« Les solistes de Dresde »

Jacques Abou­caya
Elé­ments n° 142 (jan­vier-mars 2012) « Le ly­risme acé­ré de Da­vid Ma­ta »

Da­vid Ma­ta n’est pas de ces au­teurs qui se croient te­nus de pro­duire un vo­lume par an, de pré­fé­r­ence à l’époque de ce qu’on ap­pelle la « ren­t­rée lit­té­raire ». Au règne de la quan­ti­té hon­ni par Gué­non, il pré­fère la qua­li­té. Huit ro­mans pu­b­liés en qua­rante an­nées d’éc­ri­ture, on ne sau­rait pré­tendre qu’il en­combre les rayons des li­b­rai­ries, ces « pan­dé­mo­niums », ain­si qu’il se plaît à éc­rire.
Comme son exi­gence s’al­lie à une ex­t­rême dis­c­ré­t­ion, l’œuvre ro­ma­nesque qu’il dis­tille de loin en loin s’ap­pa­rente à la quin­tes­sence is­sue d’un long mû­ris­se­ment. Aus­si rare que char­gée de sens, elle évoque aus­si la den­si­té du marbre dont sont faites les sta­tues an­tiques auxquelles il voue une ma­nière de vé­né­ra­tion. On pour­rait lui ap­p­liquer ce­ci, qu’il af­firme de Da­niel, son hé­ros, cri­tique d’art et ro­man­cier – son ava­tar : « [II] n’avançait dans son ro­man qu’avec une ex­t­rême len­teur, cor­ri­geant sans cesse, éla­guant, n’éc­ri­vant qu’afin d’éla­guer. »
À vrai dire, cha­cun de ses ro­mans est à la fois une épure, un com­bat et une orai­son. Épure car rien de su­per­f­lu (de tri­vial, se­rait-on ten­té d’éc­rire) ne vient en alour­dir le cours. Com­bat contre les hi­deurs du monde mo­derne, les im­pos­tures de l’art con­tem­po­rain, dé­gé­né­ré et mor­ti­fère. Ac­tion de grâce ren­due aux ci­vi­li­sa­tions an­tiques, sin­gu­liè­re­ment la ro­maine, por­teuses de beau­tés in­tem­po­relles. Ca­pables, par leurs ar­c­hi­tectes, leurs ar­tistes et leurs sculp­teurs, de ma­g­ni­fier l’homme. De le his­ser si­non au rang exact des dieux, du moins à ce­lui des hé­ros.
Au­tant de thèm­es ré­c­ur­rents que les fa­mi­liers de son œuvre an­té­rieure ne se­ront pas sur­p­ris de trou­ver dans Les so­listes de Dresde. Non plus que des élé­me­nts au­to­bio­g­ra­p­hiques trans­po­sés, dé­c­li­nés en fonc­tion de l’in­t­rigue. Ici, Da­niel, que ses prises de po­si­tion ico­no­c­lastes contre la pein­ture con­cep­tuelle re­lèguent au rang de pa­ria hon­ni de ses con­f­rères, est pour­tant char­gé par une re­vue de rendre compte d’un grand Sa­lon qui doit se te­nir en Af­rique. Plus pré­c­i­sé­ment à Lu­b­ris, ca­pi­tale de la Trans­po­li­taine ré­c­em­ment in­dé­pen­dante et déjà gan­g­re­née, dans ses mœurs et son ur­ba­nisme, par le mon­dia­lisme mar­c­hand. Or, en­core jeune homme, il a déjà séjour­né à Lu­b­ris. Il garde le sou­ve­nir des ruines de la ville an­tique fon­dée par les Ro­mains. Par­ti­cu­liè­re­ment du théâtre où il lui fut don­né de cô­toyer Ma­ri­ka R…, in­ou­b­liable in­car­na­tion de la Sa­lo­mé d’Os­car Z… Le voi­ci donc par­ti sur les traces de son pas­sé. Et en même temps, sur celles de l’An­tiqui­té païenne dont té­moignent en­core les sta­tues à de­mi en­se­ve­lies des mé­nades. Où ce­lui qui sait en­tendre perçoit en­core, sous les vio­lons qui s’ac­cordent à la tom­bée du jour, les cla­meurs des faunes ex­ci­tant les guer­riers au com­bat.
Le com­bat que mène pour leur part Ma­ta et son double ro­ma­nesque a certes chan­gé de forme mais non de na­ture. C’est ce­lui de la ci­vi­li­sa­tion contre la bar­ba­rie. Du cos­mos contre le chaos. Du sens contre la per­ver­sion ni­hi­liste. D’au­tant plus ardent, im­pi­toyable, que l’un et l’autre ont, dans leur jeu­nesse, sa­c­ri­fié aux faux dieux et à la re­li­gion du Pro­g­rès. Il ne faut pas trop d’une vie pour ré­pa­rer de telles er­reurs. D’où la vio­lence, et la per­ti­nence, d’un réq­ui­si­toire qui prend pour cibles tous les as­pects de notre dé­c­a­d­ence. Une po­lé­m­ique dé­pour­vue de dog­ma­tisme. Elle ne va pas sans quelques re­pen­tirs – ce qui rend en­core plus pro­bante la flamme dont elle est ani­mée.
Sur cette trame té­nue – mais, en­core une fois, il s’agit d’al­ler à l’es­sen­tiel -, se dé­p­loie un ré­c­it vi­b­rant, par­cou­ru de ly­risme, et en même temps d’une fac­ture toute clas­sique. La ri­c­hesse de la langue et sa par­faite maî­t­rise le si­tuent aux an­ti­podes des pro­duc­tions ac­tuelles. Ce pourquoi il est hau­te­ment re­com­man­dable.

