Entretien avec Alex Porker (1)

Bonjour Alex Por­ker. Vous vous pré­s­en­tez (no­tam­ment sur votre page Fa­ce­book) comme un éc­ri­vain d’an­ti­ci­pa­tion. Pou­vez-vous nous en dire plus, et vous pré­s­en­ter aux lec­teurs de ce blog en quelques lignes ? Quelles sont vos in­f­luences lit­té­raires, vos au­teurs pré­fé­rés, les titres qui vous ont marqué… ?
Bonjour Guil­laume. Si on con­si­dère l’in­f­luence lit­té­raire au sens st­rict, c’est-à-dire comme une source d’éc­rit à laquelle on vou­d­rait tendre à res­sem­b­ler, je n’en ai plus vrai­ment car avec le tra­vail et l’ex­pé­rience de l’éc­ri­ture, on se dé­tache fa­ta­le­ment de ces mo­dèles in­dé­pas­sables pour ten­ter de tra­cer sa propre voie. Seule peut-être l’œuvre de J.G Bal­lard con­ti­nue en­core d’exer­cer sur moi une in­f­luence tech­nique. Bien évi­dem­ment, ma ren­contre avec cer­tains au­teurs m’a réel­le­ment bou­le­ver­sé sui­vant les pé­r­iodes de ma vie, et ils sont bien trop nom­b­reux pour en faire ici une liste ex­haus­tive. Je pour­rais néan­moins ci­ter Poe, Bau­de­laire, Lau­t­réa­mont, Mau­pas­sant, Wilde, Sa­lin­ger, Cé­l­ine, Mil­ler, Fitz­ge­rald, Fante, Borges… J’en ou­b­lie. Rien de bien ori­gi­nal comme vous pou­vez le cons­ta­ter. Un de mes pre­miers grands chocs lit­té­raires a sans au­cun doute était Le Châ­teau de Franz Kaf­ka. J’avais alors 19 ans et ce fut un vé­ri­table évé­n­e­ment. En li­sant ce livre ver­ti­gi­neux, j’ai pu cons­ta­ter à quel point la lit­té­ra­ture pou­vait être puis­sante jusqu’au ma­laise. J’étais com­p­lè­te­ment per­du. Je ne com­p­re­nais plus rien. J’en avais mal au bide. J’étais inexo­ra­b­le­ment pri­son­nier de ce livre in­fer­nal. Un de mes autres grands sou­ve­nirs de lec­ture, plus plai­sant ce­lui-là, ce fut Ar­t­hur Co­nan Doyle avec sa fresque his­to­rique La Com­pa­g­nie Blanche et aus­si ses sym­pa­t­hiques Aven­tures Du Bri­ga­dier Gé­rard. J’avais en­vi­ron 13 ans et je le li­sais au col­lège du­rant l’étude. J’étais phy­sique­ment ab­sor­bé par le mer­veil­leux talent de con­teur de l’au­teur. Je vi­vais lit­té­ra­le­ment l’his­toire. Là aus­si, j’ai pu me rendre compte de la ca­pa­ci­té ma­gi­cienne de tran­s­port que peut ef­fec­tuer un livre. C’était une leçon toute simple – mais ter­ri­b­le­ment com­p­liquée à mettre en pra­tique – que j’ai gar­dé de­puis en mé­moire : L’art d’éc­rire c’est aus­si l’art de ra­con­ter une his­toire. Que le lec­teur soit en ter­rain con­nu pour le plai­sir de la lec­ture est une des don­nées que j’es­saye de per­pé­tuer dans l’ap­p­roche for­melle de mes textes. Rien à voir avec le pro­pos, le con­te­nu trans­g­res­sif, bien sûr. Puis, Wil­liam Bur­roughs a dé­bou­lé dans ma vie et là, tout le bor­del à culs ex­p­lo­sa en gru­meaux pour re­p­rendre une ex­p­res­sion de La Ma­c­hine Molle. C’était vers mes 21 ans. Je pre­nais beau­coup de drogues. Bur­roughs tom­bait donc à pic. J’ai dé­cou­vert que ça, c’était aus­si pos­sible. Le Fes­tin Nu a été l’éq­ui­v­al­ent punk d’un ca­ta­c­lysme dans mon pay­sage lit­té­raire. D’autres grandes ex­pé­riences de lec­ture ont émail­lé le cours de ma vie mais je te­nais éga­le­ment à ci­ter le cas de Syl­vie de Gé­rard de Ner­val qui m’est par­ti­cu­liè­re­ment cher. Au­t­hen­tique ex­pé­rience mé­t­a­p­hy­sique de lec­ture, ce texte sp­len­dide à la pro­fon­deur abys­sale, que je con­si­dère comme l’un des plus beaux fleu­rons de la pro­duc­tion ro­man­tique française, est un pur pro­dige de sim­p­li­ci­té qui, je le sais, m’ac­com­pa­g­ne­ra du­rant toute mon exis­tence. Pour ter­mi­ner, Sur La Route de Jack Ke­rouac est une ex­pé­rience ét­range. Je l’ai re­lu ré­c­em­ment et il m’a pa­ru d’une tris­tesse in­son­dable, cré­pus­cu­laire. Rien à voir avec ce sen­ti­ment so­laire d’ex­ta­tique li­ber­té que j’avais res­sen­ti lors de ma pre­mière lec­ture quand j’avais 20 ans. J’en ai donc som­b­re­ment con­c­lu que c’était un chef-d’œuvre. Parce qu’il n’y a que les chef-d’œuvres qui pos­sèdent plu­sieurs portes d’en­t­rées à leur monde.

