« Violaine en son château »

André Murcie
Mots Chroniques (N°4 /20/11/08)

Ne nous méprenons pas sur le titre claudélien, nous sommes en toute autre lieu, en toute autre terre. David Mata nous emmène sur les hauts-plateaux de haute adolescence. Il est marqué «roman» sur la couverture, c’en est un, et plutôt un bon qui tranche sur la grisaille de la production contemporaine, mais il suffit de lire la quatrième de couverture pour s’apercevoir qu’il est écrit à l’aune d’une biographie intime. Qui participe du réel du vécu et aussi de la vie rêvée. Non pas de ces rêveries brumeuses et des songes agités des nuits fiévreuses du Grand Meaulnes, mais plutôt d’une contemplation destinale, de cette volonté d’inscription d’une existence personnelle dans la geste évanouie d’un passé révolu que l’on se doit de poursuivre pour ne pas trahir une native distinction que l’on s’est octroyée d’instinct, chevaleresquement, et à laquelle l’on se doit, pour ne pas se renier, rester fidèle.
Voici donc Daniel sur sa bicyclette parcourant les routes de son bourg provincial et de sa campagne environnante. Fils de maçon et d’une mère au foyer, petit salaire et grande réserve de tendresse pudique. Le père lit L’Humanité et le fils batifole sur d’autres sentiers incertains. D n’est pas allé au collège mais a suivi la voie des petits boulots ingrats et précaires. Avenir en berne et sentiment d’échec. La vie n’est pas belle, entre le propriétaire qui veut augmenter le loyer, et les concours qui vous confinent dans le confort insipidement bureaucratique de la piétaille des fonctionnaires, l’horizon n’est guère enthousiasmant.
Mais il y a la face cachée. Le diamant brut sous la gangue de boue. Daniel se bat, il lit, il étudie, il apprend, il écrit, tout seul, en autodidacte selon l’expression consacrée. Des années de plaisirs et d’angoisses accumulées. Il a forgé les clefs de son propre destin mais il lui manque encore les serrures qui lui permettront de faire céder les portes lisses du désespoir.
Dans cette déréliction tout n’est pas perdu. Il a trouvé les murs de sa prison, il les tâte, les palpe, mais les murailles de sa citadelle intérieure qui l’emprisonne buttent sur les murs usés du vieux château là-haut sur la colline à quelques centaines de mètres de la fenêtre de sa chambre. Le plus cher désir de Daniel est de trouver l’ouverture, de franchir le pas…
Voilà pourquoi il rôde comme un chien perdu sur son vélo, essayant de conjurer la malédiction sociale et recherchant la passe… Pour tout viatique il n’a à son actif qu’une demi-douzaine de contes et un article sur la défense des vieilles pierres, pas de quoi fouetter la chatte de la maison qui le soir l’assiste en ses études pelotonnée sur ses genoux.
Mais comme dans un roman d’André Dhôtel le destin est en marche et accourt vers notre héros à toutes jambes. De cheval, de Violaine la fille du châtelain. Car Violaine se termine comme châtelaine et commence comme un viol. De conscience. Mais en attendant il semble que des anges au glaive flamboyant aient décidé d’aider le jeune homme en applanissant les difficultés du chemin. Le voici admis à l’intérieur du château du rêve comme professeur de latin de Violaine. Ce n’est pas l’ennemi qui entre dans la place, c’est le féal qui s’en vient se faire adouber et prêter serment de fidélité à sa dame, l’inaccessible Violaine délicieuse nymphette schizoïde.
Violaine en son château, c’est aussi l’histoire d’une trahison de classe. Un jeune manoeuvrier qui prend le parti des gens du château. Un choix émérite, car la modernité policière cerne les murailles fatiguées. C’est le dernier combat d’une noblesse dépassée, priée de plier bagages et de décamper. L’on hissera le drapeau blanc, non pas celui de la reddition, mais celui de la Vendée intérieure, de cette chouannerie spirituelle qui ne veut pas mourir.
Daniel ne choisit pas son camp. Il le rejoint. Aux âmes bien nées… C’est le clan du combat perdu d’avance. Sa rapide expérience du portrait de l’artiste en leader paysan lui a ouvert les yeux. Le pays est pourri jusqu’à la moelle. Mais c’est aussi le moyen d’aller jusqu’au bout de soi-même. Daniel deviendra l’homme libre qu’il a toujours plus ou moins consciemment voulu être. Violaine en son château, est le récit d’une biographie intellectuelle. Être Chateaubriand ou rien.
L’intellect est une chose et l’homme biologique de chair et de sang une autre. Rien ne sert d’être trop intelligent si l’on ne s’accorde pas à l’expérience concrète de la femme. La femme est folie et c’est double folie que de céder à son caprice. Cela ne peut se terminer que par du sang versé. Le sacrifice de Violaine sera-t-il accompli ? Le sang virginal coulera-t-il ? Et dans quel graal ?
La femme en sa tour d’ivoire et l’admiration masochiste de Daniel pour sa damoiselle au front emperlé de violence. Où sommes-nous ? Dans un roman de chevalerie ? Au milieu des Fidèles de l’impossible amour, ou dans la traduction érotique d’un rapport de soumission de l’humble valet de lettres d’origine plébéienne à sa châtelaine ? L’important est qu’à la fin du livre le drame se dénoue, comme le lacet de la nécessité sociale que le condamné au travail productif de l’ère industrielle parvient à ôter de son cou. Amère victoire mais impérieux triomphe.
Ce roman de David Mata, c’est le premier volume de cet auteur que nous lisons, nous a séduit. Comment en si peu de pages David Mata a-t-il pu jouer une partition qui touche à un entremêlement de thèmes si essentiels ? Adolescence, érotisme, politique. Le roman est concis mais surtout abrupt et violent. Roman de l’éveil et initiatique. Un roman qui parvient à mêler les résurgences, mais dégagées de toutes bimbeloteries fin de siècle délicieusement esthètes, de Sous l’oeil des barbares de Maurice Barrés à l’interrogation angoissée de l’avenir européen de La montagne magique de Thomas Mann. Une réussite. Qui fera date.

