« Des animaux et des hommes »

Fré­dé­ric Du­foing
Pa­ru­tions.com (mars 2011)
« La place des hommes dans la na­ture »

Des Ani­maux et des homme est la ré­ponse d’Alain de Be­noist à l’ou­v­rage d’Yves Ch­ris­ten, L’Ani­mal est-il une per­sonne ?, lequel dé­fend l’idée que, par­ta­geant cer­taines ca­rac­té­ris­tiques hu­maines (co­g­ni­tives, so­ciales, af­fec­tives, lan­ga­gières, mo­rales, etc.), les ani­maux sont des in­di­vi­dus à part en­tière et que, donc, il ne se­rait pas il­lé­gi­time de les con­si­dé­r­er comme des sujets de droit ou, à tout le moins, des pa­tients mo­raux. Il se­rait dé­s­or­mais im­pos­sible de leur con­ser­ver le sta­tut – mé­t­a­p­hy­sique et mo­ral – qu’ils ont en­core aujourd’hui. L’ou­v­rage de Ch­ris­ten, plu­tôt scien­ti­fique que phi­lo­so­p­hique, par­ti­cipe du mou­ve­ment de re­mise en ques­tion des di­vi­sions na­ture/cul­ture ou ani­ma­li­té/hu­ma­ni­té qui cons­ti­tuent l’un des pi­liers de la pen­sée hu­ma­niste – et de la mo­der­ni­té en gé­né­ral. De­puis une qua­ran­taine d’an­nées, nombre d’an­th­ro­po­logues, de phi­lo­sophes et d’ét­ho­logues n’ont ces­sé de con­tes­ter l’idée d’une rup­ture nette entre na­ture ani­male et na­ture hu­maine, cer­tains con­si­dé­rant du reste qu’il s’agit là d’une simple exi­gence de co­hé­r­ence in­tel­lec­tuelle puisque la com­mu­nau­té scien­ti­fique dans son en­semble ad­met les thèses dar­wi­niennes, lesquelles im­p­liquent une forme de con­ti­nui­té plu­tôt qu’une cou­pure ab­rupte entre hommes et ani­maux. Par ail­leurs, là où les ét­ho­logues rap­p­roc­hent chaque jour da­van­tage les ani­maux des hommes en dé­c­ri­vant la com­p­lexi­té et la fi­nesse de l’in­tel­li­gence des pre­miers, voire leur ca­pa­ci­té d’in­no­ver hors du «pro­g­ramme» ins­tinc­tif pour s’adap­ter spon­ta­né­ment aux chan­ge­ments en­vi­ron­ne­men­taux, les so­cio­bio­lo­gistes, qui ancrent leurs théo­ries dans la gé­né­tique, rap­p­roc­hent cette fois les hommes des ani­maux en ex­p­liquant cer­tains com­por­te­ments hu­mains comme on le fai­sait ja­dis des com­por­te­ments ani­maux… Si ce brouil­lage des pistes est déjà plus ou moins ac­quis dans le monde an­g­lo-saxon, il ne l’est pas sur le vieux con­tinent… On en veut pour preuve, pré­c­i­sé­ment, la réa­c­tion d’Alain de Be­noist, pour­tant à l’ori­gine proche des thèses so­cio­bio­lo­gistes et cri­tique sé­vère de la dog­ma­tique hu­ma­niste : l’an­cien maître à pen­ser de la nou­velle droite est bien ob­li­gé de con­cé­d­er les faits, mais reste ma­ni­fes­te­ment sou­cieux de con­tes­ter leur in­ter­p­ré­ta­tion.
