« Violaine en son château »

An­d­ré Mur­cie
Mots chro­ni­ques (N°4 /20/11/08)

Ne nous mé­p­re­nons pas sur le titre clau­dé­l­ien, nous sommes en toute autre lieu, en toute autre terre. Da­vid Ma­ta nous em­mène sur les hauts-pla­teaux de haute ado­les­cence. Il est marqué «ro­man» sur la cou­ver­ture, c’en est un, et plu­tôt un bon qui tranche sur la gri­saille de la pro­duc­tion con­tem­po­raine, mais il suf­fit de lire la qua­t­rième de cou­ver­ture pour s’aper­ce­voir qu’il est éc­rit à l’aune d’une bio­g­ra­p­hie in­time. Qui par­ti­cipe du réel du vé­cu et aus­si de la vie rê­vée. Non pas de ces rê­ve­ries bru­meuses et des songes agi­tés des nuits fié­v­reuses du Grand Meaulnes, mais plu­tôt d’une con­tem­p­la­tion des­ti­nale, de cette vo­lon­té d’ins­c­rip­tion d’une exis­tence per­son­nelle dans la geste éva­nouie d’un pas­sé ré­vo­lu que l’on se doit de pour­suivre pour ne pas tra­hir une na­tive dis­tinc­tion que l’on s’est oc­t­royée d’ins­tinct, che­va­le­resque­ment, et à laquelle l’on se doit, pour ne pas se re­nier, res­ter fi­dèle.
Voi­ci donc Da­niel sur sa bi­cy­c­lette par­cou­rant les routes de son bourg pro­vin­cial et de sa cam­pagne en­vi­ron­nante. Fils de maçon et d’une mère au foyer, pe­tit sa­laire et grande ré­serve de ten­d­resse pu­dique. Le père lit L’Hu­ma­ni­té et le fils ba­ti­fole sur d’autres sen­tiers in­cer­tains. D n’est pas al­lé au col­lège mais a sui­vi la voie des pe­tits bou­lots in­g­rats et pré­caires. Ave­nir en berne et sen­ti­ment d’éc­hec. La vie n’est pas belle, entre le pro­p­rié­taire qui veut aug­men­ter le loyer, et les con­cours qui vous con­finent dans le con­fort in­si­pi­de­ment bu­reau­c­ra­tique de la pié­taille des fonc­tion­naires, l’ho­ri­zon n’est guère en­t­hou­sias­mant.
Mais il y a la face ca­c­hée. Le dia­mant brut sous la gangue de boue. Da­niel se bat, il lit, il étu­die, il ap­p­rend, il éc­rit, tout seul, en au­to­di­dacte se­lon l’ex­p­res­sion con­sa­c­rée. Des an­nées de plai­sirs et d’an­goisses ac­cu­mu­lées. Il a for­gé les clefs de son propre des­tin mais il lui manque en­core les ser­rures qui lui per­met­t­ront de faire cé­d­er les portes lisses du dé­s­es­poir.
Dans cette dé­ré­l­ic­tion tout n’est pas per­du. Il a trou­vé les murs de sa pri­son, il les tâte, les palpe, mais les mu­railles de sa ci­ta­delle in­té­rieure qui l’em­p­ri­sonne buttent sur les murs usés du vieux châ­teau là-haut sur la col­line à quelques cen­taines de mètres de la fe­nêtre de sa chambre. Le plus cher dé­s­ir de Da­niel est de trou­ver l’ou­ver­ture, de fran­c­hir le pas…
Voi­là pourquoi il rôde comme un chien per­du sur son vé­lo, es­sayant de conju­rer la ma­lé­dic­tion so­ciale et re­c­her­c­hant la passe… Pour tout via­tique il n’a à son ac­tif qu’une de­mi-dou­zaine de contes et un ar­ticle sur la dé­fense des vi­eil­les pierres, pas de quoi fouet­ter la chatte de la mai­son qui le soir l’as­siste en ses études pe­lo­ton­née sur ses ge­noux.