Avez-vous dé­c­i­dé d’éc­rire de l’an­ti­ci­pa­tion, et si oui pour quelles rai­sons ? Ou bien ce genre s’est-il na­tu­rel­le­ment im­po­sé à vous ?
Je ne suis pas un lec­teur hard­core de science-fic­tion ni de fan­tas­tique con­tem­po­rain. C’est la­men­table, mais je suis com­p­lè­te­ment lar­gué. Mes goûts sont mal­heu­reu­se­ment tout à fait clas­siques dans ce do­maine. Pour les be­soins de mon tra­vail, il m’est tout de même ar­ri­vé de de­voir han­ter des con­ven­tions spé­c­ia­li­sées mais je m’y suis vite en­nuyé comme un rat mort. Toute cette quin­cail­le­rie néo­go­t­hique, de cy­ber­punk le plus souvent fu­meux, et je ne parle même pas de l’he­roic fan­ta­sy, tout ce­la me semble as­sez ra­soir. Bref, à mon grand dé­s­es­poir, je ne m’y sens pas à ma place. At­ten­tion, je ne dé­n­igre pas les gens qui sont fans ni ceux qui en éc­rivent, bien au con­t­raire, ce que je veux dire c’est que je n’ai pas vou­lu me spé­c­ia­li­ser. Bon bien sûr, j’ai fait mes classes, j’ai lu quelques ou­v­rages de ré­fé­r­ences. Cer­tains m’ont en­t­hou­sias­mé, d’autres, beau­coup moins. En fait tout ce­la est fort ét­range parce que la SF et le fan­tas­tique, comme du reste une majeure par­tie des préa­dos de sexe mas­cu­lin, est ma pre­mière pas­sion au ni­veau lit­té­raire. Mais je crois tout sim­p­le­ment que, dans ce do­maine, c’est le ci­né­ma de genre qui m’a in­f­luen­cé de ma­nière dé­c­i­sive. C’est idiot, mais le pro­b­lème c’est qu’une bonne par­tie des grands clas­siques de la lit­té­ra­ture Fan­tas­tique/SF, eh bien je les ai vu avant de les lire. Et entre nous, soyons hon­nête, lire Blade Run­ner ap­rès avoir vu le film de Rid­ley Scott, si vous me per­met­tez l’ex­p­res­sion, ça fait un peu mal au cul. Et ce­la n’a rien à voir avec la qua­li­té, d’ail­leurs dis­cu­table, du bouquin de Phi­lip K.Dick. Mais il y a le cas George Ro­me­ro. J’avais lu quelque part que pour la Nuit Des Morts-Vi­vants, il s’était ins­pi­ré de Je Suis Une Lé­gende de Ri­c­hard Ma­t­he­son. Ses ex­p­li­ca­tions sur, no­tam­ment, cette idée de rem­p­la­ce­ment d’un monde par un autre, me pa­rais­saient tout à fait pas­sion­nantes. J’ai donc lu le bouquin et je l’ai trou­vé gé­n­ial ! C’est un cas tout à fait ori­gi­nal de pro­ces­sus créa­tif car Ro­me­ro au­rait très bien pu se sa­tis­faire de faire une adap­ta­tion cheap du bouquin comme il en avait été déjà fait à deux re­p­rises par le pas­sé. Mais non, il s’en ait ins­pi­ré. Il l’a ac­tua­li­sé, lui a rajou­té des préo­c­cu­pa­tions liées au con­texte so­cio­po­li­tique de l’époque. Je me suis dit que c’était une piste à ex­p­loi­ter ap­rès avoir lu Lo­li­ta de Na­bo­kov. Mais où al­lais-je pla­cer la ca­mé­ra ? Il me manquait en­core l’angle d’at­taque, le point de vue. Deux élé­me­nts car­di­naux ont fi­ni d’ac­he­ver mon projet. Je suis un ad­mi­ra­teur du tra­vail de Da­vid Cro­nen­berg et Crash a été une ré­vé­la­tion. Je me suis dit : Merde, quel est le fou­tu dingue qui a bien pu éc­rire ce truc ahu­ris­sant ? Avec Bal­lard, je te­nais en­fin la mon­ture sur quoi j’al­lais pou­voir fixer mon projet d’éc­ri­ture, le set­ting. A sa­voir : l’an­ti­ci­pa­tion. Un fu­tur proche. Pros­pec­tif. Vi­sion­naire. A la fois poé­tique et ré­f­ri­gé­rant. A ce­la s’est ajou­té ma lec­ture de L’Orange Mé­ca­nique de Bur­gess, ro­man aus­si pé­n­ible que dé­ment dont on ne me­sure pas en­core le de­g­ré de sub­ver­sion puisque tous les per­son­nages, dont la tranche d’âge va­rie entre huit et douze ans, tapent sur tout ce qui bouge et baisent comme des cas­tors.

