout cas l’in­dé­pen­dance co­réenne de­vient pré­caire eu égard au re­tard du pays (p. 18). » L’oc­cu­pa­tion ja­po­naise n’est pas en­tiè­re­ment né­ga­tive. « L’in­té­g­ra­tion à l’éco­no­mie ja­po­naise a chan­gé la Co­rée : les villes se dé­ve­loppent et se mo­der­nisent suite aux des­t­ruc­tions. […] Le Ja­pon in­dus­t­ria­lise le pays à son pro­fit : les grandes firmes nip­pones ins­tallent leurs hommes au­tour des gou­ver­neurs. Une foule de pe­tites en­t­re­p­rises émerge à l’ombre des oc­cu­pants, elles ser­vi­ront de base aux mul­ti­na­tio­nales ac­tuelles… (pp. 18 – 19) » : les fa­meux chae­bol (con­g­lo­mé­rats in­dus­t­riels et com­mer­ciaux d’ori­gine fa­mi­liale) – tels Hyun­dai ou Sam­sung – st­ruc­turent l’éco­no­mie de la Co­rée du Sud.
Ce di­lemme se re­t­rouve par­mi les mi­li­tants com­mu­nistes prêts à la li­bé­ra­tion na­tio­nale. Quand est fon­dé le Par­ti du tra­vail de Co­rée à la fin de la Se­conde Guerre mon­diale, l’ap­pa­reil com­mu­niste se di­vise en quatre ten­dances : les mi­li­tants res­tés en Co­rée et souvent em­p­ri­son­nés par les Ja­po­nais, les ré­fu­giés en Chine, les exi­lés en URSS et les par­ti­sans en­t­rés en gué­ril­la en com­pa­g­nie de Kim Il-sung. Fils d’un mi­li­tant in­dé­pen­dan­tiste, Kim Il-sung rejoint une ré­sis­tance mo­deste vers 1932. Prag­ma­tique, il lou­voie entre les dif­fé­r­entes ins­tances chi­noises et so­vié­tiques avant de créer et de di­ri­ger à par­tir de 1948 la RPDC. Il se dis­tingue bien­tôt par une voie ori­gi­nale, na­tio­nale-com­mu­niste, tout en con­ser­vant une st­ricte éq­ui­dis­tance, une qua­si-neu­t­ra­li­té, entre Pé­kin et Mos­cou. « Si Kim Il-sung par­tage les cri­tiques de Mao à l’en­contre de l’URSS “ ré­vi­sion­niste ”, il se garde de don­ner des pré­textes à Mos­cou pour in­ter­ve­nir (pp. 23 – 24). »