Mais comme dans un ro­man d’An­d­ré Dhô­tel le des­tin est en marche et ac­court vers notre hé­ros à toutes jambes. De che­val, de Vio­laine la fille du châ­te­lain. Car Vio­laine se ter­mine comme châ­te­laine et com­mence comme un viol. De cons­cience. Mais en at­ten­dant il semble que des anges au glaive flam­boyant aient dé­c­i­dé d’ai­der le jeune homme en ap­p­la­nis­sant les dif­fi­cul­tés du che­min. Le voi­ci ad­mis à l’in­té­rieur du châ­teau du rêve comme pro­fes­seur de la­tin de Vio­laine. Ce n’est pas l’en­ne­mi qui entre dans la place, c’est le féal qui s’en vient se faire adou­ber et prê­ter ser­ment de fi­dé­l­i­té à sa dame, l’in­ac­ces­sible Vio­laine dé­l­i­cieuse nym­p­hette sc­hi­zoïde.
Vio­laine en son châ­teau, c’est aus­si l’his­toire d’une tra­hi­son de classe. Un jeune ma­noeu­v­rier qui prend le par­ti des gens du châ­teau. Un choix émé­rite, car la mo­der­ni­té po­li­cière cerne les mu­railles fa­ti­guées. C’est le der­nier com­bat d’une no­b­lesse dé­pas­sée, priée de plier ba­gages et de dé­c­am­per. L’on his­se­ra le dra­peau blanc, non pas ce­lui de la red­di­tion, mais ce­lui de la Ven­dée in­té­rieure, de cette chouan­ne­rie spi­ri­tuelle qui ne veut pas mou­rir.
Da­niel ne choi­sit pas son camp. Il le rejoint. Aux âm­es bien nées… C’est le clan du com­bat per­du d’avance. Sa ra­pide ex­pé­rience du por­t­rait de l’ar­tiste en lea­der pay­san lui a ou­vert les yeux. Le pays est pour­ri jusqu’à la moelle. Mais c’est aus­si le moyen d’al­ler jusqu’au bout de soi-même. Da­niel de­vien­d­ra l’homme libre qu’il a toujours plus ou moins cons­ciem­ment vou­lu être. Vio­laine en son châ­teau, est le ré­c­it d’une bio­g­ra­p­hie in­tel­lec­tuelle. Être Cha­teau­b­riand ou rien.
L’in­tel­lect est une chose et l’homme bio­lo­gique de chair et de sang une autre. Rien ne sert d’être trop in­tel­ligent si l’on ne s’ac­corde pas à l’ex­pé­rience con­c­rète de la femme. La femme est fo­lie et c’est double fo­lie que de cé­d­er à son ca­p­rice. Ce­la ne peut se ter­mi­ner que par du sang ver­sé. Le sa­c­ri­fice de Vio­laine se­ra-t-il ac­com­p­li ? Le sang vir­gi­nal cou­le­ra-t-il ? Et dans quel graal ?
La femme en sa tour d’ivoire et l’ad­mi­ra­tion ma­so­c­histe de Da­niel pour sa da­moi­selle au front em­per­lé de vio­lence. Où sommes-nous ? Dans un ro­man de che­va­le­rie ? Au mi­lieu des Fi­dèles de l’im­pos­sible amour, ou dans la tra­duc­tion éro­tique d’un rap­port de sou­mis­sion de l’humble va­let de lettres d’ori­gine plé­béienne à sa châ­te­laine ? L’im­por­tant est qu’à la fin du livre le drame se dé­noue, comme le la­cet de la né­c­es­si­té so­ciale que le con­dam­né au tra­vail pro­duc­tif de l’ère in­dus­t­rielle par­vient à ôter de son cou. Amère vic­toire mais im­pé­rieux triomphe.
Ce ro­man de Da­vid Ma­ta, c’est le pre­mier vo­lume de cet au­teur que nous li­sons, nous a sé­duit. Com­ment en si peu de pages Da­vid Ma­ta a-t-il pu jouer une par­ti­tion qui touche à un en­t­re­mê­le­ment de thèm­es si es­sen­tiels ? Ado­les­cence, éro­tisme, po­li­tique. Le ro­man est con­cis mais sur­tout ab­rupt et violent. Ro­man de l’éveil et ini­tia­tique. Un ro­man qui par­vient à mê­ler les ré­s­ur­g­ences, mais dé­ga­gées de toutes bim­be­lo­te­ries fin de siècle dé­l­i­cieu­se­ment es­t­hètes, de Sous l’oeil des bar­bares de Mau­rice Bar­rés à l’in­ter­ro­ga­tion an­gois­sée de l’ave­nir eu­ro­péen de La mon­tagne ma­gique de Tho­mas Mann. Une réus­site. Qui fe­ra date.

