Entretien avec Nicolas Deloffre

Votre ro­man, La fuite, s’ins­c­rit dans un réa­l­isme so­cial cer­tain, voire même dans une ma­nière de na­tu­ra­lisme : fa­ta­li­té so­cio­cul­tu­relle, rap­ports de classe, poids de l’hé­ré­di­té éven­tuel­le­ment. Comme genre lit­té­raire, le Na­tu­ra­lisme, vous est-il une ré­fé­r­ence ?

Au-de­là d’un genre lit­té­raire, le Na­tu­ra­lisme est pour moi une per­cep­tion du vi­vant en tant qu’ins­t­ruc­teur chaud et or­ga­nique di­rec­te­ment re­lié et di­ri­gé par l’Ab­so­lu. C’est comme ce­la que je le conçois, quitte à me po­si­tion­ner contre ses dé­fen­seurs et ini­tia­teurs.

com­pren­dre que l’Unique est le Maître du moindre atome, c’est avan­cer avec la cons­cience qu’une goutte de pluie ne tombe qu’avec Son ac­cord. Ce pos­tu­lat en­ten­du, le mi­c­ro­cosme et le ma­c­ro­cosme de­viennent les mé­dia­teurs entre la vo­lon­té di­vine et la cons­cience hu­maine.

Cette com­p­ré­hen­sion préa­l­able des choses en tant que dis­po­si­tion d’es­p­rit ac­tive en ar­rière-plan de la pen­sée et des sens, peut être con­si­dé­rée comme une sorte de su­p­ra-cons­cience simple, d’ap­p­roche du lan­gage des oi­seaux (que je ne pré­tends maî­t­ri­ser), ou sim­p­le­ment comme une ca­pa­ci­té na­tu­relle (si non-at­ro­p­hiée) et ins­tinc­tive à in­ter­p­ré­ter les signes, la Vie.

Ef­fec­ti­ve­ment le Na­tu­ra­lisme est un genre lit­té­raire qui me cor­res­pon­d­rait le mieux mais pas pour des rai­sons de fi­lia­tion ou de goût pour les œuvres s’y ré­fé­rant, mais sim­p­le­ment par amour des pa­ra­boles et des ana­lo­gies que j’aime per­son­nel­le­ment uti­li­ser et par­ta­ger. C’est mon cô­té pé­da­gogue aus­si, je pense, qui se ma­ni­feste là. Et puis, le réa­l­isme, comme la cri­tique so­ciale, font par­tie de mes objec­tifs fi­naux ; le ré­c­it n’est que pré­texte. Je ne suis pas un ra­con­teur d’his­toire. D’ail­leurs je n’ar­rive à éc­rire qu’en ex­tir­pant du réel de mon pas­sé pour le re­ma­nier et y ex­t­raire sa sève. La plus in­si­g­ni­fiante anec­dote est une pé­p­ite à qui sait lui trou­ver le bon éc­rin.
Pour en re­ve­nir à mes ré­fé­r­ences, j’ai été bou­dieu­sien, néo­marxiste, piètre yo­gi, brah­mane al­coo­lique, rô­nin et tout un tas d’in­car­na­tions in­tel­lec­tuelles plus ép­hé­mères que du­rables, si ce n’est sur d’in­fimes par­celles de con­cepts que j’ai fi­ni par in­té­rio­ri­ser. Je n’ai pas une ré­fé­r­ence par­ti­cu­lière et je suis contre la spé­c­ia­li­sa­tion.

Se for­cer à l’éc­lec­tisme est en­ri­c­his­sant, cher­c­her des bouts de vé­ri­tés ci et là pour les réu­nir est un de­voir. La dif­fi­cul­té étant de ne pas tout mé­lan­ger, ni mê­ler pro­fane et sa­c­ré.

