Entretien avec Jacques Astruc

Les nou­velles de De­meures de la nuit sont em­p­reintes de Dé­c­a­d­ence – en­ten­due comme mou­ve­ment lit­té­raire de la fin du XIXe siècle. Quels sont vos rap­ports avec cette école ?

J’ai toujours beau­coup fréq­uen­té les Dé­c­a­d­ents. Leur es­t­hé­tique m’a sé­duit dès la pre­mière lec­ture, à l’ado­les­cence. Plus tard, en fa­cul­té de lettres, j’ai ap­p­ris à les re­p­la­cer en tant que cou­rant post-ro­man­tique, ma­ni­fes­tant toute la mé­lan­co­lie d’un dix-neu­vième siècle fi­nis­sant et les doutes d’ar­tistes vi­vant la tran­si­tion de la so­cié­té post-aris­to­c­ra­tique d’ap­rès la Com­mune. Les dé­c­a­d­en­tistes sont les pré­c­ur­seurs vi­sion­naires d’un ving­tième siècle où triom­p­he­ra en lit­té­ra­ture comme dans l’His­toire le Règne de l’Ab­surde. Les cer­ti­tudes du ro­man na­tu­ra­liste volent en éc­lats, avec le cé­lèbre A re­bours de Huys­mans. Le hé­ros ro­man­tique de­vient un spectre er­rant : le fan­tôme est le vé­ri­table per­son­nage dé­c­ad­ent, son exis­tence trans­pa­rente n’a d’égale que son iro­nie dé­s­es­pé­r­ée. Son an­cêtre est le Wan­de­rer al­le­mand, ce voya­geur sans ba­gages.

Et avec l’ima­gi­naire fin-de-siècle ? En par­ti­cu­lier avec les thèm­es, pré­s­ents dans vos textes, de la fé­m­i­ni­té dé­vo­rante, de la con­somp­tion ; avec, plus na­tu­ra­liste, le thème de l’ata­visme ?

Je suis un fan du peintre Gus­tav Adolf Mos­sa, grand sym­bo­liste, et de ses inquié­tantes sé­duc­t­rices. L’am­bi­guï­té du Fé­m­i­nin tra­verse toute l’école « Fin-de-siècle », ini­tiée par Gus­tave Mo­reau. Les exal­tées idéa­li­sées du Ro­man­tisme mo­ri­bond se muent en Ju­dith, la tueuse de mâles. La Mère de­vient Vam­pire. Le corps tra­hit les hé­ros, de­ve­nus ché­tifs amants se con­su­mant aux pieds de la Déesse cruelle. Le règne du Fé­m­i­nin s’an­nonce. La Bour­geoi­sie a tué les rêves de l’Aris­to­c­ra­tie. L’ata­visme règne sur un monde qui se pré­pare à en­fan­ter dans la dou­leur de la mo­der­ni­té. Les reje­tons épui­sés ne sont plus qu’un re­f­let ma­la­dif d’une sp­len­deur pas­sée, une fin de race dé­p­res­sive, vouée aux di­ver­tis­se­ments mor­bides de l’Art.

A quoi s’ajoutent, in­dis­so­ciés, le sang et le sexe. Te­nez-vous pour un éro­tisme de la cruau­té ? Les Hé­l­io­ga­bale, Gilles de Rais, Ers­ze­beth Bá­t­ho­ry…, cé­l­é­b­rés par la Dé­c­a­d­ence, vous in­té­r­essent-ils ?