P.L. Moudenc
Rivarol (N° 2899 23/01/09)

L’œuvre romanesque de David Mata repose sur des piliers qui assurent la solidité de son assise. Elle est parcourue de thèmes récurrents, leitmotive subissant d’infimes variations, garants de cette harmonie interne qui fait que chaque nouvel ouvrage ajouté à l’édifice procure au lecteur l’impression de se mouvoir en pays connu. Cette connivence déjà ancienne – Le Bûcher espagnol (Julliard) remonte à 1971 – ajoute à la découverte un plaisir supplémentaire.
Ainsi de Violaine en son château. L’action se situe dans la ville de T. qui a déjà servi de décor à d’autres romans et que ceux qui connaissent le sud-ouest de la France identifieront sans peine.
Le héros principal, Daniel, présente plus d’un trait commun avec ses devanciers. Issu d’une famille modeste, il est passionné d’art, de littérature. L’Histoire et le latin l’ont façonné au point de lui fournir les moyens de sortir de sa condition. De refuser l’emploi de gratte papier, considéré pourtant comme un summum pour fils d’ouvrier. De préférer à la sécurité matérielle le parfum enivrant de l’aventure. Une attitude éminemment aristocratique.
Bref, Daniel, qui partage pourtant le sentiment de révolte des paysans laminés par une civilisation négatrice de leurs valeurs ancestrales, peu enclin, toutefois, à hurler avec les loups, est un traître à sa classe sociale.
Ainsi le jugeraient les marxistes. Et pas seulement les idéologues, mais ses amis d’enfance, Laurent, Gaston, demeurés, eux, dans l’horizontalité, dépourvus de toute perspective autre que matérielle. « La ferme était un ermitage. Daniel un clerc. Passer de l’enfance à l’adolescence c’avait été passer de la chevalerie à la cléricature. On pouvait incriminer la vie, la prétendre dépourvue de sens, à Daniel elle apparaissait d’abord comme un Ordre, et y entrer avait été se découvrir lié à une règle, étrange celle-ci dans sa rigueur. »
C’est justement le latin qui va le mettre en contact avec Violaine, fille du châtelain du pays. Une créature singulière, fantasque, en qui cohabitent les qualités les plus contradictoires. Sauvageonne à sa manière, écuyère accomplie et passionnée d’étude, à la foi ingénue et perverse. Belle, il va sans dire, et dotée d’un charme auquel Daniel ne saurait demeurer insensible.
Violaine incarne l’initiatrice. Celle qui entrebâille pour Daniel les portes d’un monde jusqu’alors inaccessible, où la tradition malmenée a trouvé un refuge précaire. Un monde demeuré à l’abri d’une modernité aussi niveleuse qu’avilissante. En quelque sorte, la Dame et son chevalier servant, adoubé comme tel.
La récurrence de ces thèmes – amour de la nature autant que de l’étude, nostalgie de la vraie civilisation, vision aristocratique de l’existence – comme celle de certains détails, lieux ou types de personnages, signe la part de l’autobiographie. Transposée, il va sans dire. L’œuvre n’en est que plus attachante. D’autant que Mata s’y révèle, une lois encore, un maître du récit, au style d’une pureté toute classique, mais vibrant de lyrisme dès lors qu’il évoque les paysages et les thèmes qui lui tiennent à cœur.