On re­con­nait en vous li­sant des in­f­luences telles que Mau­rice Dan­tec (no­tam­ment au ni­veau de l’in­t­rigue), J.G.Bal­lard, Mi­c­hel Houel­le­becq, H.P.Lo­ve­c­raft, ou bien Phi­lip K.Dick dans vos ro­mans… Ces au­teurs ont tous en com­mun d’être des pa­ra­noïaques. Pa­ra­noïa qui in­f­luence leur vi­sion du monde, et qui en­gendre chez eux une forme de créa­ti­vi­té lit­té­raire. Êtes-vous un au­teur que l’on peut clas­ser dans cette ca­té­go­rie ? Ou bien est-ce plus le style en lui-même qui vous in­té­r­esse chez ces au­teurs, et dans votre propre éc­ri­ture ?
Pa­ra­noïaque ? Je le suis rai­son­na­b­le­ment. A temps par­tiel. Rien d’ex­t­ra­or­di­naire dans mon cas per­son­nel. Vous sa­vez, la pa­ra­noïa est un mé­tier à plein temps, très in­va­sif, to­ta­li­taire. Je crois que, comme l’as­sène Bur­roughs dans Jun­ky, de­ve­nir hé­roï­no­mane, c’est avant tout une dé­c­i­sion, On se ré­veille un ma­tin, on se re­garde dans la glace, et on se rend compte que l’on est de­ve­nu un jun­ky, être un pa­ra­noïaque, en prin­cipe, c’est la même chose : Une dé­c­i­sion co­hé­r­ente, mais prise par dé­faut. Un re­p­li. Soit parce qu’on n’a rien de plus im­por­tant à faire, comme dans le cas de la toxi­co­ma­nie, soit parce que le monde tel qu’il est de­ve­nu ne con­vient pas et qu’on le trans­forme en un monde dys­to­pique, c’est-à-dire tel qu’il ne de­v­rait pas de­ve­nir. Pour ce qui est de Dick, qui, dans ses der­nières an­nées, ten­dait plus au mys­ti­cisme pa­t­ho­lo­gique, gros­so mer­do, c’est mal­heu­reu­se­ment toujours la même vieille his­toire. L’his­toire d’un type mal dans sa peau, dé­p­res­sif, ac­c­ro aux am­p­hé­ta­mines, qui écoute Oli­via New­ton-John en pleur­ni­c­hant sur la femme idéale qui le sau­ve­ra du nau­f­rage, qui sou­haite de­ve­nir un grand éc­ri­vain clas­sique mais qui ne ren­contre au­cune con­si­dé­ra­tion et qui se met à éc­rire de la SF par dé­p­it, genre dans lequel il ren­contre en­fin un suc­cès in­es­pé­ré. Par­ti du fond du trou, Dick se voit pro­pul­ser au fond du ciel. De là, il dé­c­ide de pas­ser le genre au grand la­mi­noir de ses éc­hecs et ob­ses­sions. Nous voi­là bien en pré­s­ence d’une pure créa­tion ar­ti­fi­cielle de mondes contre le monde. C’est une dé­c­i­sion co­hé­r­ente, mais prise par dé­faut. Toujours est-il que pour moi, un de ses plus grands livres est aus­si le plus ner­va­lien de tous, il s’agit de La Fille Aux Che­veux Noirs. Lo­ve­c­raft est au­t­re­ment plus fas­ci­nant puisqu’en l’oc­cur­rence, l’en­ne­mi pa­ra­noïaque, l’en­ne­mi qu’il faut com­battre et abattre, n’est autre que lui-même, tel qu’il est de­ve­nu. La Cou­leur Tom­bée Du Ciel, La Mai­son De La Sor­cière et Cau­c­he­mar à Ins­mouth, no­tam­ment, sont des som­mets du genre. Mais tan­dis que l’on peut rap­p­ro­c­her la pa­ra­noïa de Dick aux peurs ép­rou­vées en­vers les tech­niques to­ta­li­taires de con­t­rôle cy­ber­né­tiques et du grand projet fan­tas­ma­tique de ce que cer­tains nom­ment le Nou­vel Ordre Mon­dial, la spé­c­i­fi­ci­té de la pa­ra­noïa de Lo­ve­c­raft ré­side dans le fait qu’elle est on­to­lo­gique­ment tour­née contre le monde adulte. Car Lo­ve­c­raft res­ta toute sa vie un en­fant. L’éc­ri­vain a su­bi deux grandes crises dans sa vie, crises pé­t­ri­fiantes