Je crois en ef­fet qu’il se trouve beau­coup d’éro­tisme dans la cruau­té et de cruau­té dans l’éro­tisme. Le plai­sir est toujours une sur­p­rise mer­veil­leuse, ar­ra­c­hée de haute lutte, contre les forces obs­cures de notre Moi. En ce­la le sa­do-ma­so­c­hisme par­ti­cipe du cé­ré­mo­nial sexuel, in­é­vi­ta­b­le­ment. Tout coït est un viol con­sen­ti dans l’ex­tase du don. Oui, j’ai une fas­ci­na­tion pour les per­son­nages cruels cé­l­é­b­rés par les Dé­c­a­d­ents, en ce qu’ils furent des ar­tistes du corps avant tout. Qui de plus raf­fi­né que « La Com­tesse san­g­lante », Ers­ze­beth Ba­t­ho­ry, cé­l­é­b­rée par Va­len­tine Pen­rose, et son amour im­mo­dé­ré des jeunes filles vierges ? Le Gilles de Rais de Mi­c­hel Tour­nier n’était que le symp­tôme d’une époque qui hé­si­tait entre la su­b­lime Jeanne d’Arc et la noir­ceur in­fan­ti­cide. Ces « se­rial kil­ler » de l’his­toire lit­té­raire fas­cinent, en ce qu’ils in­ventent une es­t­hé­tique de la mise à mort, tel Hé­l­io­ga­bale. La mo­rale nuit à l’es­t­hé­tique, comme l’a dé­mon­t­ré avec un gé­n­ie in­com­pa­rable le grand Marquis de Sade. Et la lit­té­ra­ture n’est qu’es­t­hé­tique du re­f­let, mé­t­a­p­hore de pul­sions in­ter­dites, qui cir­culent, grands ser­pents si­len­cieux, sous la sur­face des mots lisses.

On re­t­rouve semble-t-il dans votre style, qui garde bien sûr sa sin­gu­la­ri­té, un peu des ma­nières de Ca­tulle Men­dès et de Jean Lor­rain. La pré­c­io­si­té dé­s­in­v­olte de l’un, le pour­ris­sant ly­risme de l’autre. Sont-ils dans votre bi­b­lio­t­hèque ?

Oui, avec une pré­fé­r­ence pour le Jean Lor­rain de Prin­cesses d’ivoire et d’iv­resse ou de Masques et fan­tôm­es. Même si j’aime aus­si les vi­eil­les fa­milles in­ces­tueuses de Ca­tulle Men­dès. Aux cô­tés d’Os­car Wilde, al­c­hi­miste du dé­s­es­poir, of course !

Plus gé­né­ra­le­ment, quels sont vos au­teurs de pré­di­lec­tion ?

J’ai une pas­sion pour Bar­bey d’Au­re­vil­ly. J’ai beau­coup fréq­uen­té Ed­gar Poe, Théo­p­hile Gau­tier et Mau­pas­sant, mais aus­si le Flau­bert de No­vembre ou le Sten­d­hal de L’Ab­besse de Cas­t­ro et des chro­ni­ques ita­liennes. J’aime beau­coup les an­g­lais : Vir­gi­nia Woolf et sa Fas­ci­na­tion de l’étang, mais aus­si de grands nou­vel­listes comme Sa­ki ou So­mer­set Mau­g­ham. Je sa­voure aus­si les clas­siques de l’Est, de Tc­he­kov aux hon­g­rois Gyu­la Kru­dy et San­dor Ma­rai ou au tc­hèque Hra­bal. Les ita­liens, Gior­gio Bas­sa­ni ou Pi­ran­del­lo no­tam­ment, et les si­ci­liens, Leo­nar­do Scias­cia ou le Lam­pe­du­sa du Pro­fes­seur et la si­rène. Plus loin, les ja­po­nais : Ka­wa­ba­ta et ses Ré­c­its de la paume de la main ou Ta­ni­za­ki et son Goût des or­ties. Les sud-amé­ri­cains et leur vo­ra­ci­té pri­mi­tive, comme Ho­ra­cio Qui­ro­ga et ses Contes d’amour, de fo­lie et de mort. En­fin, je di­rais, bien sûr, les nord-amé­ri­cains : Hen­ry James, le Maître, si eu­ro­péen, comme la douce Grace Pa­ley, le dé­s­es­poir muet de Flan­ne­ry O’Con­nor ou la pas­sion tor­tu­rée de Ten­nes­see Wil­liams. J’aime les au­teurs con­tem­po­rains dont la dé­marche d’éc­ri­ture est au­t­hen­tique, qui naissent des textes du pas­sé pour ac­cou­c­her de leur éc­ri­ture propre. Vous ne se­rez pas éton­né d’ap­p­rendre que ma pré­fé­r­ence va à des au­teurs néo-dé­c­a­d­ents tels l’an­g­laise A.S. Byatt, Ma­t­hieu Te­rence ou Ar­naud Bordes.

