Entretien avec Alex Porker (2)

Alex Por­ker à la re­c­herche de l’hy­pe­r­en­fance…

Ap­rès Fer­mons les yeux, fai­sons un vœu(édi­tions Her­ma­ph­ro­dite, 2008), et Ma­keup Ar­tist (édi­tions Alexi­p­har­maque, 2010), vous sor­tez Les De­moi­selles. Ré­c­it d’an­ti­ci­pa­tion so­cié­tale, l’ou­v­rage traite une nou­velle fois de ce que vous nom­mez « l’hy­pe­r­en­fance ». Pou­vez-vous ex­p­liquer votre in­té­rêt pour ce thème, et avant tout ex­p­li­ci­ter ce qu’est cette hy­pe­r­en­fance ?
Bonjour Te­rence. Un hy­pe­r­en­fant est un en­fant – dont l’âge va­rie gé­né­ra­le­ment entre 6 et 10 ans – qui se trouve être aug­men­té de com­por­te­ments et d’at­t­ri­buts propres aux ado­les­cents ac­tuels de 16 ans et, par con­séq­uent, po­ten­tiel­le­ment à tout autre jeune adulte. De sa mor­p­ho­lo­gie en­fan­tine, il con­serve néan­moins l’ap­pa­rence gé­né­rale, la taille, l’ab­sence de pi­lo­si­té et une re­la­tive fraî­c­heur. Hy­per­p­ré­coce tant sur le plan men­tal que phy­sique, sexuel­le­ment ac­tif, is­su des classes pri­vi­lé­giées et dis­po­sant donc d’un pou­voir d’ac­hat con­si­dé­rable, il peut évo­luer à son gré dans la so­cié­té adulte dont il est par ail­leurs éman­ci­pé de toute au­to­ri­té et de toute sur­veil­lance. Cette créa­ture chi­mé­rique oi­sive a émer­gé de mon ima­gi­naire par simple ob­ser­va­tion du champ cul­tu­rel con­tem­po­rain, et de sa ten­dance mar­ke­ting ré­g­res­sive à su­rin­ves­tir les qua­li­tés idio­syn­c­ra­siques de l’en­fance et de son uni­vers. Cet être trans­gé­né­ra­tion­nel spé­c­u­la­tif est aus­si le pen­dant mé­ca­nique, ou l’image éro­tique in­ver­sée, de l’adulte-en­fant im­ma­ture tel qu’il se pré­s­ente aujourd’hui dans toute sa sp­len­deur mul­ti­fa­cette – ato­nie, in­con­sis­tance, in­s­ta­bi­li­té, in­f­luença­bi­li­té, in­sa­tis­fac­tion, fu­ti­li­té, per­ver­si­té, nar­cis­sisme… – con­séq­uence de la re­dou­table in­fan­ti­li­sa­tion pro­g­res­sive, ce to­ta­li­ta­risme mou, à l’œuvre au sein de la so­cié­té.

Le ré­c­it de Les De­moi­selles s’ar­ti­cule au­tour d’un fait di­vers fic­tif. Pou­vez-vous ex­p­liquer pourquoi ? Est-ce là l’in­f­luence du ro­man noir ?
