« La morale de l’histoire »

Pierre Le Vi­gan
Elé­ments (N° 133 oc­tobre-dé­c­embre 2009) « Le sexe, il n’y a que ça de vrai ! »

La mo­rale de l’his­toire est le ro­man d’un in­con­nu, Ar­naud Nîmes, édi­té par les édi­tions Alexi­p­har­maque d’Ar­naud Bordes. C’est une his­toire de sexe. De li­bé­ra­tion de la dé­p­res­sion par le sexe. C’est aus­si une his­toire con­tem­po­raine. Il y a les ob­ses­sions « mo­rales » de notre temps : ne pas «ins­t­ru­men­ta­li­ser» au­t­rui, ne pas jouir de trop jeunes filles, ou d’an­ciennes élèves. Il y a le ré­c­it des hié­rar­c­hies con­tem­po­raines : les riches font plus l’amour que les pauvres, et avec de plus jo­lies créa­tures, vé­nales ou non. Il y a les non-dits con­tem­po­rains : « j’ai cru à l’amour conju­gal », il n’a pas « mar­c­hé », donc j’ai « droit au plai­sir ». Il y a à l’évi­dence une théo­rie dans ce livre ano­nyme d’Ar­naud Nîmes (sic), le sexe, c’est bon, et c’est au fond la seule chose dont on soit sûr qu’elle soit vraie dans le monde.

Sa­rah Vaj­da
Le Ma­ga­zine des Livres (N° 20 no­vembre/dé­c­embre 2009) « Un trop juste por­t­rait »

