« Le rendez-vous de Versailles »

Jean-François, page à la Cour, a éc­rit son jour­nal ex­hu­mé, édi­té sous le titre Le Sp­leen de Ver­sailles. Trois amis, par­mi lesquels le guide qui a trou­vé le jour­nal dis­si­mu­lé dans une boi­se­rie du châ­teau, vouent un culte à Ver­sailles. Cette pas­sion ne l’est pas seu­le­ment pour la beau­té de l’ar­c­hi­tec­ture du châ­teau, de ses sa­lons, de ses dé­cors, de ses jar­dins, de ses bosquets, de ses bas­sins, de sa so­laire sta­tuaire, mais pour tout un monde sa­c­ré dis­pa­ru. L’un d’eux, Ma­t­hieu, ira jusqu’à avoir des vi­sions du siècle de Louis XIV en son châ­teau. Dans les al­lées du parc, il re­noue par ses fa­cul­tés de per­cep­tion avec ce qu’à dû con­naître le page Jean-François et qu’il narre dans son jour­nal. Il y a des mu­si­ciens, des bals, des sail­lies et des idylles. Mais le pas­sé est en ré­so­nance avec le prés­ent et ces scènes se ré­vé­l­e­ront réelles jusqu’à s’an­c­rer dans l’ac­tua­li­té. Des amours naî­t­ront dans les al­lées du parc et entre les murs de son châ­teau. Le nou­veau ro­man de Da­vid Ma­ta, c’est l’his­toire d’un ren­dez-vous qui se ré­pète, au temps de la sp­len­deur jusqu’au temps où ces lieux sont dé­s­or­mais ou­verts au vul­gaire flux tou­ris­tique. Un hymne à la tra­di­tion et sur­tout à une aris­to­c­ra­tie qui sa­vait gé­né­r­er de la gran­deur. Ain­si : “ Le vin cou­la, nous por­tâm­es des toasts au Roi So­leil, à l’an­cienne France que nous vé­né­rions tous, à ses vi­g­nobles et à ses châ­teaux “.

Bru­no Fa­v­rit
Ré­f­lé­c­hir&Agir (n° 45)


L’œuvre ro­ma­nesque de Da­vid Ma­ta se ca­rac­té­rise d’abord par sa co­hé­r­ence. D’un livre à l’autre, avec des nuances, des trans­po­si­tions im­po­sées par l’in­t­rigue, le temps et le lieu, y courent des thèm­es sur lesquels il se livre à des va­ria­tions ins­pi­rées. Ce Ren­dez-vous de Ver­sailles ne fait pas ex­cep­tion. Mêmes ré­seaux de cor­res­pon­dances qui étaient déjà, no­tam­ment, ceux de Tar­ra­co, Her­mann, Vio­laine en son châ­teau ou Les So­listes de Dresde, pour s’en te­nir aux der­niers en date.

Nul res­sas­se­ment, mais bien plu­tôt, à chaque fois, une ten­ta­tive pour ap­p­ro­fon­dir une thé­ma­tique. L’éc­lai­rer d’un jour nou­veau. En épui­ser toutes les pos­si­bi­li­tés – ou en ex­p­lo­rer tous les ar­canes.

Rien tou­te­fois de ro­mans à thèse, avec la lour­deur que ce­la sup­pose. Ma­ta pré­fère la nuance à la cou­leur, l’el­lipse à la dé­mons­t­ra­tion. Son art est tout de sug­ges­tion. Les idées qui lui sont chères (car cet homme de con­vic­tion n’en manque pas) se laissent dé­cou­v­rir au tra­vers de trames où la fic­tion joue plei­ne­ment son rôle.

Du reste, aux idées des­sé­c­hantes dont il se dé­fie, il pré­fère les arts, pein­ture, sculp­ture, mu­sique, plus aptes que l’abs­t­rac­tion à pro­cé­d­er au dé­voi­le­ment du monde. Et, na­tu­rel­le­ment, la poé­sie et la lit­té­ra­ture dont il est lui-même un ser­vi­teur exem­p­laire. Sa prose, somp­tueuse, luxu­riante, est in­tem­po­relle. Rien de com­mun avec la pla­ti­tude, le mi­ni­ma­lisme ano­rexique prô­nés par une cer­taine mode et dont les ro­man­ciers ac­tuels se font trop souvent une glo­riole.

Le châ­teau de Ver­sailles sert ici de cadre au ré­c­it. Ou plu­tôt de lieu géo­mé­t­rique où viennent con­f­luer deux aven­tures dis­tantes dans le temps et pour­tant si­mi­laires, l’une se dé­rou­lant à la cour de Louis XVI, l’autre de nos jours. Toutes deux con­si­g­nées dans des ma­nus­c­rits dont le dé­voi­le­ment éc­lai­re­ra le double dé­noue­ment tra­gique.