En 2010, du­rant la ré­dac­tion de mon ro­man, j’avais déjà re­marqué cette sen­sible ten­dance de la lit­té­ra­ture à in­ves­tir et à s’ap­p­ro­p­rier le ter­rain mé­dia­tique du fait di­vers pour le pas­ser à la mou­li­nette du fait ro­man­cé. Bon, mis à part quelques ré­c­entes réus­sites comme les ou­v­rages de Ré­gis Jauf­f­ret, je trouve tout de même l’exer­cice lé­gè­re­ment su­per­f­lu. Mais, pour être tout à fait franc, l’idée ini­tiale du ré­c­it m’est ve­nue quand, en 2009 – alors que je ten­tais pé­n­i­b­le­ment d’ac­he­ver un im­p­ro­bable ro­man de SF de plus de mille pages que j’avais com­men­cé juste ap­rès Ma­keup Ar­tist, ro­man qui, comme il se doit, a de­puis fi­ni dans un ti­roir – quand en 2009 donc, je suis tom­bé sur un do­cu­men­taire té­l­é­vi­suel qui trai­tait ce soir-là de la tris­te­ment cé­lèbre af­faire Du­t­roux. J’avoue que j’ai été hor­ri­fié par le des­tin tra­gique de Ju­lie Lejeune et Mé­l­is­sa Rus­so, les fil­lettes qui sont mortes de faim em­p­ri­son­nées à l’in­té­rieur d’un ca­c­hot in­sa­lubre de six mètres car­rés planqué dans la cave de la mai­son. Cette fin sor­dide m’a com­p­lè­te­ment bou­le­ver­sé. Je me suis de­man­dé : « Que peuvent bien se dire deux pe­tites filles souf­f­rant de la faim et de la soif et aban­don­nées à elles-mêmes dans une si pe­tite sur­face ? » Le soir même, j’étais dans les star­ting-blocks. J’avais de­puis long­temps en­vie de mettre en scène un huis clos d’en­fants en­fer­més dans un es­pace. C’était l’oc­ca­sion ou ja­mais d’ex­p­loi­ter cette piste et d’ex­p­lo­rer ain­si ce lieu lu­gubre. Ce fait une fois in­té­g­ré à mon uni­vers – car il n’était pas ques­tion de me ser­vir des souf­f­rances at­roces de ces deux pauvres gosses pour en éc­rire un ro­man mais bien de m’en ins­pi­rer en par­tie – les idées se sont vite en­c­haî­nées les unes ap­rès les autres. Je me suis rap­pe­lé la leçon de Tru­man Ca­pote dans De Sang-froid, et du style mé­t­ho­dique et gla­cé propre à la lit­té­ra­ture jour­na­lis­tique qu’il avait em­p­run­té pour éc­rire son livre. Du reste, la forme nar­ra­tive de mon livre n’est pas très él­oi­g­née d’un do­cu­fic­tion. Pour la pe­tite his­toire, j’ai long­temps gar­dé les pho­tos des deux fil­lettes ac­c­ro­c­hées à mon mur pen­dant l’éc­ri­ture des De­moi­selles. Le pré­nom de Ju­lie Dar­rieux, la pe­tite cap­tive dans Les De­moi­selles, est d’ail­leurs mon mo­deste hom­mage face au ter­rible cal­vaire qu’elles ont dû en­du­rer.

Les dé­rè­g­le­ments psy­c­hiques sont dus dans votre livre aux ef­fets d’un psy­c­ho­t­rope pro­duit par un la­bo­ra­toire aux mo­ti­va­tions sin­gu­lières. On y voit une ré­fé­r­ence à la Ri­ta­line. Que pen­sez-vous de cette vague com­por­te­men­ta­liste dont l’in­f­luence s’étend ra­pi­de­ment en psy­c­ho­lo­gie et en psy­c­hia­t­rie ?