Réfléchir & Agir (N°31 Hiver 2009)

Sous la sobre et élégante robe noire d’Alexipharmaque, David Mata (que Bruno Favrit – alias Pine l’Ancien – a déjà célébré ici) nous appelle à déguster son nouveau roman. S’il est bel et bien des nôtres, Mata a publié son premier roman chez Julliard (Le Bûcher espagnol) et écrit dans Le Monde. Journaliste, il a depuis rejoint le camp des proscrits. Voilà pour les présentations. Sous le titre faussement gracquien de Violaine en son château, il nous offre ici un conte subtil, une orange amère, teinté de mélancolie. On songe à Edmond Jaloux (dans son meilleur) pour le parfum et la mélancolie, à Brasillach pour cette écriture limpide et toute classique, à Hermann Hesse pour les bouffées de merveilleux. Daniel, jeune dilettante provincial (mais on reconnaît Tarbes derrière la mystérieuse T.), devient le précepteur de la belle Violaine, fille du seigneur des lieux. En son château comtal, il lui donne des leçons de latin (beau temps où les humanités avaient encore leur vitale importance) et un subtil jeu amoureux se noue et se dénoue entre eux. Conte meaulnien et parabole sur la décadence, David Mata signe là un beau et court roman qui surclasse sans problème 95% des merdes rive gauche qu’on nous encense comme des chefs d’oeuvre. Ceux qui aiment Marc Lévy, Guillaume Musso ou Amélie Nothomb peuvent passer leur chemin mais les autres auraient tort de négliger ce bon livre. Bande son conseillée : le Bal des Laze de Polnareff.

William Tellechea
Parutions.com (février 2009)

Le dernier Mata pourrait être un roman de terroir, des meilleurs, s’inscrivant dans la tradition française qui, de Jean Giono à Claude Seignolle, loue la richesse d’un monde naturel et la patrie des saisons. Loin de «L’école de Brive», de son folklore édulcoré, l’écrivain tarbais, auteur de Hermann ou de La Fuite en Gascogne, exalte aussi la nature, force vivante, mystérieuse, qui hante à jamais les meilleures pages d’Henri Bosco. «Entre les cyprès qui émergent du cimetière le soleil commençait juste à s’élever, théâtrale, significative ascension.»
Violaine en son château, c’est notamment un ouvrage ébranlé par la musique de Bach et l’amour des vieilles pierres. L’histoire simple, en fait, d’un jeune fils de famille modeste à Cazauban, lecteur passionné de Titus Andronicus ; il se rêve aristocrate, amant de la belle châtelaine du bourg voisin; il deviendra son précepteur… S’en suivra une relation incertaine, quête de jours révolus mais ensoleillés, agrestes, prétexte à de délicieuses nostalgies que David Mata excelle à initier. «C’était une nuit d’autrefois, une nuit très ancienne, et Daniel s’y trouvait introduit, infiniment proche à cette heure des hommes qui au long des siècles avaient bâti, bataillé.»
Un court roman, pourrait-on rajouter, beau, sensuel, élégant où rien ne manque; ni même les particularités stylistiques qui font le charme de cet auteur : «Les grands chênes à son entour se hissaient de même au-dessus du temps». Tournures héritées du latin, phrases émiettées qui nous ensorcellent aussitôt. Phrases miraculeuses voire un peu hautaines, – virgiliennes – car David Mata, de même que son personnage, est un fin latiniste, un «passéisme» intrépide qu’il assume avec talent : «La génialité se situe toujours au début», à l’origine et dans les légendes de notre enfance.
Il faut lire Violaine en son château, c’est un pur roman initiatique que nous livre l’ancien chroniqueur d’El Pais, d’un autrefois noble et rural, luxurieux; un roman de la jeunesse aussi, car pour lui «L’enfant est le maître de l’homme».

L.O. d’Algange
Eléments (n°131 avril/juin 2009)