qui ont dé­fi­ni­ti­ve­ment bri­sé net sa crois­sance vers l’âge adulte. La pre­mière se si­tue vers ses 18 ans, le pas­sage par la pu­ber­té et la perte ir­ré­ver­sible de la vi­sion mer­veil­leuse de l’en­fance l’ont lit­té­ra­le­ment dis­loqué. En proie à un pro­fond ef­fon­d­re­ment ner­veux, per­ruqué à la mode du 18e siècle, il passe près d’un an à er­rer en robe de chambre dans sa mai­son de la Nou­velle-An­g­le­terre, han­té par les sou­ve­nirs de son en­fance per­due. La se­conde se pro­duit quelques an­nées plus tard, quand ap­rès une émou­vante et pa­t­hé­tique ten­ta­tive pour rejoindre le monde des adultes : une femme, la vie de couple, un mé­tier, une vie so­ciale… Il quitte la mons­t­rueuse New York en pleine at­taque de pa­nique pour re­ve­nir se ré­fu­gier dans la mai­son de son en­fance. Et c’est fi­na­le­ment là, re­c­lus à Pro­vi­dence, qu’il éc­ri­ra ses plus grands textes. Bi­zar­re­ment, ce n’est pas un éc­rit de Lo­ve­c­raft lui-même qui, se­lon moi, ca­rac­té­rise le mieux l’em­mu­re­ment re­dou­table et la peur pa­ra­noïaque de cet éc­ri­vain. C’est une courte nou­velle de Franck Belk­nap Long qui a pour nom Les Chiens De Tin­da­los. L’his­toire d’un homme se croyant pour­c­has­sé par d’hi­deuses créa­tures mul­ti­di­men­sion­nelles et qui se cloître fi­na­le­ment à l’in­té­rieur de sa chambre. Dans son dé­l­ire, il fi­ni­ra par plâ­t­rer tous les coins et les angles de la pièce car il est per­sua­dé que les créa­tures les uti­lisent comme portes d’en­t­rées pour ce monde. Dans Les De­moi­selles, no­tam­ment par le biais du projet au­to­des­t­ruc­teur de claus­t­ra­tion de Cyl, j’ai ef­fec­ti­ve­ment vou­lu me rap­p­ro­c­her de cette pa­ra­noïa en­vers le monde adulte.

« Les De­moi­selles » est-il une sorte de « suite » of­fi­cieuse à la nou­velle « Sau­va­ge­rie » de J.G. Bal­lard ?
J’avais qua­si­ment bou­c­lé Les De­moi­selles quand j’ai dé­cou­vert l’exis­tence de ce court ro­man. Il est évident que l’on peut éta­b­lir plu­sieurs pa­ral­lèles entre ce texte in­con­tour­nable, qui de­meure une ré­fé­r­ence dans le genre, et le mien. De mé­moire, Sau­va­ge­rie ra­conte l’his­toire d’une pai­sible ban­lieue pa­vil­lon­naire an­g­laise ul­t­ra­sé­c­u­ri­sée, théâtre d’une ter­rible tra­gé­die dont la cause et les mo­ti­va­tions restent à ce jour in­con­nues : Les en­fants de plu­sieurs fa­milles mas­sacrent sans rai­son leurs pa­rents et dis­pa­raissent sans lais­ser de traces. On peut bien sûr ex­t­ra­po­ler une pa­ren­té in­di­recte entre ces en­fants et ceux que je mets en scène dans Les De­moi­selles. Sauf qu’ici, le pro­pos de Bal­lard est lié à un sujet que l’on re­t­rouve dans toute son œuvre, à sa­voir un en­vi­ron­ne­ment glo­bal sé­c­u­ri­taire, hy­pe­r­or­ga­ni­sé, lisse et ré­g­lé, qui pro­duit en lui-même une sorte de dé­viance dé­gé­né­ra­tive, une forme can­cé­r­euse de ré­bel­lion de la part de cer­tains de ses ha­bi­tants, on peut pen­ser no­tam­ment à I.G.H. Dans Sau­va­ge­rie, les en­fants, comme re­tour­nant dans un hy­po­t­hé­tique état na­tu­rel sau­vage, se re­bellent bel et bien contre le monde asep­ti­sé que leur pro­posent les adultes, mais je crois sup­po­ser que c’est plus par en­nui que par idéo­lo­gie, comme c’est le cas dans Les De­moi­selles.