J’ai sui­vi un peu comme tout le monde les con­t­ro­verses au sujet du mé­t­hyl­p­hé­n­i­date et l’uti­li­sa­tion abu­sive de psy­c­ho­t­ropes pour les en­fants hy­pe­r­ac­tifs, l’ex­p­lo­sion de la con­som­ma­tion, la po­li­tique éq­ui­voque des la­bo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques, les con­f­lits d’in­té­rêts et autres ef­fets se­con­daires dé­l­é­tères… Et, ef­fec­ti­ve­ment, la ré­fé­r­ence à la Ri­ta­line est évi­dente dans mon ro­man. Mais dans Les De­moi­selles, le « Ly­da­ril » n’est pas la cause pre­mière du phé­no­mène des hy­pe­r­en­fants (comme, bien sûr, la Ri­ta­line n’est pas la cause de l’hy­pe­r­ac­ti­vi­té), on peut dire qu’il l’am­p­li­fie en lui don­nant des di­rec­tions et des pers­pec­tives aus­si in­é­dites qu’im­p­ré­vues. Je m’ex­p­lique : à la base, le Ly­da­ril, ce psy­c­ho­t­rope ima­gi­naire, est éla­bo­ré pour com­battre ce qui existe déjà à l’état na­tu­rel. Les en­fants changent. Leur psy­c­ho­p­hy­sio­lo­gie évo­lue. Leur sexua­li­té se fait plus pré­coce. Leur sta­tut à l’in­té­rieur de la so­cié­té se trans­forme de ma­nière spec­ta­cu­laire. Quand elles ne fa­vo­risent pas car­ré­ment le phé­no­mène, les lois s’adaptent et se réa­justent en fonc­tion. Mais à cette cause na­tu­relle vient éga­le­ment s’ad­di­tion­ner le fait so­cio-éco­no­mique : Faire des en­fants des con­som­ma­teurs de plus en plus ma­tures et donc, des in­di­vi­dus de plus en plus sexua­li­sés. Face à cette si­tua­tion am­bi­guë, et à l’image de ces édu­ca­teurs amé­ri­cains des an­nées 1950 apeu­rés par la tee­nage cul­ture, cer­tains groupes ul­t­ra­con­ser­va­teurs réa­gissent. Se­lon ces adultes c’est très clair, l’en­fance de­vient un dan­ger. En pre­mier lieu donc, le Ly­da­ril est créé pour lut­ter pré­ven­ti­ve­ment contre la néo­dé­l­inquance qu’en­gendre fa­ta­le­ment l’exis­tence de ces en­fants hy­per­p­ré­coces. Mais en se­cond lieu, le mé­di­ca­ment par­ti­cipe à un projet se­c­ret beau­coup plus am­bi­tieux de la part de ses créa­teurs, une sorte de projet cryp­to-fas­ciste en somme, éra­diquer à tout prix de la pla­nète le phé­no­mène des hy­pe­r­en­fants en neu­t­ra­li­sant leur ap­pé­tit sexuel toujours plus pré­coce. Il s’agit bien là d’un au­t­hen­tique projet de cas­t­ra­tion chi­mique à grande éc­helle. Bien sûr, ce qu’ils n’ont pas pré­vu, c’est que ce type de mo­lé­c­ule, déjà uti­li­sée et ép­rou­vée contre de dan­ge­reux adultes pé­do­p­hiles ré­c­i­di­vistes, en­t­raîne sur cer­tains in­di­vi­dus des ef­fets se­con­daires des­t­ruc­teurs. À l’ins­tar du trai­te­ment Lu­do­vi­co que su­bit Alex De­large dans L’Orange Mé­ca­nique – qui con­siste à com­battre le mal par le mal, la vio­lence par la vio­lence, à re­con­di­tion­ner l’in­di­vi­du afin de le réi­ni­tia­li­ser pour en­suite le réi­n­té­g­rer dans une so­cié­té nor­mée et idéale – dans Les De­moi­selles, le projet du la­bo­ra­toire phar­ma­ceu­tique qui sou­haite en quelque sorte lui aus­si se di­ri­ger vers une so­cié­té idéale (la res­tau­ra­tion de l’en­fance in­no­cente) où chaque en­fant se­rait sage comme une image, c’est-à-dire dans l’im­pos­si­bi­li­té d’évo­luer, comme pé­t­ri­fié, est éga­le­ment un éc­hec. À l’in­verse d’Alex, le sui­cide de Cyl est réus­si, mais la re­c­herche phar­ma­co­lo­gique pour ten­ter de con­t­re­car­rer le monde tel qu’il va de­ve­nir est ban­nie. On ne pour­ra par con­séq­uent plus ar­rê­ter l’évo­lu­tion na­tu­relle de la so­cié­té, et du des­tin de chaque en­fant qui est ce­lui de de­ve­nir un hy­pe­r­en­fant. Là se loge le pa­ra­doxe et ex­p­lique les