P.L. Mou­denc
Ri­va­rol (N° 2899 23/01/09)

L’œuvre ro­ma­nesque de Da­vid Ma­ta re­pose sur des pi­liers qui as­surent la so­li­di­té de son as­sise. Elle est par­cou­rue de thèm­es ré­c­ur­rents, leit­mo­tive su­bis­sant d’in­fimes va­ria­tions, ga­rants de cette har­mo­nie in­terne qui fait que chaque nou­vel ou­v­rage ajou­té à l’édi­fice pro­cure au lec­teur l’im­p­res­sion de se mou­voir en pays con­nu. Cette con­ni­vence déjà an­cienne – Le Bû­c­her es­pa­g­nol (Jul­liard) re­monte à 1971 – ajoute à la dé­cou­verte un plai­sir sup­p­lé­men­taire.
Ain­si de Vio­laine en son châ­teau. L’ac­tion se si­tue dans la ville de T. qui a déjà ser­vi de dé­cor à d’autres ro­mans et que ceux qui con­naissent le sud-ouest de la France iden­ti­fie­ront sans peine.
Le hé­ros prin­ci­pal, Da­niel, pré­s­ente plus d’un trait com­mun avec ses de­van­ciers. Is­su d’une fa­mille mo­deste, il est pas­sion­né d’art, de lit­té­ra­ture. L’His­toire et le la­tin l’ont façon­né au point de lui four­nir les moyens de sor­tir de sa con­di­tion. De re­fu­ser l’em­p­loi de gratte pa­pier, con­si­dé­ré pour­tant comme un sum­mum pour fils d’ou­v­rier. De pré­fé­r­er à la sé­c­u­ri­té ma­té­rielle le par­fum en­i­v­rant de l’aven­ture. Une at­ti­tude ém­i­n­em­ment aris­to­c­ra­tique.
Bref, Da­niel, qui par­tage pour­tant le sen­ti­ment de ré­volte des pay­sans la­mi­nés par une ci­vi­li­sa­tion né­ga­t­rice de leurs va­leurs an­ces­t­rales, peu en­c­lin, tou­te­fois, à hur­ler avec les loups, est un traître à sa classe so­ciale.
Ain­si le ju­ge­raient les mar­xistes. Et pas seu­le­ment les idéo­logues, mais ses amis d’en­fance, Laurent, Gas­ton, de­meu­rés, eux, dans l’ho­ri­zon­ta­li­té, dé­pour­vus de toute pers­pec­tive autre que ma­té­rielle. « La ferme était un er­mi­tage. Da­niel un clerc. Pas­ser de l’en­fance à l’ado­les­cence c’avait été pas­ser de la che­va­le­rie à la clé­ri­ca­ture. On pou­vait in­c­ri­mi­ner la vie, la pré­tendre dé­pour­vue de sens, à Da­niel elle ap­pa­rais­sait d’abord comme un Ordre, et y en­t­rer avait été se dé­cou­v­rir lié à une règle, ét­range celle-ci dans sa ri­gueur. »
C’est jus­te­ment le la­tin qui va le mettre en con­tact avec Vio­laine, fille du châ­te­lain du pays. Une créa­ture sin­gu­lière, fan­tasque, en qui co­ha­bitent les qua­li­tés les plus con­t­ra­dic­toires. Sau­va­geonne à sa ma­nière, éc­uyère ac­com­p­lie et pas­sion­née d’étude, à la foi in­gé­nue et per­verse. Belle, il va sans dire, et do­tée d’un charme auquel Da­niel ne sau­rait de­meu­rer in­sen­sible.
Vio­laine in­carne l’ini­tia­t­rice. Celle qui en­t­re­bâille pour Da­niel les portes d’un monde jusqu’alors in­ac­ces­sible, où la tra­di­tion mal­me­née a trou­vé un re­fuge pré­caire. Un monde de­meu­ré à l’ab­ri d’une mo­der­ni­té aus­si ni­ve­leuse qu’avi­lis­sante. En quelque sorte, la Dame et son che­va­lier ser­vant, adou­bé comme tel.
La ré­c­ur­rence de ces thèm­es – amour de la na­ture au­tant que de l’étude, nos­tal­gie de la vraie ci­vi­li­sa­tion, vi­sion aris­to­c­ra­tique de l’exis­tence – comme celle de cer­tains dé­tails, lieux ou types de per­son­nages, signe la part de l’au­to­bio­g­ra­p­hie. Trans­po­sée, il va sans dire. L’œuvre n’en est que plus at­ta­c­hante. D’au­tant que Ma­ta s’y ré­vèle, une lois en­core, un maître du ré­c­it, au style d’une pu­re­té toute clas­sique, mais vi­b­rant de ly­risme dès lors qu’il évoque les pay­sages et les thèm­es qui lui tiennent à cœur.