Avec « Ma­keup Ar­tist » et « Les De­moi­selles » on passe de la nou­velle (Fer­mons les yeux, fai­sons un vœux) au ro­man. Pourquoi ce chan­ge­ment de genre ? Quelles sont les avan­tages res­pec­tifs de cha­cun d’entre-eux se­lon vous ?
Quand, vers 2004/2005, j’ai éc­rit les sept nou­velles re­te­nues pour mon pre­mier livre : Fer­mons Les Yeux, fai­sons un vœu (Edi­tions Her­ma­ph­ro­dite, 2008), je me cher­c­hais en­core. Sans le nom­mer, j’avais bien sai­si le sujet sur lequel je vou­lais tra­vail­ler (l’hy­pe­r­en­fance), mais mon ap­p­roche res­tait en­core vrai­ment trop éc­la­tée, pour ne pas dire di­let­tante. Il manquait une sé­rieuse co­hé­r­ence à l’en­semble. D’ail­leurs, quand il m’ar­rive main­te­nant de re­lire ce re­cueil, je ne peux mal­g­ré tout m’em­pê­c­her de le trou­ver un brin ra­té, un peu trop brut de dé­cof­f­rage. Cette pé­n­ible im­p­res­sion de bâ­c­lage ne re­garde que moi me di­rez-vous, et vous au­rez par­fai­te­ment rai­son. Je di­rais sim­p­le­ment que cet exer­cice m’a per­mis de brains­tor­mi­ser mon sujet, j’en avais be­soin pour en éla­bo­rer quelque chose de plus char­pen­té, de plus so­p­his­tiqué, afin de pou­voir en­fin l’in­té­g­rer à un uni­vers à part en­tière. Mé­t­a­p­ho­rique­ment, on peut dire que je con­si­dère plu­tôt ces nou­velles comme des pe­tites co­mètes aux trajec­toires aléa­toires, alors que mes deux ro­mans sui­vants s’ins­c­rivent quant à eux dans un sys­tème. A l’ave­nir, ap­rès mon pro­c­hain ro­man qui abor­de­ra une der­nière fois le thème de l’hy­pe­r­en­fance, je tiens tout de même à re­ve­nir au for­mat des nou­velles. La rai­son en est simple, il y a tel­le­ment de nou­veaux sujets que je veux ex­p­lo­rer qu’il me semble pour l’ins­tant plus com­mode de les in­ves­ti­guer sous forme de textes courts. Et puis qui sait ? A ce mo­ment, peut-être qu’un de ces textes se dé­p­loie­ra de telle ma­nière qu’il en de­vien­d­ra ro­man… Il n’y a pas vrai­ment de règles à ce ni­veau-là.

Y-a-t-il, dans « Les De­moi­selles » et Ma­keup ar­tiste, un pro­pos po­li­tique « réa­c­tion­naire » ou bien au con­t­raire « pro­g­res­siste » ? Ou bien une telle ca­té­go­ri­sa­tion vous semble-t-elle hors de pro­pos dans le cas de votre œuvre ro­ma­nesque ?