La dé­c­a­d­ence peut par­fois re­voir cer­tains des mo­tifs de la lit­té­ra­ture go­t­hique, ap­pa­ri­tions, ruines, châ­teaux mys­té­rieux et autres, s’il en est, de­meures de la nuit. Est-ce en ef­fet une de vos ré­fé­r­ences ?

Oui. Je suis un grand ci­né­p­hile go­t­hique. J’ai vu et je re­vois tous les clas­siques de vam­pires, Dra­cu­la et ses ava­tars, mais aus­si les con­tem­po­rains, comme le Tim Bur­ton de Slee­py Hol­low. J’ai toujours ado­ré les his­toires de mai­sons han­tées. Ce­la tient sans doute à mon ima­gi­na­tion dé­bor­dante : en­fant j’avais be­soin d’ima­gi­ner toutes sortes d’his­toires inquié­tantes pour ap­p­ri­voi­ser le noir de ma chambre la nuit. Quand j’avais sept ans, mes pa­rents ont ac­he­té une vieille de­meure ven­due par la der­nière sur­vi­vante d’une fa­mille presqu’éteinte. J’y ai pas­sé tous mes étés jusqu’à mes vingt ans, âge où ma mère a hé­ri­té d’un autre ma­noir en Au­vergne, cons­t­ruit par mes an­cêtres peu avant le Ré­vo­lu­tion française. Bref, comme vous le voyez, j’ai beau­coup « han­té » des cou­loirs sombres et des chambres pous­sié­r­euses. Ces lieux en­fié­v­raient mon âme d’ado­lescent rê­veur. Je jouais à me faire peur dans les gre­niers où je dé­ran­geais les chauves-sou­ris et les sou­ve­nirs. Alors je me suis mis à dé­vo­rer, à pleines dents, tous les livres go­t­hiques que je pou­vais trou­ver.

Le pas­sé nimbe vos éc­rits. Epoque(s) ré­vo­lue(s) et sou­ve­nirs dans lesquels vivent les per­son­nages. Est-ce une es­t­hé­tique de la nos­tal­gie ? Ou une at­ti­tude face à l’ac­tua­li­té, alors re­fu­sée et con­si­dé­rée tri­viale ?

Je suis né dans une fa­mille où l’on cé­lèbre le culte du pas­sé, tout en sa­vou­rant les charmes du prés­ent, tour­né vers le fu­tur. Comme l’on dit : « L’hu­ma­ni­té est peu­p­lée de plus de morts que de vi­vants ». C’est vrai aus­si pour les fa­milles. Ma mère no­tam­ment vit beau­coup, trop sans doute, dans le pas­sé, dans un culte des objets, meubles, mai­sons, ayant ap­par­te­nu à ses an­cêtres. Il est sans doute plus fa­cile d’af­f­ron­ter les morts, fi­na­le­ment… Il est vrai que mes con­tem­po­rains m’ap­pa­raissent souvent comme su­per­fi­ciels, pré­ten­tieux et in­cultes. Je n’ai pas la nos­tal­gie d’un pas­sé so­cia­le­ment injuste mais celle d’un raf­fi­ne­ment dans la Beau­té. Tout est si moche à notre époque, à com­men­cer par nombre de livres qui n’en sont pas…

Avez-vous des ri­tuels d’éc­ri­vain ? On vous ima­gine ai­sé­ment, dé­c­a­d­ence ob­lige, n’éc­ri­vant qu’en robe de chambre vert d’eau avec quelque opium ou ét­her à por­tée.

J’éc­ris avec mes chats, au mi­lieu de vieux meubles go­t­hiques. Un meuble neuf n’a pas d’âme. J’ai hor­reur des co­pies. Seul l’an­cien a mes fa­veurs. Mon unique opium est la lit­té­ra­ture, du pas­sé, du prés­ent, et de l’ave­nir.

Réa­l­i­sé par Pierre Pyr­mont.

Demeures de la nuit - Jacques Astruc