Ré­f­lé­c­hir & Agir (N°31 Hi­ver 2009)

Sous la sobre et él­é­gante robe noire d’Alexi­p­har­maque, Da­vid Ma­ta (que Bru­no Fa­v­rit – alias Pine l’An­cien – a déjà cé­l­é­b­ré ici) nous ap­pelle à dé­gus­ter son nou­veau ro­man. S’il est bel et bien des nôtres, Ma­ta a pu­b­lié son pre­mier ro­man chez Jul­liard (Le Bû­c­her es­pa­g­nol) et éc­rit dans Le Monde. Jour­na­liste, il a de­puis rejoint le camp des pros­c­rits. Voi­là pour les pré­s­en­ta­tions. Sous le titre faus­se­ment grac­quien de Vio­laine en son châ­teau, il nous offre ici un conte sub­til, une orange amère, tein­té de mé­lan­co­lie. On songe à Ed­mond Ja­loux (dans son meil­leur) pour le par­fum et la mé­lan­co­lie, à Bra­sil­lach pour cette éc­ri­ture lim­pide et toute clas­sique, à Her­mann Hesse pour les bouf­fées de mer­veil­leux. Da­niel, jeune di­let­tante pro­vin­cial (mais on re­con­naît Tarbes der­rière la mys­té­rieuse T.), de­vient le pré­c­ep­teur de la belle Vio­laine, fille du sei­g­neur des lieux. En son châ­teau com­tal, il lui donne des leçons de la­tin (beau temps où les hu­ma­ni­tés avaient en­core leur vi­tale im­por­tance) et un sub­til jeu amou­reux se noue et se dé­noue entre eux. Conte meaul­nien et pa­ra­bole sur la dé­c­a­d­ence, Da­vid Ma­ta signe là un beau et court ro­man qui sur­c­lasse sans pro­b­lème 95% des merdes rive gauche qu’on nous en­cense comme des chefs d’oeuvre. Ceux qui ai­ment Marc Lé­vy, Guil­laume Mus­so ou Amé­l­ie No­t­homb peuvent pas­ser leur che­min mais les autres au­raient tort de né­g­li­ger ce bon livre. Bande son con­seil­lée : le Bal des Laze de Pol­na­reff.

Wil­liam Tel­le­c­hea
Pa­ru­tions.com (fé­v­rier 2009)

Le der­nier Ma­ta pour­rait être un ro­man de ter­roir, des meil­leurs, s’ins­c­ri­vant dans la tra­di­tion française qui, de Jean Gio­no à Claude Sei­g­nolle, loue la ri­c­hesse d’un monde na­tu­rel et la pa­t­rie des sai­sons. Loin de «L’école de Brive», de son folk­lore édul­co­ré, l’éc­ri­vain tar­bais, au­teur de Her­mann ou de La Fuite en Gas­cogne, exalte aus­si la na­ture, force vi­vante, mys­té­rieuse, qui hante à ja­mais les meil­leures pages d’Hen­ri Bos­co. «Entre les cy­p­rès qui émergent du ci­me­tière le so­leil com­mençait juste à s’él­e­ver, théâ­t­rale, si­g­ni­fi­ca­tive as­cen­sion.»
Vio­laine en son châ­teau, c’est no­tam­ment un ou­v­rage éb­ran­lé par la mu­sique de Bach et l’amour des vi­eil­les pierres. L’his­toire simple, en fait, d’un jeune fils de fa­mille mo­deste à Ca­zau­ban, lec­teur pas­sion­né de Ti­tus An­d­ro­ni­cus ; il se rêve aris­to­c­rate, amant de la belle châ­te­laine du bourg voi­sin; il de­vien­d­ra son pré­c­ep­teur… S’en sui­v­ra une re­la­tion in­cer­taine, quête de jours ré­vo­lus mais en­so­leil­lés, ag­restes, pré­texte à de dé­l­i­cieuses nos­tal­gies que Da­vid Ma­ta ex­celle à ini­tier. «C’était une nuit d’au­t­re­fois, une nuit très an­cienne, et Da­niel s’y trou­vait in­t­ro­duit, in­fi­ni­ment proche à cette heure des hommes qui au long des siècles avaient bâ­ti, ba­tail­lé.»
Un court ro­man, pour­rait-on rajou­ter, beau, sen­suel, él­é­gant où rien ne manque; ni même les par­ti­cu­la­ri­tés sty­lis­tiques qui font le charme de cet au­teur : «Les grands chênes à son en­tour se his­saient de même au-des­sus du temps». Tour­nures hé­ri­tées du la­tin, ph­rases ém­iet­tées qui nous en­sor­cellent aus­si­tôt. Ph­rases mi­ra­cu­leuses voire un peu hau­taines, – vir­gi­liennes – car Da­vid Ma­ta, de même que son per­son­nage, est un fin la­ti­niste, un «pas­séisme» in­t­ré­p­ide qu’il as­sume avec talent : «La gé­n­ia­li­té se si­tue toujours au dé­but», à l’ori­gine et dans les lé­gendes de notre en­fance.
Il faut lire Vio­laine en son châ­teau, c’est un pur ro­man ini­tia­tique que nous livre l’an­cien ch­ro­niqueur d’El Pais, d’un au­t­re­fois noble et ru­ral, luxu­rieux; un ro­man de la jeu­nesse aus­si, car pour lui «L’en­fant est le maître de l’homme».