vagues de fo­lie meur­t­rière di­ri­gées contre les adultes ain­si que le pro­g­ramme de des­t­ruc­tion mas­sive ima­gi­né dans le ma­ni­feste de Cyl. Le Ly­da­ril agit bien sur cer­tains in­di­vi­dus comme un neu­t­ra­li­sant mais ce que ses créa­teurs n’avaient pas pré­vu non plus, c’est qu’en em­pê­c­hant l’évo­lu­tion na­tu­relle de l’en­fant à de­ve­nir hy­pe­r­en­fant, il em­p­ri­sonne alors l’en­fant dans le corps de l’hy­pe­r­en­fant et crée par ce­la même une aber­ra­tion. Cyl est l’hy­pe­r­en­fant le plus vé­né­n­eux de tous. Pourquoi ? Sim­p­le­ment parce que, mal­g­ré les ap­pa­rences, Cyl est bel et bien toujours un en­fant. Un en­fant dans le corps d’un hy­pe­r­en­fant. C’est un être trans­genre, un être mons­t­rueux. Créa­ture tor­tu­rée, mé­lan­co­lique, nos­tal­gique de ce qu’elle n’est plus et de ce qu’elle n’a ja­mais vrai­ment été. Et sa ter­ri­fiante so­li­tude sui­ci­daire ne peut qu’en­gen­d­rer amer­tume et res­sen­ti­ment à l’en­contre d’une so­cié­té adulte con­su­mé­riste dont la vo­lon­té so­cio-éco­no­mique glo­bale, celle dont je par­lais plus haut, n’est autre que l’éra­di­ca­tion du monde de l’en­fance et de son rem­p­la­ce­ment par ce­lui de l’hy­pe­r­en­fance. Pour Cyl, un seul contre-projet n’est alors pos­sible, un dé­l­i­rant projet dic­ta­to­rial et to­ta­li­taire : L’éra­di­ca­tion pure et simple des adultes, ces êtres im­ma­tures se­lon elle, ces in­f­ra-adultes in­fan­ti­li­sés, au pro­fit d’un monde pour les en­fants, et ex­c­lu­si­ve­ment com­po­sé d’une él­ite en­fan­tine. Des su­r­en­fants. Si je peux pa­ra­ph­ra­ser un pas­sage de La Ma­c­hine à ex­p­lo­rer le temps de H.G Wells et y sub­s­ti­tuer cer­tains termes : « L’anéan­tis­se­ment des dé­l­i­cats Eloïs s’avançait pas à pas. Pen­dant des mil­liers de gé­né­ra­tions, l’adulte avait chas­sé l’en­fant de sa part. Et main­te­nant, cet en­fant réa­p­pa­raît trans­for­mé. »

La pé­do­p­hi­lie est un thème cen­t­ral dans vos deux der­niers livres. Mais vous avez dé­c­i­dé de vous pla­cer du point de vue non de l’adulte, mais de l’en­fant. Com­ment une telle em­pa­t­hie est-elle pos­sible ?
La pé­do­p­hi­lie n’est ab­so­lu­ment pas le thème cen­t­ral de mes livres. Du reste, sans bien sûr l’ig­no­rer, je m’en dé­si­n­té­r­esse. Elle est bien au con­t­raire re­lé­guée de ma­nière mé­ca­nique aux con­fins ex­té­rieurs de mon sys­tème dont l’axe prin­ci­pal est l’hy­pe­r­en­fance. Dans Ma­keup Ar­tist, même si le per­son­nage prin­ci­pal a des rap­ports sexuels avec des (hy­per)en­fants, il n’est pas un pé­do­p­hile en tant que tel. Ma­keup Ar­tist est avant tout un hom­mage aux films hol­ly­woo­diens sur la fa­b­rique in­dus­t­rielle des Stars. Il se dé­roule dans les mi­lieux dé­c­a­d­en­tistes hol­ly­woo­diens. Et à ce que je sache, de­puis Cha­p­lin ou Flynn, on peut même du reste se ré­fé­r­er avec joie au bien nom­mé Hol­ly­wood Ba­by­lone de Ken­neth An­ger, la chasse aux nym­p­hettes n’est pas vrai­ment quelque chose de nou­veau. Je ne fais pour ma part qu’abais­ser sen­si­b­le­ment leur âge. Dès mon pre­mier livre d’ail­leurs, pa­ru aux édi­tions Her­ma­ph­ro­dite, sans par­ler du texte Night­bird qui est un ex­t­rait avant la lettre du Jour­nal de Cyl, on com­p­rend que les adultes sont qua­si to­ta­le­ment ex­pur­gés du champ et ne font au mieux plus of­fice que de simples fi­gu­rants. Bonjour Roxane ! nou­velle que j’ai ré­di­gé en 2004, dé­c­rit une ém­is­sion ra­dio­p­ho­nique ima­gi­naire ani­mée par Roxane, une sexo­logue-star de huit ans aus­si au­to­ri­taire que dé­lu­rée. Dans cette ém­is­sion, où