Sans doute le pa­lais, son parc, ses sta­tues, ses jar­dins et ses ca­naux ont-ils le mys­té­rieux pou­voir de re­te­nir les dieux qui pré­s­ident de toute éter­ni­té aux des­ti­nées des hommes. Ra­re­ment ont-ils été évoqués et dé­c­rits avec sem­b­lable mi­nu­tie. Sans doute l’au­teur n’est-il pas le pre­mier à avoir suc­com­bé à la ma­gie du lieu. A en avoir perçu les vi­b­ra­tions les plus in­times. Avant lui, un Ro­ger Ni­mier ou un Jean Par­vu­les­co, pour ne ci­ter qu’eux. Mais la com­pa­rai­son s’ar­rête là, et pour des rai­sons di­ver­gentes. Le pre­mier, éc­ri­vain de race, se sou­ciait peu de sym­bo­lique quand le goût du se­cond pour l’éso­té­risme le ren­dait souvent il­li­sible.

Ain­si, si l’on en croit le ro­man­cier, se ré­pètent, de siècle en siècle, les mêmes scènes (le peintre Chi­ri­co en avait fait l’ex­pé­rience), s’exa­cerbent les mêmes pas­sions. Eros n’a pas d’âge. Il par­ti­cipe de l’éter­nel re­tour dont seules té­moignent en­core les pierres qui ont tra­ver­sé les époques, té­moins muets, souvent mu­ti­lés, des sp­len­deurs et des tra­gé­dies du pas­sé. L’his­toire est un re­com­men­ce­ment. Seuls cer­tains per­son­nages jouissent du pri­vi­lège d’en avoir la pres­cience, comme le comte ve­nu se re­mé­mo­rer, en ce dix-hui­tième siècle fi­nis­sant, sa jeu­nesse de page à la cour : “La vie, notre vie, est pré­pa­ra­tion de loin­tains, mise en oeuvre de loin­tains, mais tout ce­la est in­cons­cient.”

Pour Ga­b­riel, Ma­t­hieu, Lud­wig, l’his­toire, donc, se ré­pète. A l’ins­tar du Comte qui y con­nut le Grand-Roi, à l’ins­tar de ce­lui qui fut son mé­mo­ria­liste et dont le mes­sage leur par­vient par-de­là les siècles, ils sont tom­bés dès leur jeu­nesse amou­reux de Ver­sailles. Cha­cun à sa ma­nière. Deux d’entre eux, cons­cients que ce qui s’y joue trans­cende le temps et l’his­toire. Que le lieu ap­par­tient à la mé­ta-his­toire, comme il existe, sous les fausses ap­pa­rences du réel, une mé­t­a­p­hy­sique. Rien de sur­p­re­nant, dès lors, si les an­ciens dieux qui en furent évin­cés s’y ma­ni­festent à ceux qui savent les re­con­naître.

La nos­tal­gie du pan­t­héon païen dis­pa­ru, ou en­dor­mi seu­le­ment, sous la mé­dio­c­ri­té avi­lis­sante de notre époque, est un thème ré­c­urrent chez Da­vid Ma­ta. Sym­bo­lique de cet at­ta­c­he­ment, la pas­sion pour les poètes la­tins, Ovide et ses Mé­t­a­mor­p­hoses en par­ti­cu­lier, dont té­moignent plu­sieurs de ses hé­ros. Nos­tal­gie, sans doute. Pres­cience, aus­si, que l’Âge d’or suc­cè­de­ra, sur la roue du temps, à ce­lui des té­nèbres. Que, mieux que toutes les thèses in­tel­lec­tuelles, l’art offre une ap­p­roche pri­vi­lé­giée des mys­tères sa­c­rés. “Hé­las ! les Lu­mières avaient mis fin à la clair­voyance où le Grand-Siècle, Ver­sailles et sa dra­ma­tur­gie l’at­tes­taient, vi­vait en­core. Mal nom­mées, les Lu­mières avaient vou­lu abo­lir plu­tôt qu’éc­lai­rer, rom­pant avec l’an­tique lu­ci­di­té qui sa­vait l’exis­tence des monstres, l’in­é­vi­table cruau­té du des­tin.”

Une cruau­té qui se ma­ni­feste dans la ré­pé­ti­tion des tra­gé­dies ja­lon­nant le cours de l’his­toire, fu­reur aveugle des ré­vo­lu­tion­naires contre l’An­cien Ré­gime, at­ro­ci­tés, ap­rès la Se­conde guerre mon­diale, des épu­ra­teurs prompts à mar­ty­ri­ser les femmes soupçon­nées d’avoir eu des fai­b­lesses pour les oc­cu­pants al­le­mands. La femme, créa­ture am­bi­va­lente par ex­cel­lence. Dé­s­i­r­able et cruelle. Mé­dia­t­rice d’un fa­tum inexo­rable dont Lud­wig, comme déjà le comte, se­ra la vic­time lu­cide.

L’Or­ga­niste d’Ar­c­han­ge­lo, conte qui suit ce ro­man que l’on pour­rait dire ini­tia­tique, est d’une veine sem­b­lable. Il offre en rac­cour­ci une va­ria­tion sur le même thème. L’ac­tion se dé­roule dans une époque trou­b­lée, celle de la Ré­forme. On y ren­contre une ten­ta­t­rice pré­nom­mée Sa­lo­mé, ce qui en dit déjà long sur son charme vé­né­n­eux, et un mu­si­cien prêt au sa­c­ri­fice pour l’Amour de son ins­t­ru­ment. Comme une ma­nière de co­di­cille.

Jacques Abou­caya
Le Sa­lon Lit­té­raire

Le rendez-vous de Versailles - David Mata


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