On ne peut pro­g­res­ser sans Maître, mais quand on re­fuse de faire con­fiance à un gou­rou ter­restre, il faut se sou­mettre à Dieu Seul et suivre ses di­rec­tives tex­tuelles mises à jour (Le Co­ran, pour ma part et à prés­ent) et les mes­sages vi­vants lais­sés aux con­tem­p­la­tifs.
Il n’y a pas de phé­no­mène so­cial plus cruel qu’un autre quand on fi­nit par per­ce­voir le monde ain­si. Tout est lo­gique, pré­c­is, éc­rit, or­don­né, y com­p­ris le chaos ac­tuel et la marche for­cée vers le Nou­vel Ordre Mon­dial (pour re­p­rendre les termes de Pierre Hil­lard).

Ce réa­l­isme so­cial est tou­te­fois d’am­p­leur, en tant qu’il est aus­si ana­lyse cri­tique d’une époque – en l’oc­cur­rence notre mo­der­ni­té.
Ana­lyse po­li­tique ? Fon­dée souvent sur les théo­ries du com­p­lot ?
Ana­lyse mé­t­a­po­li­tique ? Fon­dée souvent sur des ca­té­go­ries tra­di­tion­nelles ? Quels sont vos rap­ports avec la Tra­di­tion ?

Je suis un lec­teur de Re­né Gué­non. J’ai com­men­cé à lire sur la Tra­di­tion et l’éso­té­risme à l’âge de 16 ans, au ly­cée. A cette époque je fu­mais et bu­vais énor­mé­ment tout en m’ac­c­ro­c­hant à des lec­tures peu con­ven­tion­nelles. J’avais les pieds dans des sables mou­vants et les mains ag­rip­pées à des anses cé­l­estes.
Je ne suis pas du tout un exemple. J’étais dans l’éga­re­ment, certes, mais telle fut mon ini­tia­tion per­son­nelle, d’une cer­taine ma­nière. Sans maître phy­sique, sim­p­le­ment sou­mis à l’Unique, j’ex­p­lo­rais toutes sortes de ma­nus­c­rits mys­tiques. J’étais le bi­zarre, le phi­lo­sophe, le mis­sion­naire, le mo­ra­li­sa­teur… Soit…
Je suis at­ta­c­hé à la Tra­di­tion, c’est cer­tain. Celle-ci est une trame per­met­tant de dé­co­der les phé­no­mè­nes so­ciaux ac­tuels au­tant qu’un lien entre les dif­fé­r­entes ré­vé­la­tions.

J’uti­lise les ou­tils in­tel­lec­tuels qu’elle pro­pose dans mes ro­mans ; je ne peux y éc­hap­per, je suis for­gé dans son fer. Et puis la Tra­di­tion offre une ap­p­roche glo­bale, une com­p­ré­hen­sion com­p­lète quand on se ré­fère à ses fon­de­ments, qui ne sont autres que les textes sa­c­rés. Ce qu’il faut évi­ter, c’est de vou­loir ap­p­liquer des cons­t­ruc­tions tra­di­tion­nelles exo­té­riques et in­a­dap­tées (car ap­par­te­nant à des pé­r­iodes an­ciennes) à des pro­b­lé­ma­tiques con­tem­po­raines pour lesquelles le seul re­mède sys­té­m­ique ef­fi­cace se doit d’être ac­tua­li­sé et in­cor­rup­tible. Vou­loir ré­c­réer la France Celte, ou res­sus­ci­ter un pa­ga­nisme eu­ro­péen en tant que contre-em­pire à l’hé­gé­mo­nie ul­t­ra­li­bé­rale sa­ta­niste, est d’une naï­ve­té in­so­lente. La Tra­di­tion, tout en con­ser­vant au fil des âges le même noyau, re­vêt des formes dif­fé­r­entes en fonc­tion des époques. L’an­tiqui­té était déjà mo­derne, mais la mo­der­ni­té telle que nous la su­bis­sons aujourd’hui en est sa phase ter­mi­nale. A si­tua­tions ex­t­rêmes, so­lu­tions ex­t­rêmes. D’où les re­p­ré­s­en­ta­tions qu’ont les mo­dernes dé­c­a­d­ents de l’Is­lam, so­lu­tion ul­time vers laquelle nous vien­d­rons tous si l’on se fie à l’es­c­ha­to­lo­gie.