Il n’a du reste pas tout à fait tort. Ap­rès une riche syn­t­hèse de la ques­tion du sta­tut des ani­maux dans la phi­lo­so­p­hie oc­ci­den­tale, il se penche sur l’ar­gu­men­ta­tion de Ch­ris­ten et sou­ligne, par exemple, son re­fus de dé­fi­nir ses con­cepts (qu’est-ce qu’une per­sonne?) ; en bon lo­gi­cien, il con­teste aus­si l’idée qu’une dif­fé­r­ence de « de­g­ré » – telle que la conçoit à bon es­cient Ch­ris­ten – ne soit pas en soi suf­fi­sante pour marquer une dif­fé­r­ence pour ain­si dire « mé­t­a­p­hy­sique » entre l’homme et l’ani­mal. Il est vrai que la res­sem­b­lance n’est pas l’iden­ti­té et que rap­p­ro­c­her n’est pas as­si­mi­ler – mais au fond, Ch­ris­ten n’a pas non plus af­fir­mé ce­la… Il y a quelque chose du dia­logue de sourds entre les deux au­teurs : l’un sou­ligne les res­sem­b­lances, l’autre sou­ligne les dis­sem­b­lances et tout le monde passe à cô­té du pro­b­lème. Car en­fin, l’un et l’autre ont une lo­gique com­mune qui con­siste à dire ce qu’est un homme en re­la­tion à ce qu’est (ou n’est pas) un ani­mal – au­t­re­ment dit à jouer le vieux jeu de l’hu­ma­nisme qui a toujours eu be­soin des « manques » de l’ani­mal pour as­su­rer l’iden­ti­té hu­maine (ou des « manques » des cul­tures non-oc­ci­den­tales pour as­su­rer l’iden­ti­té de la cul­ture oc­ci­den­tale). Du point de vue ét­hique, ce­la fait long­temps que, en phi­lo­so­p­hie an­g­lo-saxonne, la ques­tion de l’iden­ti­té a été dé­pas­sée par celle de la souf­f­rance et de la cons­cience : les ani­maux sont des pa­tients mo­raux non pas parce qu’ils nous res­semblent ou qu’ils par­tagent nos ca­rac­té­ris­tiques, mais parce qu’ils ép­rouvent de la souf­f­rance et du plai­sir (pour l’uti­li­ta­risme de Sin­ger) ou ont in­té­rêt à la pré­s­er­va­tion de leur vie (pour le déo­n­to­lo­gisme de Re­gan et Fran­cione) ou en­core doivent réa­l­i­ser ce pour quoi ils existent (pour l’ét­hique des ca­pa­ci­tés de Nuss­baum).
Certes, Mon­sieur de Be­noist n’a pas pour objec­tif de par­ler d’ét­hique… Mais alors, pré­c­i­sé­ment, quel est-il ? On le com­p­rend à sa con­c­lu­sion : « il existe à la fois de la con­ti­nui­té (…) et de la dis­con­ti­nui­té (…) : le mi­c­ro­p­hy­sique, le ma­c­ro­p­hy­sique (la ma­tière in­a­ni­mée), le vi­vant et l’hu­main. Ces quatre ni­veaux ont cha­cun des lois qui leur sont propres. (…) Les dif­fé­r­ents ni­veaux s’em­boîtent les uns dans les autres, mais sans pou­voir se ré­duire l’un à l’autre. (…) L’homme est un ani­mal, mais il n’est pas qu’un ani­mal. Ce qui cons­ti­tue le propre de l’homme ne con­t­re­dit pas les lois de la bio­lo­gie, mais les dé­passe. » En fait, il s’agit à la fois d’ex­t­raire l’homme du seul rai­son­ne­ment bio­lo­gique ou so­cio­bio­lo­gique et de lui ac­cor­der sa spé­c­i­fi­ci­té dans la na­ture sans re­cours à Dieu et sans ré­duc­tion à la ma­tière (ou à la bio­lo­gie).
La dé­mons­t­ra­tion est bril­lante et éru­dite ; l’his­toire phi­lo­so­p­hique est ad­mi­ra­b­le­ment re­vi­si­tée et les dé­bats scien­ti­fiques par­fai­te­ment maî­t­ri­sés; mais, fran­c­he­ment, cette con­c­lu­sion n’était-elle pas déjà ac­quise ?… Et de­vait-elle se faire en ren­voyant les ani­maux au monde des plantes et en ou­b­liant ce qui cons­ti­tue, du point de vue mo­ral comme mé­t­a­p­hy­sique et phé­no­mé­no­lo­gique, le point com­mun es­sen­tiel entre les hommes et les ani­maux : la souf­f­rance et le plai­sir ?