L’aban­don du com­mu­nisme
C’est dans un con­texte géo­po­li­tique com­p­lexe (hos­ti­li­té de l’Oc­cident at­lan­tiste et guerre froide entre la Chine et l’Union So­vié­tique) que Kim Il-sung dé­ve­loppe la doc­t­rine très per­ti­nente du juche. C’est un fait mé­c­on­nu : « Dès ap­rès 1955 l’idéo­lo­gie de la Co­rée du Nord va len­te­ment évo­luer vers autre chose qu’un com­mu­nisme or­t­ho­doxe por­té par Sta­line et le bloc de l’Est. Se con­si­dé­rant comme un pays du tiers-monde con­cer­né par les pro­b­lèm­es d’in­dé­pen­dance na­tio­nale, la RPDC et plus en­core son maître in­con­tes­té Kim Il-sung vont dé­ve­lop­per une idéo­lo­gie com­po­site entre le com­mu­nisme et le na­tio­na­lisme : le juche. Un terme co­réen dif­fi­ci­le­ment tra­dui­sible qui mêle les no­tions d’in­dé­pen­dance, de sou­ve­rai­ne­té et de li­ber­té créa­t­rice (p. 45) ». De là, l’ef­fa­ce­ment des ré­fé­r­ences com­mu­nistes, voire mar­xistes-lé­n­i­nistes, au pro­fit de va­leurs na­tio­na­listes et iden­ti­taires. Sait-on ain­si que « la cons­ti­tu­tion de 1972 [qui] rem­p­lace celle de 1948 […] n’était pas une cons­ti­tu­tion com­mu­niste : les pou­voirs y étaient sé­pa­rés et la ré­fé­r­ence au so­cia­lisme très in­di­recte (p. 24) » ? Mieux, « le juche rem­p­lace même ex­p­li­ci­te­ment le mar­xisme-lé­n­i­nisme comme idéo­lo­gie de l’État (p. 46) » tan­dis que le gen­dé­risme, le banks­té­risme et le mé­tis­sage mul­ti­ra­cial cons­ti­tuent toujours la clef de voûte du Sys­tème laï­card dans l’Hexa­gone… Certes, « à la lettre le juche se pré­s­ente comme une suite du mar­xisme, un post-so­cia­lisme adap­té à la réa­l­i­té de la na­tion co­réenne en­core par­tiel­le­ment do­mi­née (au Sud) et cer­né de grandes puis­sances (p. 46) ».
La Co­rée du Nord pa­raît dé­ve­lop­per un ca­rac­tère spé­c­i­fique, na­tio­nal-ré­vo­lu­tion­naire sol­da­tique, digne du Tra­vail­leur et de la Mo­bi­li­sa­tion to­tale chers à Ernst Jün­ger. En ef­fet, « les livres nord-co­réens trai­tant du juche ont une forme phi­lo­so­p­hique : l’Homme y est pré­s­en­té comme pou­vant tout. Par “ Homme ” il faut com­pren­dre les masses ou la na­tion. La pa­t­rie (et non plus vrai­ment les classes ex­p­loi­tées) doit être gui­dé par un Par­ti et le chef de ce­lui-ci. C’est sans doute le sens des gi­gan­tesques ras­sem­b­le­ments en­t­raî­nés pour ani­mer d’im­menses fresques vi­vantes (p. 46) ». Pro­mé­t­hée, ou Faust, séjour­naient do­ré­na­vant à Pyon­gyang… À moins que ce­la soit He­gel qui œu­v­rait en fa­veur d’« une mo­nar­c­hie cons­ti­tu­tion­nelle, for­te­ment cen­t­ra­li­sée dans son ad­mi­nis­t­ra­tion, lar­ge­ment dé­c­en­t­ra­li­sée en ce qui con­cerne les in­té­rêts éco­no­miques, avec un corps de fonc­tion­naires de mé­tier, sans re­li­gion d’État, ab­so­lu­ment sou­ve­rain, aus­si bien à l’ex­té­rieur qu’à l’in­té­rieur (E. Weil, He­gel et l’État. Cinq con­fé­r­ences, Vrin, coll. « Pro­b­lèm­es et con­t­ro­verses », Pa­ris, 1950, p. 56) ».

Un État vrai­ment sou­ve­rain
Si l’objec­tif prin­ci­pal de­meure la réu­ni­fi­ca­tion de la pé­n­in­sule et le dé­part dé­fi­ni­tif de l’oc­cu­pant bel­li­ciste yan­kee, d’où l’exis­tence sous la di­rec­tion du Par­ti du tra­vail de Co­rée d’un Front dé­mo­c­ra­tique pour la réu­ni­fi­ca­tion de la pa­t­rie in­c­luant le Par­ti so­cial-dé­mo­c­rate de Co­rée et le Par­ti Chon­do­gyo-Chong-u (une for­ma­tion na­tio­nale-re­li­gieuse chon­doïste, un culte ré­vo­lu­tion­naire pay­san ap­pa­ru à la fin du XIXe siècle sur un syn­c­ré­t­isme ani­miste, boud­d­histe, taoïste et ch­ré­t­ien), la RPDC « semble peu fa­vo­rable aux éc­hanges. La mon­naie na­tio­nale, le won, n’est pas con­ver­tible et le pays re­fuse tout éc­hange en dol­lar, la mon­naie de “ l’en­ne­mi ” état­su­nien (pp. 83 – 84) ». Au­t­hen­tique so­cié­té fer­mée qui ap­p­lique les règles de l’au­tar­cie ou, au moins de l’au­to-suf­fi­sance, la Co­rée du Nord par son re­fus du bil­let vert, s’exo­nère de toute tu­telle ter­ro­riste – ban­caire US. On conçoit mieux en­suite la folle dé­ter­mi­na­tion de Wa­s­hing­ton la plou­to­c­ra­tique de ré­duire cet « em­pê­c­heur de tour­ner en rond ». « Néan­moins, cette fer­me­ture est à re­la­ti­vi­ser (p. 84) ». « Bien des Nord-Co­réens font des al­ler-re­tours avec l’ét­ran­ger soit de façon lé­gale, soit de façon pa­ra-lé­gale (p. 83) », car l’État ré­g­le­mente les dé­p­la­ce­ments de po­pu­la­tion et li­mite les mi­g­ra­tions.
Grâce à De­nis Gor­teau, on va au-de­là des cli­c­hés et des in­ter­p­ré­ta­tions fic­tives, biai­sées et men­son­gères dif­fu­sés par des mé­diats oc­ci­den­ta­listes, grands pour­voyeurs de dé­s­i­n­for­ma­tion ch­ro­nique. Par son idio­syn­c­ra­sie, la RPDC s’ins­c­rit plei­ne­ment dans « le pas­sé de la Co­rée [qui] con­firme cette ten­dance à la per­son­na­li­sa­tion du pou­voir sur fond de dé­fense de la na­tion (p. 50) ». Ne pas prendre en compte son in­du­bi­table par­ti­cu­la­risme se­rait la preuve fla­g­rante d’une in­com­men­su­rable sot­tise oc­ci­den­tale.