Pour en ve­nir main­te­nant aux théo­ries du com­p­lot dont s’ins­pirent cer­taines idées de mon ro­man, je di­rai une chose : ce­lui qui les ba­laie sous pré­texte qu’elles sont con­no­tées né­ga­ti­ve­ment par nos pros­ti­tuées de jour­na­listes ali­g­nés, est un âne.
Si être cons­pi­ra­tion­niste, c’est ob­ser­ver des faits évi­dents et les mettre en cor­ré­la­tion, alors cette dé­marche re­lève in­du­bi­ta­b­le­ment de l’in­tel­li­gence et du bon sens. In­ver­se­ment, si être bien-pen­sant, c’est faire le choix entre des con­cepts tail­lés sur me­sure et des faits fil­t­rés par des él­ites per­verses, pour en res­sor­tir des opi­nions per­son­nelles in­si­pides, alors nous tom­bons ici dans de la naï­ve­té bo­bo, de la stu­pi­di­té dé­gueu­lasse, ou toute sim­p­le­ment de l’Ig­no­rance avec un grand « I », telle qu’elle doit se ma­ni­fes­ter en fin de Cycle.

En créant du lien et du con­cept entre Tra­di­tion, Es­c­ha­to­lo­gie, Géo­po­li­tique sin­cère et His­toire hon­nête, on fi­nit par avoir l’hon­neur d’être clas­sé dans la ca­té­go­rie des cons­pi­ra­tion­nistes. C’est comme re­ce­voir une que­nelle d’or, ça se mé­rite. Mais il faut ad­mettre qu’il existe dans ce cou­rant comme ail­leurs quelques far­fe­lus.

Vous faites une al­lu­sion cri­tique au na­tio­na­lisme, eu­ro­péen ou autre. En di­riez-vous da­van­tage ?

Je pense qu’il existe aujourd’hui de nou­velles formes de na­tio­na­lisme et qu’il est in­dis­pen­sable de ne pas col­ler au na­tio­na­lisme l’étiquette que lui ap­p­liquent les po­li­tiques et les mé­dias. Je ne pré­tends pas in­si­nuer que le Front Na­tio­nal est dé­bar­ras­sé to­ta­le­ment de son ra­cisme (il suf­fit de voir com­ment Ma­rine Le Pen s’ac­harne sur les Français mu­sul­mans), mais j’ex­p­lique sim­p­le­ment que le na­tio­na­lisme se dé­p­loie en France et en Eu­rope au­t­re­ment que dans les fron­tières où il avait pu être con­fi­né jusqu’à prés­ent.

Il y a le na­tio­na­lisme his­to­rique plu­tôt bour­geois, vieille-France, qui a en­suite évo­lué en un na­tio­na­lisme po­pu­laire, en­ri­c­hi par l’ad­hé­sion des mil­liers d’ou­v­riers tra­his par la gauche. Et nous voyons ap­pa­raître à prés­ent un na­tio­na­lisme co­lo­ré, pro­téi­forme, qui va ras­sem­b­ler tous les Français déçus par le sys­tème po­li­ti­co-mé­dia­tique, des­cen­dants d’im­mi­g­rés y com­p­ris, qui voient dans le rejet de l’Eu­ro et du sys­tème ban­caire, po­li­tique et mé­dia­tique qui le sou­tient dans sa lo­gique d’en­det­te­ment et de des­t­ruc­tion des na­tions, la seule al­ter­na­tive pos­sible per­met­tant d’évi­ter à la France de som­b­rer dans le tiers-mon­disme eu­ro­péen tel qu’il s’an­nonce. Il s’agi­rait plus ici d’une forme de pro­tec­tion­nisme éco­no­mique et cul­tu­rel, où l’exas­pé­ra­tion des va­leurs na­tio­nales se­rait vue comme l’an­ti­corps le plus à même de dé­l­i­v­rer le peuple de la do­mi­na­tion des banques et des lob­bys.