Ré­bel­lion (n°47 mars/av­ril 2011)

Le nu­mé­ro de jan­vier-mars 1010 de la re­vue Elé­ments fai­sait de la ré­flex­ion sur la na­ture de l’ani­mal, l’objet d’un dos­sier four­ni que vient com­p­lé­ter la ré­c­ente pa­ru­tion d’un es­sai d’Alain de Be­noist, cet ami in­con­di­tion­nel de la cause ani­male. Ce­lui-ci y prend po­si­tion à l’égard d la thèse dé­fen­due par Yves Ch­ris­ten, thèse se­lon laquelle l’ani­mal se­rait une per­sonne. La dis­cus­sion s’ar­ti­cule au­tour de l’an­ces­t­rale ques­tion por­tant sur la sin­gu­la­ri­té de l’homme au sein de la na­ture. Mé­t­a­p­hy­sique­ment cou­pé de la na­ture de­puis le tour­nant amor­cé par la tra­di­tion ju­déo-ch­ré­t­ienne, l’homme s’est conçu à tra­vers un dua­lisme l’iso­lant de son en­ra­ci­ne­ment na­tu­rel aus­si bien à l’ex­té­rieur qu’à l’in­té­rieur de lui-même. A re­bours du mo­nisme de l’An­tiqui­té grecque et des con­cep­tions orien­tales, le dua­lisme car­té­sien a fait époque, ou­v­rant à la mo­der­ni­té le projet de la maî­t­rise et de la pos­ses­sion de la na­ture. Cette ma­ni­pu­la­tion/ins­t­ru­men­ta­li­sa­tion du monde ren­voie né­c­es­sai­re­ment à la mé­ca­ni­sa­tion du vi­vant et à la théo­rie des ani­maux ma­c­hines de­ve­nus objets par­mi d’autres. Pa­ral­lè­le­ment la per­sonne hu­maine se voit in­ves­tie d’un sta­tut mé­t­a­p­hy­sique dé­fi­ni chez kant par l’idée de va­leur ab­so­lue dont ne sau­rait bé­né­fi­cier l’ani­mal. De cette ana­lyse phi­lo­so­p­hique dont la per­ti­nence ne sau­rait éc­hap­per à qui­conque se dote d’une pen­sée cri­tique, dé­coule une in­ter­ro­ga­tion sur la rée­va­lua­tion à en­t­re­p­rendre con­cer­nant le règne ani­mal. Ici, Alain de Be­noist ne par­tage plus le point de vue de ceux qui ac­cordent le sa­tut de per­sonne à l’ani­mal. L’ap­p­li­ca­tion de ce con­cept en se­rait beau­coup trop large et im­p­ré­c­ise. Où fixer des li­mites, à quel ni­veau du règne ani­mal ? Com­ment se con­duire face à une « per­sonne » ani­male ? Pen­ser un code ét­hique ? Ju­ri­dique ? Et pour ré­pondre à ces in­ter­ro­ga­tions, ne faut-il pas mal­g­ré tout ré­pondre à la ques­tion du propre de l’homme, de sa sin­gu­la­ri­té ? Ce­la per­met à l’au­teur de cet es­sai de re­par­cou­rir la pro­b­lé­ma­tique na­ture/cul­ture, de re­pen­ser le dé­bat ré­duc­tion­nisme/émer­gen­tisme, en un mot de se si­tuer sur le ter­rain d’une an­th­ro­po­lo­gie phi­lo­so­p­hique. En ré­ponse à la ques­tion po­sée, Alain de Be­noist plaide pour la thèse d’une ab­sence de rup­ture on­tique as­su­rant à la fois con­ti­nui­té et dis­con­ti­nui­té entre les deux classes d’êtres. La cul­ture ne vient pas se su­per­po­ser à la na­ture, elle est la con­di­tion même de l’exis­tence y com­p­ris phy­sique de l’homme car si ce­lui-ci dis­pose d’ins­tincts, ces der­niers n’ont pas un objet qui leur est pré­dé­ter­mi­né. « La sin­gu­la­ri­té de l’homme tient au fait que ce qu’il y a chez lui de pro­p­re­ment hu­main, et qui est bien d’ori­gine bio­lo­gique, n’est pas ré­duc­tible à la vie ani­male comme telle ».