Ce beau récit vogue à sa guise, sur les vagues de ressouvenir, vers une Epiphanie «amoureuse. Un style élégant, juste comme la note frappée par Gléna Goule et donnant au bonheur de l’expression les ressources d’un lyrisme profond, d’une terre chantante, nous livre à la beauté du monde, à ses inépuisables richesses, à son cours, où le temps est l’image mobile de l’éternité («longues files de peupliers entre lesquels, à faible distance, la rivière scintillait»).
Violaine en son château recueille, comme pour en sauvegarder les essences pour une traversée difficile, la noblesse du geste, le resplendissement du cosmos, la profondeur des livres, l’exactitude de la langue latine, ses syllabes d’or, le ravissement de la rencontre, l’émotion vive d’être humble féal autant que seigneur des formes : tout cela gui, dans le règne de la quantité, de l’adultération des êtres et des choses, semble voué à disparaître.
Le personnage central du roman de David Mata, Daniel, est, pour le lecteur, un frère, un compagnon d’arme et de songe, qui va vers son risque, comme disait René Char. Refusant les servitudes basses, il chemine vers les arcanes de l’Histoire et des paysages, guidé par la nostalgie d’une noblesse perdue, enfantine, qui n’est pas seulement une caste mais une raison d’être, une relation intime et secrète avec le cœur du monde : «On ne savait pas que la fin approchait, que le rideau allait tomber, que c’était une grâce de vivre le dernier acte.»
Dans ce roman, l’été rayonne, l’espace lumineux se creuse comme, selon Baudelaire, «la musique creuse le ciel» ; ainsi s’approfondit le récit, revenant à la source des mots, au mystère de l’aria, majestueuse et légère qui ouvre en corolle les mots traduits du silence : «La musique le remettait en présence de l’être vrai, l’être profond qui ne répond à aucun nom, et que la vie, depuis que l’enfance était achevée, obligeait sans cesse à se rebeller.»
Aussitôt nous voici rendus à l’évidence : que la fidélité est au principe même de la rébellion, dès lors que ces mots ne sont plus profanés ou dégradés. Le vaste se rebelle contre l’étroit, la grandeur d’âme contre la mesquinerie et le calcul, celui qui «habite en poète », dans un accord hölderlinien avec l’éternité de la terre, du ciel, des hommes et des dieux, se rebelle contre l’usure et la dégradation, de même que les livres seront une rébellion contre l’amnésie bourgeoise et technocratique.
D’où ce bel éloge des livres, non pas comme nos temps sinistres nous y accoutument, comme objets culturels à finalités moralisatrices et «citoyennes», mais comme farces nourricières, amitiés stellaires, puissances talismaniques. Celles-ci coïncident avec le consentement de l’auteur à la beauté immanente (inséparable de la transcendante) que les œuvres de la création humaine ou de la création divine prédisposent à notre attention et à notre imagination : «Les villes-fées dont parlaient les livres, l’inconnu en lui les connaissait, il les avait rencontrées hors du temps, il le semblait, et à l’être de chair et d’os il ne restait qu’à s’y rendre».
Or, c’est exactement à cette pérégrination que nous conduit David Mata, comme une invitation au château, à ce qui demeure là sauvegardé de l’âme européenne et française, dans le Logos comme dans l’Éros : «Le château le tenait plus justement en éveil. Réalité concrète, œuvre humaine, il s’enracinait, double appartenance, dans un au-delà qui ne pouvait blaser, vécût-on mille ans. » Nous gagnons, ou nous perdons, en même temps l’immanence et la transcendance, la nature et la surnature, la « physis » et la métaphysique qui s entretissent à l’infini en suites musicales, en tapisseries enchantées : «Pour l’élu qu’était Daniel, s’élevait grâce aux livres, le polyphonique concert des siècles. Les voix, depuis qu’il lisait, s’ajoutaient aux voix, la musique s’étoffait de jour en jour, elle s’enrichissait de contrepoints, d’accords nouveaux, où se révélait une insaisissable complexité.»
L’œuvre moderne est de diviser, laissant ainsi s’étioler, de part et d’autre, un monde déserté, un monde de désolations abstraites. Or, nous dit David Mata, au fidèle du Logos et de 1’Eros, tout s’ordonne, tout se tient. Le monde est un ordre digne d’éloge que l’œuvre prolonge : « II n’y avait pas de hiatus entre ces lectures et le ciel étoile. Le ciel était lui-même un système, et les constructions qui, dans l’ici-bas, tentaient de rendre raison du monde s’intégraient à leur manière dans celui-ci.»
Rebelle à se laisser déposséder d’elle-même et du monde, l’âme, l’inconnue de soi, la source vive dont le secret appartient aux sourciers, retrouve son vrai ciel dans l’humilité amoureuse du féal et sa souveraineté dans l’ordre du poème qui porte Daniel vers Violaine, l’héroïne dont nous ne disons rien, laissant au génie du romancier « à cette altitude où se confondent sagesse et folie», le privilège d’en suggérer l’albâtre et l’âpre volupté.

Violaine en son château - David Mata


Alexipharmaque éditions Alexipharmaque éditions Adresse : BP 60359, BILLÈRE Cedex, Pyrénées-Atlantiques. 64141, France Téléphone : +33(0)6 77 68 26 71. .
cara-tm cara-tm Adresse : 8 avenue Roger Cadet, LESCAR, Pyrénées-Atlantiques. 64230, France Téléphone : 06 17 81 24 02. .