Ch­ris­to­p­her Gé­rard
Le Spec­tacle du Monde (fé­v­rier 2012)

« Qui est bien né part un jour à la re­c­herche des dieux » : tel est, dé­fi­ni par lui-même, l’iti­né­raire de Da­vid Ma­ta, l’un de ces éc­ri­vains qua­si clan­des­tins, in­con­nus des ga­zettes mais en­t­hou­sias­mant une poi­g­née d’au­t­hen­tiques lec­teurs. Né en France de pa­rents Ara­go­nais, il est un pur pro­duit des hus­sards noirs de la Ré­pu­b­lique, qui ap­p­rit le la­tin seul ! Jour­na­liste et cri­tique d’art, il a pu­b­lié sept ro­mans qui, tous, il­lustrent un par­cours à re­bours des modes al­lié à une double nos­tal­gie, celle de l’en­fance et celle de la Rome an­tique.
Ces in­g­ré­dients se re­t­rouvent dans Les so­listes de Dresde, (trop) court ro­man met­tant en scène ce que nos chers Ro­mains ap­pe­laient un re­di­tus ad fontes, un re­tour aux sources. Un cri­tique d’art proche de la re­t­raite, qui sa vie du­rant a ba­tail­lé contre les im­pos­tures de l’art con­tem­po­rain, re­vient sur les lieux où il a ser­vi dans sa prime jeu­nesse, au temps des guerres co­lo­niales. Dans ce pays ima­gi­naire de la rive sud de la Mé­di­ter­ra­née, la Trans­po­li­taine, en proie à des af­f­ron­te­ments tri­baux, Da­niel est ve­nu pour l’inau­gu­ra­tion d’un Sa­lon in­ter­na­tio­nal d’art con­tem­po­rain, la vi­t­rine du ré­gime.
Ul­time ba­roud du vieux lut­teur contre l’im­pos­ture aux mille faces ? Sans doute… Quoique l’an­cien sol­dat a bien d’autres rai­sons pour cra­pa­hu­ter à nou­veau dans les ruines de l’an­tique Lu­b­ris Ma­g­na. Avec cet ét­range ro­man de nette fac­ture, qui s’ac­hève avec la dé­cou­verte d’une mé­nade de terre cuite, alors que, dans le théâtre ro­main dé­s­er­té, s’élève le chant des so­listes de Dresde, Da­vid Ma­ta en­sor­celle son lec­teur, lui fait fran­c­hir les fron­tières du temps et, à mots cou­verts, lui livre quelques se­c­rets.