Ré­f­lé­c­hir et Agir (n°38 Eté 2011)

Conçu ini­tia­le­ment comme une ré­ponse ponc­tuelle au très mé­dia­tique livre d’Yves Ch­ris­ten (L’Ani­mal est-il une per­sonne?), Des ani­maux et des hommes se hisse au rang d’es­sai, dont la sub­s­tance est his­to­rique et ép­is­té­mo­lo­gique. Alain de Be­noist, d’une ma­nière tout à la fois sa­vante et di­dac­tique, brosse dans ce texte une his­toire des places res­pec­tives de l’homme et de l’ani­mal dans la pen­sée oc­ci­den­tale. Cette his­toire dé­bute avec les phi­lo­sophes de l’An­tiqui­té, pour lesquels il existe une hié­rar­c­hie, sans dis­con­ti­nui­té, entre dieux, hommes, ani­maux, vé­gé­taux et mi­né­raux. Elle se pour­suit avec les pen­seurs du ch­ris­tia­nisme, pour qui l’homme, créé à l’image du Dieu unique, trans­cende la na­ture et toutes les créa­tures vi­vantes. Elle aborde en­suite la pé­r­iode mo­derne et tout par­ti­cu­liè­re­ment le dua­lisme car­té­sien, pour lequel la na­ture et l’ani­mal sont dé­s­a­c­ra­li­sés et ré­duits à l’état de simples mé­ca­nismes, par op­po­si­tion à l’homme, qui est ra­di­ca­le­ment dif­fér­ent de par sa subjec­ti­vi­té. Elle se ter­mine avec l’époque post­mo­derne et le re­gard in­ter­ro­ga­teur que pose l’homme pro­mé­t­héen, ar­ri­vé à des som­mets de puis­sance, sur sa place dans la na­ture et sur son rap­port avec les autres êtres vi­vants. Pour Alain de Be­noist, l’homme reste un cas à part. Il rejoint Kon­rad Lo­renz : « l’homme est un ani­mal (et ceux qui af­fir­ment le con­t­raire se trompent), mais il n’est pas qu’un ani­mal (et ceux qui af­fir­ment le con­t­raire se trompent aus­si) – et ce, non mal­g­ré sa st­ruc­ture bio­lo­gique, mais bien à cause d’elle ». Il n’ad­hère pas à la pen­sée de Ch­ris­ten qui élève l’ani­mal au rang de « per­sonne ». Re­p­re­nant une ph­rase d’Ar­nold Geh­len, Alain de Be­noist con­c­lut sur un ap­ho­risme : « La po­si­tion sin­gu­lière de l’homme est d’être par na­ture un être de cul­ture ». Vaste et ar­du thème de ré­flex­ion !

Du(es) même(s) auteur(s) aux éditions Alexipharmaque :

« Des animaux et des hommes. La place de l'homme dans la nature »
Essai (eBook)

Collection : Les Reflexives

Des animaux et des hommes, la place de l'homme dans la nature - Alain de Benoist


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