des en­fants y parlent sans com­p­lexe de leurs pro­b­lèm­es sexuels en du­p­lex té­l­é­p­ho­nique, Roxane y ad­mi­nistre alors sans com­p­lexe, et de ma­nière pour le moins cy­nique, ses con­seils en di­rect. On com­p­rend donc vite que les en­fants ont des re­la­tions sexuelles entre eux et que tout ce­la est par­fai­te­ment nor­ma­li­sé. Mon pro­pos, à l’image de Lo­vin’Fun la fa­meuse ém­is­sion ra­dio po­lé­m­ique des an­nées 1990, était le ren­ver­se­ment. Bas­cu­ler la pa­role ado­les­cente vers celle des en­fants. C’était aus­si simple que ça. Mais à la fin de la nou­velle, le der­nier in­ter­ve­nant se trouve être une pe­tite au­di­t­rice ef­fon­d­rée et au bord du sui­cide qui se plaint d’avoir eu des rap­ports avec un adulte. S’en­suit la co­lère scan­da­li­sée de l’im­payable Roxane qui ser­monne alors ver­te­ment la fil­lette. In­di­g­née, elle aver­tit en­suite so­len­nel­le­ment son au­di­to­rat de la dan­ge­ro­si­té des adultes, ces in­fâm­es créa­tures, qui, même en voie de dis­pa­ri­tion, rôdent en­core dans les belles villes des en­fants… Avec cette as­tu­cieuse pi­rouette fi­nale, je ré­g­lais non seu­le­ment les éven­tuelles ac­cu­sa­tions de pé­do­p­hi­lie que l’on au­rait pu me je­ter à la fi­gure, mais sur­tout, avec cette simple pe­tite nou­velle sa­ti­rique, les hy­pe­r­en­fants étaient nés. Ré­di­gée dé­but 2005, la nou­velle Cult, ré­c­it qui met en scène deux en­fants dans un ap­par­te­ment fa­mi­lial et dont l’un est un dea­ler qui pro­pose à l’autre une nou­velle drogue aux ef­fets dé­vas­ta­teurs, le pro­pos trans­g­res­sif va quant à lui beau­coup plus loin et j’avoue que là, j’éc­ri­vais car­ré­ment sans fi­let. A la re­lec­ture, l’ima­ge­rie ex­t­rême de Cult pour­rait même très ai­sé­ment s’in­sé­r­er dans l’ép­i­sode des De­moi­selles qui se dé­roule à Am­s­ter­dam. Dans Les De­moi­selles on re­t­rouve même de par l’inquié­tant per­son­nage d’Ivo, un des chefs du ré­seau un­der­g­round ré­vo­lu­tion­naire d’en­fants adul­to­p­hiles, l’au­t­re­ment plus inquié­tant per­son­nage de Cult, le nom du dea­ler qui donne son titre à la nou­velle. On le re­t­rou­ve­ra du reste aus­si dans Je suis la Porte et la Clé, mon pro­c­hain ro­man qui est en cours d’éc­ri­ture. Pour la pe­tite his­toire, cette ré­c­ur­rence est un hom­mage à l’une des fa­cettes et pé­r­iodes de Da­vid Bo­wie qui me fas­cine le plus. J’en re­par­le­rai sans doute une fois ce der­nier livre ac­he­vé. Mais pour re­ve­nir à ta ques­tion, l’ef­fet de ren­ver­se­ment est une don­née clé en ce qui con­cerne mon tra­vail. Je par­lais plus loin de l’af­faire Du­t­roux qui avait été un dé­c­len­c­heur pour l’his­toire des De­moi­selles, et ap­rès mûres ré­f­lexions j’ai ima­gi­né deux points prin­ci­paux de bas­cule pour ce ro­man : Le pre­mier, a prio­ri le plus simple à mettre en place, était de don­ner le rôle du pré­da­teur per­vers non pas à un adulte mais à un en­fant. Car non seu­le­ment Cyl séq­uestre trois en­fants mais éga­le­ment un adulte. Beau­coup plus pé­r­il­leux fut de bas­cu­ler les dis­cours théo­riques pro-pé­do­p­hiles des adultes dans la bouche même des en­fants. Que les en­fants se réa­p­p­ro­p­rient ain­si la pé­do­p­hi­lie afin de l’in­té­g­rer à leurs re­ven­di­ca­tions adul­to­p­hiles ré­vo­lu­tion­naires en fa­veur d’une so­cié­té où le sta­tut de l’adulte et de l’en­fant se­rait ul­t­raé­ga­li­taire à tout point de vue, et au pre­mier chef dans le choix lé­gal de l’en­fant à choi­sir un par­te­naire sexuel adulte, était un vé­ri­table tour de force qui m’a don­né pas mal de sueurs froides.