Bru­no Fa­v­rit
Ré­f­lé­c­hir & Agir (hi­ver 2012 – n°40)

Un beau ro­man in­ti­miste, pour les ini­tiés tout de même (nous en sommes !). Mais n’est-ce pas la marque de fa­b­rique des éc­rits de Da­vid Ma­ta ? Il cons­t­ruit son oeuvre à l’ab­ri des injonc­tions ger­ma­no­p­ra­tines et nous ne lui en fe­rons certes pas le re­p­roche. Ce nou­veau livre est donc émail­lé de si­g­ni­fi­ca­tions le plus souvent cryp­tées, mais qui ap­par­tiennent aus­si ici, on le de­vine, à l’his­toire de l’au­teur. N’est-ce pas lui qui se met en scène sous le so­leil mé­di­ter­ra­néen et l’air char­gé d’em­b­runs d’une Tri­po­li­taine re­bap­ti­sée dont il reste à dé­ter­mi­ner l’exact em­p­la­ce­ment ? On sent poindre en ces pages la nos­tal­gie de quelques mo­ments de bon­heur, d’un « âge d’or » que le per­son­nage de Da­niel cherche à re­t­rou­ver en al­lant à la ren­contre des so­listes de Dresde qui se pro­duisent dans les ruines an­tiques du temple d’Isis, là où les au­toch­tones re­com­mandent de ne pas se rendre. Dans cette quête l’ac­com­pagnent Rome, Sa­lo­mé et le vin ; force et gran­deur, beau­té, et bois­son ré­vé­l­ée au mor­tel par Dio­ny­sos, hé­ros des tra­gé­dies an­tiques. On peut s’em­barquer avec Ma­ta qui est toujours d’aus­si bonne com­pa­g­nie, sur­tout lorsqu’il veut croire que Rome n’a pas som­b­ré pour toujours.

Luc-Oli­vier d’Al­gange (mars 2012)