Ma­keup Ar­tist (Edi­tions Alexi­p­har­maque, 2010) n’a pas du tout le même pro­fil que Les De­moi­selles. Ma­keup Ar­tist est une cu­rio­si­té hy­b­ride, entre le ro­man noir fan­tas­tique et l’an­ti­ci­pa­tion. Il se dé­roule au cœur du 21e siècle dans les mi­lieux dé­c­a­d­ents du ci­né­ma, à Hol­ly­wood pré­c­i­sé­ment, et où j’in­tègre sans le nom­mer le phé­no­mène des hy­pe­r­en­fants sans ex­p­li­ci­ter ni ar­gu­men­ter leur pré­s­ence. Je ne les po­si­tionne pas au ni­veau st­ric­te­ment so­cié­tal. Ils sont là, un point c’est tout. C’est une évi­dence so­cio­lo­gique. Ma­keup Ar­tist est avant tout un hom­mage ré­t­r­o­fu­tu­riste aux films hol­ly­woo­diens sur la fa­b­rique hol­ly­woo­dienne. Tel Une Étoile Est Née, Bou­le­vard Du Cré­pus­cule ou bien Bomb­s­hell. De plus, le per­son­nage prin­ci­pal est un adulte, ce qui n’est pas vrai­ment le cas pour Les De­moi­selles. Si­non, en ce qui con­cerne Les De­moi­selles, c’est une toute autre his­toire. Son for­mat se rap­p­ro­c­he­rait déjà plus du té­l­é­film ou même du do­cu­fic­tion. Et pour ré­pondre à votre ques­tion qui, je le pré­s­ume, con­cerne da­van­tage Les De­moi­selles, vous sa­vez, on est tous plus ou moins le réa­c­tion­naire ou le pro­g­res­siste de quelqu’un. Mon job con­siste prin­ci­pa­le­ment à dé­c­rire le monde tel qu’il est et d’en dé­duire, par la mé­ca­nique de mon ima­gi­naire, ce qu’il de­vien­d­ra. Les De­moi­selles s’ins­c­rit pour une bonne part dans le re­gistre de la dys­to­pie, et, comme je tente de l’ex­p­liquer dans ma post­face, je ne fais que pous­ser à l’ex­t­rême les cur­seurs so­cio­lo­giques en ce qui con­cerne une évo­lu­tion pos­sible de l’en­fance con­tem­po­raine et, se­lon ma lo­gique fic­tion­nelle, de son éman­ci­pa­tion pro­g­res­sive en­vers le monde des adultes. C’est une spé­c­u­la­tion. Je suis po­li­tique­ment an­c­ré à gauche, mais ce­la ne m’em­pêche en au­cune ma­nière de me mon­t­rer vi­gi­lant face aux dé­rives de la so­cié­té mar­c­hande, et de mettre en garde contre ses éven­tuelles dé­viances ou mal­for­ma­tions. Mon pro­pos ne vise donc sû­re­ment pas à ré­c­u­ser en bloc les iné­l­uc­t­ables évo­lu­tions et trans­for­ma­tions so­cié­tales, mais bien de dé­peindre une so­cié­té proche de la nôtre, où le pro­ces­sus d’adul­ti­fi­ca­tion de l’en­fant, ac­tuel­le­ment déjà bien en­ta­mé par les st­ra­té­gies mar­ke­ting, se trouve en­fin être cul­tu­rel­le­ment ac­he­vé et opé­ra­tion­nel.

Une ques­tion à pro­pos de la thé­ma­tique du « jeu­nisme » et de « l’hy­per-en­fance », dans Ma­keup Ar­tist et no­tam­ment dans « Les De­moi­selles » : il ne semble pas que ces « hy­per-en­fants » soient à vos yeux pires, ou plus con­dam­nables, que la so­cié­té adulte en place. Fi­na­le­ment, de quel cô­té êtes-vous, et de quel cô­té en­vi­sa­gez vous une ré­d­emp­tion pos­sible de la so­cié­té hu­maine ?
Je crois bien que le noeud du pro­b­lème est là : Que pro­duit une so­cié­té adulte qui s’in­fan­ti­lise tous azi­muts ? Les ten­dances ac­tuelles ré­g­res­sives sont plé­t­hores. En vrac : La re­c­herche du plai­sir et du pro­fit im­mé­diat, le court-ter­misme, l’ins­tant prés­ent hy­per­t­ro­p­hié, le ban­nis­se­ment de l’en­nui, du temps mort, au pro­fit d’une hy­pe­r­ac­ti­vi­té et d’une hy­per­con­nec­ti­vi­té ag­res­sive et souvent vide de sens, le culte du lu­dique, du zap­ping et de l’ob­so­les­cence des objets, le coa­c­hing gé­né­ra­li­sé, sans par­ler de la haute fi­nance comme un jeu vi­déo dé­r­es­pon­sa­bi­li­sant, des pa­rents per­dus face à l’édu­ca­tion de leurs en­fants (quand ils ne sont pas éduqués par eux !) et, au ni­veau des pro­duc­tions