L.O. d’Al­gange
Elé­ments (n°131 av­ril/juin 2009)

Ce beau ré­c­it vogue à sa guise, sur les vagues de res­sou­ve­nir, vers une Epi­p­ha­nie «amou­reuse. Un style él­é­gant, juste comme la note frap­pée par Glé­na Goule et don­nant au bon­heur de l’ex­p­res­sion les res­sources d’un ly­risme pro­fond, d’une terre chan­tante, nous livre à la beau­té du monde, à ses in­é­pui­sables ri­c­hesses, à son cours, où le temps est l’image mo­bile de l’éter­ni­té («longues files de peu­p­liers entre lesquels, à faible dis­tance, la ri­vière scin­til­lait»).
Vio­laine en son châ­teau re­cueille, comme pour en sau­ve­gar­der les es­sences pour une tra­ver­sée dif­fi­cile, la no­b­lesse du geste, le res­p­len­dis­se­ment du cos­mos, la pro­fon­deur des livres, l’exac­ti­tude de la langue la­tine, ses syl­labes d’or, le ra­vis­se­ment de la ren­contre, l’émo­tion vive d’être humble féal au­tant que sei­g­neur des formes : tout ce­la gui, dans le règne de la quan­ti­té, de l’adul­té­ra­tion des êtres et des choses, semble voué à dis­pa­raître.
Le per­son­nage cen­t­ral du ro­man de Da­vid Ma­ta, Da­niel, est, pour le lec­teur, un frère, un com­pa­g­non d’arme et de songe, qui va vers son risque, comme di­sait Re­né Char. Re­fu­sant les ser­vi­tudes basses, il che­mine vers les ar­canes de l’His­toire et des pay­sages, gui­dé par la nos­tal­gie d’une no­b­lesse per­due, en­fan­tine, qui n’est pas seu­le­ment une caste mais une rai­son d’être, une re­la­tion in­time et se­c­rète avec le cœur du monde : «On ne sa­vait pas que la fin ap­p­ro­c­hait, que le ri­deau al­lait tom­ber, que c’était une grâce de vivre le der­nier acte.»
Dans ce ro­man, l’été rayonne, l’es­pace lu­mi­neux se creuse comme, se­lon Bau­de­laire, «la mu­sique creuse le ciel» ; ain­si s’ap­p­ro­fon­dit le ré­c­it, re­ve­nant à la source des mots, au mys­tère de l’aria, majes­tueuse et lé­gère qui ouvre en co­rolle les mots tra­duits du si­lence : «La mu­sique le re­met­tait en pré­s­ence de l’être vrai, l’être pro­fond qui ne ré­pond à au­cun nom, et que la vie, de­puis que l’en­fance était ac­he­vée, ob­li­geait sans cesse à se re­bel­ler.»
Aus­si­tôt nous voi­ci ren­dus à l’évi­dence : que la fi­dé­l­i­té est au prin­cipe même de la ré­bel­lion, dès lors que ces mots ne sont plus pro­fa­nés ou dé­g­ra­dés. Le vaste se re­belle contre l’ét­roit, la gran­deur d’âme contre la mesqui­ne­rie et le cal­cul, ce­lui qui «ha­bite en poète », dans un ac­cord höl­der­li­nien avec l’éter­ni­té de la terre, du ciel, des hommes et des dieux, se re­belle contre l’usure et la dé­g­ra­da­tion, de même que les livres se­ront une ré­bel­lion contre l’am­né­s­ie bour­geoise et tech­no­c­ra­tique.