Plu­sieurs scènes du livre sont très ci­né­ma­to­g­ra­p­hiques. On pense no­tam­ment au pas­sage où l’en­fant kid­nap­pée est plon­gée dans le noir to­tal avec son bour­reau. Y’a-t-il une in­f­luence du ci­né­ma d’hor­reur dans votre éc­ri­ture ? Avez-vous pen­sé à éc­rire des scé­na­rii ?
C’est tout à fait exact. Le ci­né­ma de genre, mais aus­si la geste ci­né­ma­to­g­ra­p­hique prise dans son en­semble, est, bien avant la lit­té­ra­ture, l’une des mes in­f­luences majeures. Les scé­na­rii ? Bien sûr que j’ai pen­sé à en éc­rire. Sim­p­le­ment, je n’ai pas le temps. Et comme cha­cun le sait, l’éc­ri­ture d’un scé­na­rio n’a ab­so­lu­ment rien à voir avec l’éc­ri­ture d’un ro­man. Le scé­na­rio, exer­cice un brin aride et pour le moins in­g­rat, a ses codes st­ricts que le ro­man, d’une na­ture plus luxu­riante, ig­nore. Et puis il y a des scé­na­ristes, par con­séq­uent je laisse donc pour le mo­ment le soin aux scé­na­ristes d’éc­rire des scé­na­rii. En re­vanche, on peut par­fai­te­ment ima­gi­ner une adap­ta­tion des De­moi­selles au ci­né­ma. Je suis d’ail­leurs ou­vert à toutes les pro­po­si­tions, mais entre nous, au vu du con­te­nu de mes bouquins, je crois sup­po­ser que ce n’est pas en­core pour de­main…

Peut-on con­si­dé­r­er Les De­moi­selles comme le préq­uel de Ma­keup Ar­tist ?
Même si Les De­moi­selles (vers 2020) se si­tue au ni­veau da­ta­tion avant Ma­keup Ar­tist (vers 2050), et que Je suis la Porte et la Clé (vers 2080), se si­tue­ra quant à lui ap­rès Ma­keup Ar­tist, Les De­moi­selles ne cons­ti­tue pas pour au­tant un prequel en tant que tel. Je con­si­dère plu­tôt ces trois livres comme un cycle dé­dié à l’évo­lu­tion lo­gique du con­cept de l’hy­pe­r­en­fance et non pas une st­ricte tri­lo­gie à suivre, où on pour­rait s’at­tendre à re­t­rou­ver cer­tains per­son­nages dont les ac­tions dé­ter­minent les évé­n­e­ments des livres sui­vants. D’ail­leurs, si on peut s’amu­ser deux se­condes, je pour­rais dire que ce cycle sur le XXIe siècle de l’hy­pe­r­en­fant est la ré­ponse dys­to­pique au Siècle de l’En­fant, le vé­né­rable ou­v­rage d’El­len Key qui date de 1899.

Réa­l­i­sé par Te­rence Trouve.

Les Demoiselles - Alex Porker