cul­tu­relles, le règne du re­make, la nos­tal­gie des objets, des sons et des images de ja­dis… Si on rai­sonne dans l’ab­so­lu, eh bien cette so­cié­té pro­duit des en­fants hy­per­ma­tures et des adultes-en­fants im­ma­tures. C’est un glis­se­ment trans­gé­né­ra­tion­nel lo­gique, un bas­cu­le­ment in­é­vi­table. En réa­l­i­té, mes hy­pe­r­en­fants ne sont que l’image des ten­dances con­tem­po­raines de la so­cié­té des adultes. Mais est-ce for­cé­ment pour ce­la un ave­nir sombre ? Un lieu de cau­c­he­mar ? Tout le pa­ra­doxe est là et je laisse au lec­teur le soin d’en ju­ger. En ef­fet, quel adulte, à l’heure ac­tuelle, sou­hai­te­rait que les en­fants s’éman­cipent de la sp­hère de leur au­to­ri­té pour fi­na­le­ment avoir ac­cès aux mêmes choses qu’eux : Le pou­voir dé­c­i­sion­naire, l’argent, les droits ci­viques, le sexe, les per­ver­sions… Je ne pense pas qu’il y ait grand monde qui lève la main. Mais en même temps, on peut voir à quel point l’en­fance et son corps sont sol­li­ci­tés, él­e­vés à ma­tu­ri­té, éro­ti­sés, éri­gés comme mo­dèle uto­pique, qua­si to­ta­li­taire, dans notre so­cié­té. Qui nous dit que la pro­c­haine grande ré­vo­lu­tion cul­tu­relle ne se­ra pas gé­né­ra­tion­nelle, à l’image de la créa­tion amé­ri­caine de l’ado­les­cence dans les an­nées 1950, et du mar­c­hé co­los­sal que ce­la a en­gen­d­ré ? Si­non, plus gé­né­ra­le­ment, et pour ce qui est d’une éven­tuelle ré­d­emp­tion, je crois néan­moins que la grande per­dante de ce siècle se­ra la phi­lo­so­p­hie. L’ac­cep­ta­tion de soi et de l’autre, la ré­flex­ion sur le temps, la vieil­lesse, la mort, l’his­toire, les tech­no­lo­gies… Tout ce­la est bat­tu en brèche par un en­vi­ron­ne­ment glo­bal tech­nique qui nous ar­range plus qu’il ne nous cons­t­ruit et nous fait rai­son­ner. La phi­lo­so­p­hie doit im­pé­ra­ti­ve­ment se réa­p­p­ro­p­rier le monde avant que le monde ne s’ap­p­ro­p­rie et neu­t­ra­lise de ma­nière dé­fi­ni­tive la phi­lo­so­p­hie.

Il y a dans les « De­moi­selles », et no­tam­ment le per­son­nage de « Cyl », une réi­n­car­na­tion du to­ta­li­ta­risme. Doit-on voir à tra­vers ce per­son­nage une cri­tique di­recte du na­zisme et/ou du sta­li­nisme ? Doit-on craindre que même « l’hy­per-en­fance » puisse abou­tir à une forme de dic­ta­ture ? De plus, le con­su­mé­risme, dont semblent être vic­times les « hé­roïnes » des « De­moi­selles » mais aus­si le prin­ci­pal per­son­nage mas­cu­lin de façon plus in­di­recte, est-il se­lon vous une forme de to­ta­li­ta­risme et de dic­ta­ture ?
Ce sont des mots lourds de sens. Tout d’abord, comme vous l’au­rez re­marqué, il y a plu­sieurs types d’hy­pe­r­en­fants dans Les De­moi­selles. En fait, l’état même d’hy­pe­r­en­fance glo­ba­li­sée n’y est pas en­core to­ta­le­ment ac­he­vé, comme il le se­ra dans le pro­c­hain ro­man qui est en cours d’éc­ri­ture. Dans Les De­moi­selles, il est en marche. Car ce pro­ces­sus s’ef­fec­tue par pa­lier. Il y a tout d’abord les hy­pe­r­en­fants de base, tel que, toujours par le biais de ma lo­gique fic­tion­nelle, j’en­vi­sage ce que les en­fants, boos­tés par une hy­po­t­hé­tique mu­ta­tion psy­c­ho­p­hy­sio­lo­gique liée à l’évo­lu­tion na­tu­relle des mœurs de la so­cié­té, de­vien­d­ront tous dans un ave­nir proche : Des ado­les­cents de 16 ans mi­nia­tu­ri­sés. Ni­ki et Blon­dine, par exemple, jeu­nesses do­rées is­sues de l’hy­per­c­lasse adulte ul­t­ra­fa­vo­ri­sée, ne sont que l’émer­gence du phé­no­mène. Ils peuvent cir­cu­ler et vivre de ma­nière to­ta­le­ment in­dé­pen­dante à comp­ter de l’âge de 8 ans, et l’hy­per­p­ré­co­ci­té dont ils font preuve leur per­met une très grande li­ber­té