Vif, ha­bi­le­ment trous­sé, in­tel­ligent, le pre­mier ro­man d’Ar­naud Nîmes – ano­nyme ? – pré­tend, sur les traces de Mi­c­hel Houel­le­becq et de quelques autres, Mat­t­hieu Jung, Paul Smaïl, Jean-Marc Ag­ra­ti, Alex Por­ker… four­rer son doigt dans le flanc béant de la so­cié­té de con­som­ma­tion et de spec­tacle per­manent jusqu’à ce que par trop mal­t­rai­tée la plaie se mette à sai­g­ner. Vo­lon­té de su­r­in­fec­tion me­nant à la dé­si­n­fec­tion.
Le moyen de ne pas sous­c­rire au monde se­lon Ar­naud Nîmes ? Com­ment en re­vanche être cer­tain que la cible fût at­teinte ? Ex­cès de réa­l­isme et de so­cio­lo­gie ? Le livre souffre un peu de la com­pa­rai­son avec les pro­duc­tions d’une mai­son d’édi­tion comme Her­ma­ph­ro­dite, par­ti­cu­liè­re­ment ceux de Jean-Marc Ag­ra­ti qui, sur une as­sez sem­b­lable trame, osaient l’oni­risme noir et le fan­tas­tique, dé­nu­dant le dé­l­ire et sous l’or­di­naire, l’in­f­ra­li­mi­nal.
La faute de ce se­mi éc­hec tient à l’in­tel­li­gence de Nîmes. L’in­v­rai­sem­b­lable étant chose réelle, le jeune homme au­ra son­gé qu’il suf­fi­sait de don­ner à voir le non sens pour le faire jail­lir, chi­rur­gi­cal, en pleine lu­mière. C’était un pa­ri. Il vaut ce que vaut&nbsp ; ain­si con­si­dé­ré, le livre tient. Un presque rien (sans doute la ci­ca­t­rice des Lettres clas­siques) em­pêche le dia­mant brut d’être tout à fait sans dé­faut. En outre, choi­sir l’angle sexuel comme ligne d’at­taque requé­rait plus de mé­tier peut-être. Une Ca­t­he­rine Mil­let sut mieux, par la pré­c­i­sion de son vo­ca­bu­laire, son art de ma­nier la gram­maire et la du­re­té mi­né­rale de sa prose, ne pas las­ser son lec­teur par la pa­tiente des­c­rip­tion des moyens d’ar­ra­c­her l’ange à la bête.
Je n’ai été qu’à de­mi con­vain­cue par ce ro­man, cer­taine tout de même que ce livre mé­rite lec­ture et at­ten­tion et son au­teur d’être ren­con­t­ré et sui­vi.
Son sujet ? Le plus ba­nal du monde. Un pro­fes­seur de Lettres clas­siques, dé­s­en­c­han­té – on le se­rait à moins, quinqua­gé­naire en 2009 ! – , co­cu, veuf, las­sé de tout même de l’es­pé­rance, se laisse al­ler, par désœu­v­re­ment et fai­b­lesse trop hu­maine, à cou­c­her avec une an­cienne élève et sa de­mi sœur, de fa­lotes et mi­sé­rables créa­tures is­sues de cette nou­velle classe dan­ge­reuse que l’on dit quart- monde blanc. Liqui­dées les classes la­bo­rieuses, le ca­pi­ta­lisme exige de la chair de con­som­ma­teurs con­so­lée par la té­l­é­vi­sion. Les pauvres ne meurent plus, chair à ca­non au champ d’hon­neur, dro­gués au vieil opium du peuple tant dé­c­rié mais suc­combent d’obé­si­té et d’épui­se­ment ner­veux sous l’œil ég­ril­lard et faus­se­ment com­pa­tis­sant des Simp­son sur leur ca­na­pé orange. Mort aux pauvres, aux in­cultes, aux bar­bares fai­néants fa­b­riqués en sé­rie, éc­ra­sés sous la li­bé­ra­li­té in­dif­fé­r­ente des Bo­bos et des in­tel­lec­tuels ! Ces nou­veaux mi­sé­rables, re­bus né­c­es­saires au Spec­tacle, se poussent du col, s’éb­rouent dans l’abjec­tion sur fond de mau­vaise cons­cience avant d’en­t­rer dans nos de­meures égor­ger nos filles, nos com­pagnes… Pour l’heure, à en croire la ru­b­rique « Fait di­vers » d’Aujourd’hui en France, ils se con­tentent de s’en­t­re­tuer à moins que leurs dogues ne s’en chargent. Jusqu’ici tout va bien…
Mal­heur à l’hon­nête homme, l’homme or­di­naire, qui croise leur che­min : telle de­meure « la mo­rale de l’his­toire ».
Avec acui­té, Nîmes conte la lente et sûre des­cente aux En­fers d’un presque vieil­lard qui au­ra cru re­t­rou­ver la san­té dans l’exer­cice de la sexua­li­té. La fable est vieille et le pou­voir mé­dia­tique ty­ran­nique. Car­li­to’s way. Voie sans is­sue. Mi­sère de la sexua­li­té-sexua­li­té de la mi­sère. Il faut que le sy­co­p­hante meure ! Las, l’édi­tion et la té­l­é­vi­sion française fa­b­riquent des sy­co­p­hantes en sé­rie. Cha­cun ou­t­ra­ge­ra les bonnes mœurs ou se ver­ra dé­c­er­né le titre de hé­ros de ces Dames ou Mes­sieurs, se­lon l’heure ou le lieu. Nîmes, pas plus qu’Ag­ra­ti, Houel­le­becq, Jung ou mé­zigue, ne dé­s­ire vivre en un monde où le jeu par avance est pi­pé.
Com­ment d’un tel pay­sage se faire le Ni­co­las Pous­sin ou le Phi­lippe de Cham­pai­g­nec  ? Com­ment être le Tal­le­ment des Réaux, le Bran­tôme ou le Retz d’un sem­b­lable uni­vers ? Voi­ci la seule ques­tion qui vaille. Pour l’heure, nous ne pou­vons que ten­ter de sur­vivre, re­t­ran­c­hés dans les Hu­ma­ni­tés ou le pas­sé, rê­vant d’autres ri­vages, à moins que frères de Jé­rôme Bosch, nous ne trou­vions, ex­tase de la dé­l­ec­ta­tion mo­rose, plai­sir à nous en­fon­cer dans la grande nuit, non plus eu­ro­péenne mais mon­diale.

Du(es) même(s) auteur(s) aux éditions Alexipharmaque :

« La morale de l’histoire »
Roman (Broché)

Collection : Les Narratives

La Morale de l'histoire - Arnaud Nîmes


Alexipharmaque éditions Alexipharmaque éditions Adresse : BP 60359, BILLÈRE Cedex, Pyrénées-Atlantiques. 64141, France Téléphone : +33(0)6 77 68 26 71. .
cara-tm cara-tm Adresse : 8 avenue Roger Cadet, LESCAR, Pyrénées-Atlantiques. 64230, France Téléphone : 06 17 81 24 02. .