Bien que je ne traite pas di­rec­te­ment de ces ques­tions dans le ro­man, on ressent ef­fec­ti­ve­ment dans les ré­f­lexions du per­son­nage de La fuite, une vo­lon­té de ne pas tom­ber dans les pièges de la pro­pa­gande mer­dia­tique et de pré­s­er­ver la cul­ture réu­nion­naise.

Pour ce qui me con­cerne, j’ai pu être en lien avec bon nombre de dis­si­dents is­sus ou at­ti­rés par le FN, et d’autres y étant to­ta­le­ment al­ler­giques tout en ad­hé­rant à 80% de son dis­cours. Je pense sur ce point que la per­cep­tion de l’Is­lam est un cli­vage dé­ter­mi­nant. Cer­tains es­ti­ment qu’il fau­d­rait éra­diquer com­p­lè­te­ment les Mu­sul­mans, car l’Is­lam rime avec im­mi­g­ra­tion, qui est fac­teur de dum­ping so­cial et de ma­ni­pu­la­tions, et donc vec­teur de con­f­lits in­ternes et d’ap­pau­v­ris­se­ment de l’iden­ti­té na­tio­nale d’ori­gine. D’autres pensent que les Français n’ont pas at­ten­du l’ar­ri­vée des Mu­sul­mans pour perdre leurs va­leurs et leur Ch­ris­tia­nisme, et qu’en ce sens, l’Is­lam non-ma­ni­pu­lé par les Sio­nistes et l’UMPS se­rait fac­teur de re­nou­veau spi­ri­tuel in­dis­pen­sable à l’éman­ci­pa­tion du peuple. J’es­time pour ma part, en tant que Français « de souche » mu­sul­man, qu’il faut vi­ser prio­ri­tai­re­ment la ré­con­ci­lia­tion et con­t­re­car­rer les lo­giques de di­vi­sion de nos oli­garques dé­gé­né­rés. De ce point de vue, je suis un peu so­ra­lien.

En­suite, c’est vrai, j’ai l’avan­tage, en vi­vant à La Réu­nion, d’avoir une vi­sion ex­cen­t­rée du na­tio­na­lisme et de la dis­si­dence na­tio­nale (que j’as­so­cie ici, mais qui sont bien dif­fé­r­ents), tout en en­t­re­te­nant des liens avec cer­tains com­bat­tants cha­ris­ma­tiques. J’ai en ef­fet de bons rap­ports avec Sa­lim Laï­bi, Le Libre Pen­seur, avec qui j’éc­hange par mails et qui a bien vou­lu pu­b­lier un ar­ticle sur La fuite. J’ap­p­ré­c­ie énor­mé­ment le tra­vail de Jo­han Li­ver­nette, que j’ai sol­li­ci­té pour la pré­face, et qui est quelqu’un de sin­cère et de cou­ra­geux. Et puis j’avais eu l’oc­ca­sion d’être en con­tact té­l­é­p­ho­nique ré­gu­lier avec Claude « Adil » Co­vas­si (paix à son âme), le fon­da­teur de Me­ca­no­po­lis, lors de la sor­tie de mon se­cond ro­man Ji­had, trois jours avec Cy­ril. Il avait l’in­ten­tion à l’époque de créer une bou­tique sur Me­ca­no­po­lis et sou­hai­tait y pro­po­ser mon ro­man. Je fus vrai­ment tou­c­hé quand j’ai ap­p­ris sa mort, et comme beau­coup de monde je m’in­ter­roge en­core sur ses cir­cons­tances dou­teuses. Lorsque j’évoque Ji­had, trois jours avec Cy­ril, je ne peux m’em­pê­c­her de rendre hom­mage à Car­line Ar­naud, une femme ex­cep­tion­nelle, qui en est l’édi­t­rice. J’ai beau­coup d’af­fec­tion pour elle. On s’ap­pe­lait souvent il y a quelques an­nées, et elle me com­mu­niquait ses opi­nions sur Fau­ris­son, Dieu­don­né, et d’autres dis­si­dents plus ou moins dia­bo­li­sés par le sys­tème, qu’elle avait la chance de cô­toyer. Elle me ra­con­tait ses voyages en Iran, sa ren­contre avec quelques dis­si­dents cé­lèbres. J’en pro­fite pour lui pas­ser le Sa­lam et lui faire un peu de pub pour son der­nier bouquin, Shoah Sto­ry, qui est en tous points re­marquable par son angle d’ap­p­roche du sujet et la per­ti­nence de son ana­lyse. Et puis Car­line vient tout juste de perdre son pro­cès (ver­dict du 12 Dé­c­embre) contre son an­cien dif­fu­seur qui vou­lait que je change le titre de mon ro­man (le mot « Ji­had » ne plai­sait pas) et y sup­p­rime plu­sieurs pas­sages pour avoir le droit d’être dif­fu­sé. Ce der­nier a fi­ni par ne plus la dif­fu­ser du tout, ni la payer pour ses autres pu­b­li­ca­tions. D’ail­leurs le ro­man n’est dis­po­nible que sur mon site big­car­tel. Comme souvent avec cette caste, c’est ce­lui qui porte plainte et qui est injus­te­ment lé­sé, qui fi­nit par de­voir sor­tir la mon­naie, à mi­ni­ma pour les frais d’ap­pel. Mais bon, Car­line en a vu d’autres.
M’ex­cu­sant pour la grande pa­ren­t­hèse…