de mou­ve­ment ain­si qu’une com­p­lète au­to­no­mie fi­nan­cière. Su­per­fi­ciels, apo­li­ti­sés, sexués, ul­t­ra­con­su­mé­ristes, ils par­ti­cipent à une sorte d’él­ite, de jet-set en pa­ral­lèle des autres en­fants en­core nor­maux comme la mal­heu­reuse pe­tite Ju­lie Dar­rieux. Ils bé­né­fi­cient à eux seuls d’un sta­tut spé­c­ial et pré­c­ur­seur, ce­lui d’une mi­c­ro­so­cié­té d’in­di­vi­dus fers de lance de la grande frac­ture gé­né­ra­tion­nelle à ve­nir. Mais ceux-là sont, a prio­ri, pour l’ins­tant in­of­fen­sifs. Plus pro­b­lé­ma­tiques sont les hy­pe­r­en­fants po­li­ti­sés que je mets en scène à Am­s­ter­dam. Cons­cients de leur nou­velle po­si­tion, ils exigent et re­ven­diquent de nou­veaux droits dans la so­cié­té. C’est la branche ré­vo­lu­tion­naire li­ber­taire. Outre l’éman­ci­pa­tion de quelques groupes d’in­di­vi­dus is­sus des mi­lieux ai­sés, ils prônent et ré­c­la­ment quant à eux une ré­vo­lu­tion éga­li­ta­riste to­tale, une ré­vo­lu­tion sexuelle de masse. Que l’en­fant bé­né­fi­cie lé­ga­le­ment du même sta­tut et des mêmes droits que l’adulte. En somme, qu’il soit son égal à tous les ni­veaux. En­fin, il y a Cyl. L’hy­pe­r­en­fant le plus re­dou­table de tous. Pourquoi ? Sim­p­le­ment parce que, mal­g­ré les ap­pa­rences, Cyl est bel et bien toujours un en­fant. Un en­fant dans le corps d’un hy­pe­r­en­fant. C’est un être trans­genre, un être mons­t­rueux. Créa­ture tor­tu­rée, mé­lan­co­lique, nos­tal­gique de ce qu’elle n’est plus et de ce qu’elle n’a ja­mais vrai­ment été. Et sa ter­ri­fiante so­li­tude sui­ci­daire ne peut qu’en­gen­d­rer amer­tume et res­sen­ti­ment à l’en­contre d’une so­cié­té dont la vo­lon­té n’est autre que l’éra­di­ca­tion du monde de l’en­fance et de son rem­p­la­ce­ment par ce­lui de l’hy­pe­r­en­fance. Pour elle, un seul contre-projet n’est alors pos­sible, le né­ga­tif du projet éga­li­ta­riste du groupe d’Am­s­ter­dam en fait, un dé­l­i­rant projet dic­ta­to­rial et to­ta­li­taire : L’éra­di­ca­tion pure et simple des adultes au pro­fit d’un monde pour les en­fants, et ex­c­lu­si­ve­ment com­po­sé d’en­fants.

Et pour fi­nir, pou­vez-vous nous dire un pe­tit mot sur votre pro­c­hain livre ?
En ce qui con­cerne mon pro­c­hain et der­nier ro­man sur l’hy­pe­r­en­fance – qui, sans être une suite réelle, se­ra le pro­lon­ge­ment des deux pré­cé­d­ents, les trois livres for­me­ront donc un cycle – le pos­tu­lat se­ra le sui­vant : Les re­ven­di­ca­tions ré­vo­lu­tion­naires éga­li­ta­ristes du groupe d’Am­s­ter­dam ont été lé­ga­le­ment ac­cep­té par la so­cié­té. L’éman­ci­pa­tion est to­tale. Les hy­pe­r­en­fants ont ga­g­né. Le grand bas­cu­le­ment pro­g­res­siste trans­gé­né­ra­tion­nel (en­fants hy­per­ma­tures / adultes-en­fants im­ma­tures) est en cours d’ac­hè­ve­ment, ce qui pro­voque dans les rangs de cer­tains hy­pe­r­en­fants eux-mêmes une dan­ge­reuse ten­ta­tion mé­lan­co­lique : La nos­tal­gie d’une en­fance non vé­c­ue et qua­si my­t­hi­fiée. Ces in­di­vi­dus iso­lés et amers en­vers les hy­pe­r­en­fants (comme pou­vait l’être Cyl en son temps mais, elle, en­vers les adultes), se re­g­roupent et tentent ain­si d’or­ga­ni­ser ce que l’on peut ap­pe­ler une ré­vo­lu­tion con­ser­va­t­rice. Le grand re­tour vers une race pseu­do-au­t­hen­tique d’en­fants. Que se passe-t-il alors quand un en­fant veut re­de­ve­nir un en­fant ? Si Dick trai­tait les pa­ra­doxes, dis­tor­sions et boucles spa­tio-tem­po­rels, je traite de mon cô­té les pa­ra­doxes, dis­tor­sions et boucles trans­gé­né­ra­tion­nels.

Réa­l­i­sé par Guil­laume At­gé
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Les Demoiselles - Alex Porker