AAFC
Au-de­là des idées reçues

Le mythe d’une seule Co­rée con­duit par­fois à ex­c­lure du champ de l’exis­tant l’Etat qui oc­cupe la moi­tié Nord de la pé­n­in­sule, la Ré­pu­b­lique po­pu­laire dé­mo­c­ra­tique de Co­rée (RPD de Co­rée) – au point que ce se­rait un Etat qui n’existe pas, “qui ne se­rait pas là”, pour re­p­rendre l’ex­p­res­sion qui re­tient l’at­ten­tion de De­nis Gor­teau. Les au­to­ri­tés sud-co­réennes n’ont-elles pas pro­tes­té of­fi­ciel­le­ment contre le gou­ver­ne­ment ja­po­nais ayant an­non­cé qu’il en­vi­sa­geait une at­taque en pre­mier contre la RPD de Co­rée, non pas parce que la pré­s­i­dente sud-co­réenne se­rait sou­dain de­ve­nue pa­ci­fiste, mais parce que le gou­ver­ne­ment con­ser­va­teur de Séoul s’of­fusque d’une ac­tion mi­li­taire sur un ter­ri­toire… qu’il con­si­dère être le sien !

De­nis Gor­teau ne pré­tend pas être un ex­pert – mais faire oeuvre de pé­da­go­gie, en géo­g­raphe qui s’in­té­r­esse aux re­la­tions in­ter­na­tio­nales, dans son es­sai con­sa­c­ré à la Co­rée du Nord. Et au moyen de cha­pitres courts et d’une plume alerte il réus­sit à dé­mon­ter les idées reçues qui en­tourent la RPDC, de façon plus syn­t­hé­tique et plus in­ci­sive que ne le font les (trop souvent) longs ar­ticles du blog de l’AAFC (pour ne ci­ter qu’eux, au­to­c­ri­tique bien or­don­née com­mençant pa soi-même).

L’ap­p­roche fi­nale de l’ave­nir de la RPD de Co­rée, dans le champ géo­po­li­tique, a le mé­rite de la mo­des­tie et du réa­l­isme, loin des pré­vi­sions et des sup­pu­ta­tions dé­pour­vues de toute ri­gueur d’ana­lyse.

Evi­dem­ment, le par­ti pris de l’es­sai n’ex­c­lut pas cer­taines af­fir­ma­tions qui mé­ri­te­raient ap­p­ro­fon­dis­se­ment et dis­cus­sion – no­tam­ment sur les ori­gines de la guerre de Co­rée, l’uti­li­sa­tion dé­s­or­mais avé­rée d’armes chi­miques par les Amé­ri­cains pen­dant ce con­f­lit, le manque de fia­bi­li­té d’un Shin Dong-hyuk, dé­fec­teur nord-co­réen, ou en­core les points com­muns entre les sys­tèm­es po­li­tiques nord-co­réen et chi­nois qui tend à re­la­ti­vi­ser l’ex­cep­tion­na­li­té de la RPDC… Mais il au­rait été dif­fi­cile, voire im­pos­sible, de gar­der une ap­p­roche uti­le­ment syn­t­hé­tique en se lançant dans de tels dé­bats, qui mé­ritent par ail­leurs d’être po­sés.

Co­rée du Nord, le pays qui n’était pas là est ain­si une pre­mière ap­p­roche pré­c­ieuse et utile pour qui veut com­pren­dre la RPD de Co­rée, au-de­là des cli­c­hés et des pas­sions.

Corée du Nord, le pays qui n'était pas - Denis Gorteau


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