La fuite, c’est éga­le­ment un style. Une éc­ri­ture d’une sûre fa­conde et, di­sons, cé­l­i­nienne. Cé­l­ine est-il un de vos éc­ri­vains de pré­di­lec­tion ?
Une éc­ri­ture qui en outre ac­corde une place im­por­tante au créole réu­nion­nais. Lequel, s’il est comme on dit vec­teur de poé­ti­ci­té, pour­rait ap­pa­raître aus­si, tel qu’il rythme le texte, et au-de­là de son im­mé­diate qua­li­té de langue ét­ran­gère, comme un de ces lan­gages se­c­rets (pourquoi pas ini­tia­tiques) qui ob­ligent à rompre avec la lo­gique quo­ti­dienne. Qu’en est-il ? Et y a-t-il à nou­veau là des liens avec la Tra­di­tion ?

Je suis pas­sion­né par Cé­l­ine. Je ne pos­sède cer­tai­ne­ment pas son talent in­i­mi­table, mais j’ap­p­ré­c­ie pro­fon­dé­ment son style à la fois fluide, lé­ger, riche et ryth­mé. Et puis en tant qu’homme, il est un exemple de cou­rage. Que l’on par­tage ou non ses opi­nions, c’est un fait qu’il faut ad­mettre.

J’amasse tout ce qui se rap­porte à son œuvre, ma femme n’en peut plus de voir tous ces livres en­va­hir la mai­son.