Le bon usage de la cri­tique est d’en dire le moins pos­sible. La pa­ra­ph­rase est im­pie et vul­gaire, et nous lais­se­rons, en én­igme à ceux-là, rares heu­reux, que nous au­rons in­ci­té à lire ce livre, en én­igme, la rai­son d’être du titre du ro­man de Da­vid Ma­ta, Les so­listes de Dresde.
Ce ro­man, en res­sac d’une beau­té per­due, est un ro­man “in­té­rieur”, au sens que pou­vaient don­ner à ce mot No­va­lis, et plus gé­né­ra­le­ment, les ro­man­tiques al­le­mands. Dis­si­pons d’em­b­lée un ma­l­en­ten­du pos­sible: cette in­té­rio­ri­té n’est en rien une “psy­c­ho­lo­gie”. La pen­sée ro­ma­nesque de l’au­teur entre dans un monde où l’homme, certes, à sa place, noble et res­t­reinte, mais par­mi les dieux, la terre, le ciel et la mer, – sans ou­b­lier les lé­gendes ins­c­rites dans les ruines et qui s’avivent dans l’im­pon­dé­rable pro­me­nade qui con­duit le per­son­nage vers les ri­vages de Lu­b­ris-Ma­g­na. L’in­té­rieur et l’ex­té­rieur, l’âme et le cos­mos se re­joi­gnent dans l’Ame du monde, dans le res­p­len­dis­se­ment du Lo­gos, qui est mu­sique lorsqu’en s’em­parent les poètes. L’éc­ri­ture ro­ma­nesque éc­happe aux ch­ro­no­lo­gies pro­fanes, pour suivre le mou­ve­ment de la pen­sée, en “ré­pons” et re­tours, qui sont d’autres re­com­men­ce­ments.
L’au­teur at­ten­tif aux signes, et aux in­ter­signes, n’est pas ga­g­né par l’hy­b­ris qui con­siste à vou­loir en­fer­mer le monde dans un ro­man, ou dans un sys­tème. Il va à sa guise, obéis­sant à des sol­li­ci­tudes di­vines et à la nos­tal­gie. “ Aux fous qu’étaient les abs­t­rac­teurs manquait la joie” éc­rit Da­vid Ma­ta. Etre prés­ent aux êtres et choses est un art, – et le ro­man de ce ré­f­rac­taire est aus­si une mé­di­ta­tion sur les res­sources per­dues de l’Art. Rien de pas­séïste ou de mu­séo­lo­gique, bien au con­t­raire, dans ces pro­pos par­fois po­lé­m­iques. Ce qui est re­p­ro­c­hé aux idéo­logues de la mo­der­ni­té en art, ce n’est pas de van­ter la sub­ver­sion ou la des­t­ruc­tion des formes, mais de se con­ten­ter du spec­tacle, de faire, en somme, des objets, st­ric­te­ment ré­duits à leur réa­l­i­té mar­c­hande, dont rien n’émane, qui ne nous re­gardent pas, et qui se suf­fisent à leur triste fonc­tion de “plus va­lue” cul­tu­relle dans un monde glo­ba­le­ment pro­fa­né.
L’au­teur che­mine, à re­bours, vers la source du Temps; vers des con­t­rées se­c­rètes où les mots sont faunes et mé­nades, où la ph­rase na­tu­rel­le­ment se laisse por­ter par la mu­sique, rejoi­g­nant sa pro­ve­nance or­p­hique. Tout ro­man digne de ce nom entre de quelque façon dans le mys­tère d’un temps non plus de la fi­na­li­té, de l’uti­li­té ou de l’usure, – mais d’une heure, à chaque ph­rase réi­n­ven­tée, qui che­mine en va­ria­tions, gra­da­tions et ré­so­nances, vers son ori­gine. Cette ori­gine est à la fois celle d’une ex­tase in­time et de la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne. Le propre des dieux est d’ad­ve­nir, – d’une ad­ve­nue vi­sible et in­vi­sible, ar­c­hi­tec­tu­rale et mu­si­cale: “ Les dieux qui les avaient ins­pi­rés, qui avaient un jour cla­mé Que Rome soit ! c’était comme si ces ou­v­rages, en ré­c­i­p­ro­ci­té, leur avait in­ti­mé l’ordre d’exis­ter, l’ordre de ve­nir au monde. Ces ves­tiges étaient un al­ler et ils étaient un re­tour, l’ex­p­liquât qui pou­vait”.
Le ro­man de Da­vid Ma­ta ex­p­lique, ou mieux en­core, im­p­lique le lec­teur, dans ce voyage vers le Re­tour, dans ce pé­r­iple vers une uni­té, une ci­vi­li­sa­tion de l’âme, où nous re­t­rou­ve­rons la simple di­g­ni­té des êtres et des choses. Car ce ro­man de la nos­tal­gie n’est un ro­man du re­g­ret, de la dé­p­lo­ra­tion, mais de l’él­oge, de la pré­s­ence vive, du feu qui arde sous les dé­combres, sous la suie des écorces mortes. La nos­tal­gie s’y trouve, toute scin­til­lante de pres­sen­ti­ments, – et c’est bien dans cet es­pace re­conquis de la ci­vi­li­sa­tion (dont la so­cié­té est de­ve­nue l’en­ne­mie) que s’opère, si l’on ose le néo­lo­gisme, une al­c­hi­mique reju­vé­na­tion du temps: “Fa­veur des dieux ? Tout l’in­ci­tait à le croire. Ils avaient ap­pe­lé à Lu­b­ris l’ado­lescent, ils y ap­pe­laient main­te­nant l’homme mûr. Ain­si la boucle se­rait-elle bou­c­lée, la boucle qui don­ne­rait à sa vie, ap­rès mainte dis­per­sion, maint dé­s­ordre, une sa­c­ra­men­telle uni­té”.

Les Solistes de Dresde - David Mata


Alexipharmaque éditions Alexipharmaque éditions Adresse : BP 60359, BILLÈRE Cedex, Pyrénées-Atlantiques. 64141, France Téléphone : +33(0)6 77 68 26 71. .
cara-tm cara-tm Adresse : 8 avenue Roger Cadet, LESCAR, Pyrénées-Atlantiques. 64230, France Téléphone : 06 17 81 24 02. .