D’où ce bel él­oge des livres, non pas comme nos temps si­nistres nous y ac­cou­tu­ment, comme objets cul­tu­rels à fi­na­li­tés mo­ra­li­sa­t­rices et «ci­toyennes», mais comme farces nour­ri­cières, ami­tiés stel­laires, puis­sances ta­lis­ma­niques. Celles-ci coïn­cident avec le con­sen­te­ment de l’au­teur à la beau­té im­ma­nente (in­sé­pa­rable de la trans­cen­dante) que les œuvres de la créa­tion hu­maine ou de la créa­tion di­vine pré­dis­posent à notre at­ten­tion et à notre ima­gi­na­tion : «Les villes-fées dont par­laient les livres, l’in­con­nu en lui les con­nais­sait, il les avait ren­con­t­rées hors du temps, il le sem­b­lait, et à l’être de chair et d’os il ne res­tait qu’à s’y rendre».
Or, c’est exac­te­ment à cette pé­r­é­g­ri­na­tion que nous con­duit Da­vid Ma­ta, comme une in­vi­ta­tion au châ­teau, à ce qui de­meure là sau­ve­gar­dé de l’âme eu­ro­péenne et française, dans le Lo­gos comme dans l’Éros : «Le châ­teau le te­nait plus jus­te­ment en éveil. Réa­l­i­té con­c­rète, œuvre hu­maine, il s’en­ra­ci­nait, double ap­par­te­nance, dans un au-de­là qui ne pou­vait bla­ser, vé­cût-on mille ans. » Nous ga­g­nons, ou nous per­dons, en même temps l’im­ma­nence et la trans­cen­dance, la na­ture et la sur­na­ture, la « phy­sis » et la mé­t­a­p­hy­sique qui s en­t­re­tissent à l’in­fi­ni en suites mu­si­cales, en ta­pis­se­ries en­c­han­tées : «Pour l’élu qu’était Da­niel, s’él­e­vait grâce aux livres, le po­ly­p­ho­nique con­cert des siècles. Les voix, de­puis qu’il li­sait, s’ajou­taient aux voix, la mu­sique s’étof­fait de jour en jour, elle s’en­ri­c­his­sait de con­t­re­points, d’ac­cords nou­veaux, où se ré­vé­lait une in­sai­sis­sable com­p­lexi­té.»
L’œuvre mo­derne est de di­vi­ser, lais­sant ain­si s’étio­ler, de part et d’autre, un monde dé­s­er­té, un monde de dé­s­o­l­a­tions abs­t­raites. Or, nous dit Da­vid Ma­ta, au fi­dèle du Lo­gos et de 1’Eros, tout s’or­donne, tout se tient. Le monde est un ordre digne d’él­oge que l’œuvre pro­longe : « II n’y avait pas de hia­tus entre ces lec­tures et le ciel étoile. Le ciel était lui-même un sys­tème, et les cons­t­ruc­tions qui, dans l’ici-bas, ten­taient de rendre rai­son du monde s’in­té­g­raient à leur ma­nière dans ce­lui-ci.»
Re­belle à se lais­ser dé­pos­sé­d­er d’elle-même et du monde, l’âme, l’in­con­nue de soi, la source vive dont le se­c­ret ap­par­tient aux sour­ciers, re­t­rouve son vrai ciel dans l’hu­mi­li­té amou­reuse du féal et sa sou­ve­rai­ne­té dans l’ordre du poème qui porte Da­niel vers Vio­laine, l’hé­roïne dont nous ne di­sons rien, lais­sant au gé­n­ie du ro­man­cier « à cette al­ti­tude où se con­fondent sa­gesse et fo­lie», le pri­vi­lège d’en sug­gé­r­er l’al­bâtre et l’âpre vo­lup­té.

Violaine en son château - David Mata


Alexipharmaque éditions Alexipharmaque éditions Adresse : BP 60359, BILLÈRE Cedex, Pyrénées-Atlantiques. 64141, France Téléphone : +33(0)6 77 68 26 71. .
cara-tm cara-tm Adresse : 8 avenue Roger Cadet, LESCAR, Pyrénées-Atlantiques. 64230, France Téléphone : 06 17 81 24 02. .