J’es­saie pour ce qui me con­cerne d’éc­rire comme je parle. Le style s’im­pose de lui-même, in­f­luen­cé très cer­tai­ne­ment par des an­nées pas­sées à éc­rire des rimes. Je veux que le lec­teur prenne du plai­sir, alors j’éc­ris et réé­c­ris des pa­ra­g­raphes en­tiers jusqu’à par­ve­nir à un dé­bit en­t­raî­nant, tout en al­ter­nant ac­tions, con­tem­p­la­tions, in­t­ros­pec­tions, cri­tiques, des­c­rip­tions, etc. Je veux que le lec­teur ait en­vie de re­lire plu­sieurs fois les mêmes pages ou d’ou­v­rir le livre à n’im­porte quel en­d­roit et d’y trou­ver son compte. Je pense que tout éc­ri­vain par­tage cette vi­sion. Je n’in­vente rien, je fais de mon mieux. Ap­rès j’aime aus­si Mir­beau, mais en vé­ri­té je lis très peu de ro­mans à part du Cé­l­ine. Mes pre­mières lec­tures étaient ac­cès sur de la re­c­herche spi­ri­tuelle, puis sur la cul­ture dans toutes ses formes, du Ja­pon mé­dié­val à l’en­cy­c­lo­pé­die des plantes mé­di­ci­nales, en pas­sant par Ez­ra Pound, Re­ba­tet ou Er­wing Goff­man. Pour ce qui est du créole réu­nion­nais, cette langue a pour moi quelque chose de sa­c­ré. Je l’as­so­cie avant tout à ma pé­r­iode d’er­rance à la Réu­nion, lorsque ve­nant de ma mé­t­ro­pole na­tale, je de­vais me l’ap­p­ro­p­rier pour re­nouer avec une par­tie de mes ra­cines et m’in­té­g­rer dans la ci­té HLM où je vi­vais. Plus im­por­tant que ce rap­port per­son­nel que j’en­t­re­tiens avec la langue créole, c’est son cô­té mar­gi­nal et poé­tique qui me pas­sionne. Pour un créole, par­ler sa langue ma­ter­nelle au gui­c­het d’une ad­mi­nis­t­ra­tion bien française, c’est lui cra­c­her son mé­p­ris à la fi­gure, faire preuve de pro­tec­tion­nisme cul­tu­rel et de fier­té. Mais ce­la se pro­duit ra­re­ment. Beau­coup de Réu­nion­nais son com­p­lexés par leur iden­ti­té. Je me de­vais de mettre en avant cette langue pour dé­fier les idées reçues et res­ter fi­dèle aux per­son­nages.

En­suite, c’est vrai, le créole réu­nion­nais est une cons­t­ruc­tion sym­bo­lique qui mêle vieux français, langues af­ri­caines et in­diennes, et par­fois même an­g­laises ou por­tu­gaises. Cette langue a été for­gée par l’his­toire, et ses as­pects mé­t­a­p­ho­riques lui viennent de cette né­c­es­si­té d’être com­p­rise par une po­pu­la­tion is­sue de trois con­ti­nents dif­fé­r­ents, réu­nis sur une île vol­ca­nique par né­c­es­si­tés ou par con­t­raintes. Ce­ci peut la rendre mys­té­rieuse aux oreilles du néo­p­hyte, qui en y re­t­rou­vant quelques so­no­ri­tés françaises pen­se­ra l’avoir dé­co­dée, mais de­meu­re­ra fi­na­le­ment dans l’in­com­p­ré­hen­sion. D’une même ma­nière, on peut lire le Co­ran ou la Bha­ga­vad-Gî­tâ plu­sieurs fois et ne ja­mais ac­cé­d­er au sens ca­c­hé des ver­sets. Dieu seul est le guide.

J’ai es­sayé de dis­si­mu­ler dans La fuite quelques mes­sages ca­c­hés se ré­fé­rant à l’idée de cycle, de boucle, de re­tour à soi, de spi­rale, de fuite. Et puis les ex­t­raits mu­si­caux n’ont pas été choi­sis au ha­sard, ils cor­res­pondent souvent à l’élé­me­nt prin­ci­pal dé­ve­lop­pé dans les pages alen­tours. Je n’ai rien éc­rit dans le vide, je vou­lais d’un ro­man à la fois ac­ces­sible à tous et pro­fond d’un point de vue sym­bo­lique.
Aux lec­teurs de ju­ger. Je compte d’ail­leurs sur eux pour me trans­mettre leurs im­p­res­sions que je me fe­rai un plai­sir de pu­b­lier sur mon blog : nde­loffre.blog­s­pot.com

Réa­l­i­sé par Pierre Pyr­mont.

La fuite - Nicolas Deloffre